Il était humilié et offensé.
--Hé! attendez, monsieur l'abbé, lui dit le prince, qui voulait le
pénétrer sans en avoir l'air; si je ne m'intéresse point à votre M.
d'Alvimar, si fait bien m'intéressé-je à vous qui tournez fort bien vos
lettres, donnez de fort bons renseignements et me paraissez homme
d'esprit et de vertu. Voyons, parlez-moi franchement. Peut-être vous
puis-je servir en quelque chose. Dites pour quelle raison vous avez
souhaité de me voir, au lieu de vous adresser à vos supérieurs naturels,
messieurs du clergé?
--Monseigneur, répondit le recteur, une telle affaire n'étant point du
ressort de l'Église...
--Quelle affaire?
--L'assassinat de M. d'Alvimar, je n'ai point d'autre souci. Votre
Altesse me fait l'injure de croire que je me suis servi de ce fait comme
d'un prétexte pour parvenir auprès d'elle, afin de pouvoir lui adresser
quelque requête personnelle; il n'en est point ainsi. Je ne suis mû que
par le déplaisir dont tout sincère catholique est saisi en voyant les
_prétendus_ recommencer, en ce pays, leurs larcins et massacres.
--Vous ne m'aviez point parlé de larcin, reprit le prince. Ce d'Alvimar
avait-il quelque bien qu'on lui ait dérobé?
--Je l'ignore, et ce n'est point là ce que je veux dire... J'ai eu
l'honneur d'écrire à M. le Prince que ce Bois-Doré s'était enrichi du
pillage des églises.
--Il est vrai, je me le rappelle, dit le prince. Ne m'avez-vous point
donné à entendre qu'il avait, en sa gentilhommière, une manière de
trésor caché?
--J'ai donné à monseigneur des détails précis et fidèles. Une partie des
richesses de l'abbaye de Fontgombaud est encore là.
--Et votre avis serait qu'on lui fît rendre gorge? Ce serait malaisé, à
moins d'y employer des gens de loi, et les lenteurs de la justice
permettraient au vieux sournois de faire disparaître le corps du délit.
Ne le pensez-vous point?
--Peut-être, répondit l'abbé, M. d'Aloigny de Rochefort, que Votre
Altesse a constitué abbé fiduciaire de Fontgombaud, saurait-il prendra
des mesures...
--Non, dit le prince avec un peu de vivacité, je vous défends... je vous
prie de ne lui en rien faire savoir. On m'a assez blâmé des faveurs dont
j'ai récompensé les bons services de M. de Rochefort; on ne manquerait
point de dire que j'enrichis mes créatures des dépouilles des vaincus.
On reproche d'ailleurs à Rochefort d'être avide, et, de vrai, il l'est
peut-être un peu. Je ne répondrais point qu'il confisquât ces choses au
profit du culte.
--J'ai touché juste, pensa le recteur: le trésor fait dresser l'oreille.
Il faudra bien que monseigneur soit mon obligé.
Le prince vit la satisfaction intérieure et légèrement dédaigneuse de
son interlocuteur. Le recteur n'était pas altéré d'argent et de
pierreries. Il l'était de crédit et de pouvoir. Condé le comprit et
s'observa davantage.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, il serait fâcheux de faire du bruit pour peu
de chose. Ce trésor, contenu dans quelque vieux coffre en un grenier de
campagne, ne vaut pas, je pense, la peine que l'on s'y donnerait.
--Ce trésor est pourtant une source vive où s'alimente le luxe du vieux
marquis.
--Il y a longtemps qu'il y puise, reprit le prince; il doit être à sec!
Je l'ai quelque peu connu, votre hobereau; c'est un marquis pour rire,
de la façon du roi de Navarre. Il était admis dans l'intimité de _mon
bon oncle_!
Condé ne parlait jamais de Henri IV qu'avec une ironie pleine
d'aversion. M. Poulain remarqua l'amertume de son accent, et sourit de
manière à satisfaire le prince.
--Le marquisat de Bois-Doré est, dit-il, une plaisanterie que ce
vieillard prend au sérieux, prétendant imposer à tous sa sotte passion
pour le feu roi.
--Le feu roi avait du bon, reprit Condé, qui trouva que le recteur
allait trop loin, et cette vieille créature dont nous parlons n'était
point une de ses plus méchantes bêtes. Il mangeait tout son bien en
parures ridicules; il doit ne plus rien avoir. Il ne va plus à Paris, il
ne paraît jamais à Bourges, il vit dans un trou. Il a un vieux carrosse
du temps de la Ligue et un castel où je serais embarrassé de loger mes
chiens. Il s'est fait faire des jardins où les statues sont en plâtre;
tout cela sent la médiocrité.
--Voilà, se dit le recteur, des détails que je n'ai point donnés à
monseigneur. Il s'est informé, il a mordu à l'appât.--Il est vrai,
dit-il tout haut, que notre homme n'est qu'un petit noble de campagne.
On lui connaît, en biens, environ vingt-cinq mille écus de revenu, et
l'on s'étonne avec raison qu'il en dépense soixante mille sans faire de
dettes et sans sortir de chez lui.
--Ce serait donc l'abbaye de Fontgombaud qui durerait toujours? dit le
prince en souriant. Mais d'où savez-vous, monsieur l'abbé, que cette
corne d'abondance existe au manoir de Briantes?
--Je le sais d'une fille fort pieuse qui a vu là des reliquaires et des
ornements de chapelle d'un grand prix. Un certain lit d'enfant, tout en
ivoire fouillé et sculpté, est un chef-d'oeuvre provenant d'un dais...
--Bah! bah! dit le prince, quelque vieillerie! Nous nous en occuperons
si vous y tenez, pour l'honneur et le bien de l'Église, monsieur l'abbé;
mais ce n'est point une affaire qui presse grandement. Il me faut vous
quitter; mois je voudrais auparavant savoir si je ne puis vous obliger
en quelque chose. Votre archevêque est fort de mes amis: c'est moi qui
l'ai fait nommer. Souhaitez-vous une meilleure cure? Je lui pourrai
parler de vous.
--Je ne souhaite rien des avantages de ce monde, répondit le recteur en
se retirant. Je me trouve bien là où je puis faire mon salut et prier
pour le bonheur de Votre Altesse.
--C'est-à-dire, pensa le prince dès qu'il fut seul, que les coffres de
Bois-Doré sont encore pleins; autrement, cet ambitieux m'eût demandé
d'abord sa récompense. Il sait que je serai content et me demandera plus
que je lui ai offert. Nous verrons bien.
Et le prince donna ses ordres.
Le soir de ce même jour, les hôtes de Briantes venaient de se souhaiter
mutuellement une bonne nuit et on allait se séparer, lorsque Aristandre,
qui était le gardien de la porte, envoya dire qu'un gentilhomme et sa
suite demandaient asile pour un repos d'une couple d'heures. Il
pleuvait, et la nuit était sombre.
Le marquis se fit éclairer, et, enveloppé de son manteau, alla lui-même
faire lever la herse.
--Nous sommes... lui dit une voix inconnue.
--Entrez, entrez, messieurs, répondit le marquis, esclave des lois d'une
chevaleresque hospitalité; venez vous mettre à couvert. Vous direz vos
noms, si bon vous semble, quand vous serez reposés.
Les cavaliers entrèrent: ils étaient deux ou trois en tête, parmi
lesquels celui qui paraissait commander aux autres fit mine de vouloir
mettre pied à terre. Bois-Doré l'empêcha, vu que le pavé était fort
mouillé.
Il marcha devant avec Adamas, qui portait la torche, et rentra dans le
préau, suivi de son hôte, sans remarquer une suite de vingt hommes armés
qui, ayant défilé sur le pont un à un, entrèrent tous dans le préau
après leur maître, tandis que celui-ci montait l'escalier du manoir avec
le châtelain.
Cette grosse escorte étonna Aristandre, lequel, chargé de la réception
des valets et de l'ouverture des écuries, vint leur faire ses offres de
service. Mais ils refusèrent de débrider et restèrent avec leurs chevaux
partie autour d'un feu qu'on leur alluma dans le préau, partie sur le
seuil même du logis.
Lorsque le marquis fut dans son salon avec l'inconnu, il vit un homme
d'une trentaine d'années, assez mal mis et d'une taille médiocre. Le
visage était très-ombragé par le chapeau rabattu _en clabaud_ et les
plumes mouillées qui lui pendaient de tous côtés. Peu à peu il entrevit
cette figure sans la reconnaître, ou du moins sans pouvoir se rappeler
où il l'avait rencontrée.
--Vous paraissez ne me point remémorer? lui dit l'inconnu. Il est vrai
que nous nous sommes vus il y a fort longtemps, et que, tous deux, nous
avons beaucoup changé.
Le marquis se frappa naïvement le front, demandant pardon de son manque
de mémoire.
--Je ne m'amuserai point à vous faire chercher, reprit le voyageur. On
m'appelle Lenet. J'étais presque un adolescent, quand je vous vis à
Paris, chez la marquise de Rambouillet, et peut-être même ne fîtes-vous
point attention à un aussi petit personnage comme j'étais alors. Je ne
suis encore que conseiller, en attendant mieux.
--Vous méritez d'être tout ce que vous pouvez souhaiter, répondit
Bois-Doré gracieusement. Mais du diable, disait-il en lui-même, si j'ai
souvenir du nom de Lenet, et si je sais à quel homme je parle, bien que
son air me rappelle mille choses confuses.
--Ne faites rien pour moi, reprit M. Lenet en voyant qu'il donnait des
ordres pour son souper. Je dois me rendre en un château où je suis
attendu. J'ai été retardé par les mauvais chemins, et vous prie
d'excuser l'heure à laquelle je viens chez vous. Mais j'avais pour vous
une commission assez délicate dont il faut que je m'acquitte.
Lauriane et Mario, qui se tenaient dans le boudoir, entendant qu'il
s'agissait d'affaires, se levèrent pour traverser le salon et se
retirer.
--Ce sont là vos enfants, monsieur de Bois-Doré? dit la voyageur en leur
rendant le salut qu'ils firent en passant devant lui. Je vous avais
toujours cru garçon. Êtes-vous marié ou veuf?
--Ni l'un ni l'autre, répondit le marquis, et pourtant je suis père.
Voici mon neveu, qui est mon fils d'adoption.
--Et voici ce dont il s'agit, reprit le conseiller d'un air bénin et
d'un ton caressant, lorsque les enfants furent sortis. Je suis chargé
par M. le Prince, qui est votre seigneur et le mien, et à qui de père en
fils ma famille est fort attachée, d'éclaircir une affaire assez
fâcheuse qui vous concerne. J'irai droit au fait. Vous avez fait
disparaître un certain M. Sciarra d'Alvimar, qui fut votre hôte comme je
le suis, avec cette différence qu'il n'avait point de monde avec lui,
comme j'en ai pour protéger ma personne et mon mandat; car je dois bien
vous faire assavoir que, sous cette fenêtre, sont vingt hommes bien
armés, et dans votre bourg, vingt autres tout prêts à leur venir en
aide, si vous ne receviez pas comme il convient l'envoyé du gouverneur
et grand-bailli de la province.
--Cet avertissement est superflu, monsieur Lenet, répondit Bois-Doré
avec beaucoup de calme et de politesse; fussiez-vous venu seul en ma
maison, vous y seriez d'autant plus en sûreté. Il suffirait que vous
fussiez mon hôte, et, à plus forte raison, êtes-vous à couvert sous le
mandat de M. le Prince, auquel je ne prétends nullement faire rébellion.
Dois-je vous suivre pour lui rendre compte de ma conduite? Me voilà tout
prêt, et sans trouble, comme vous voyez.
--Il n'est pas nécessaire, monsieur de Bois-Doré. J'ai pleins pouvoirs
pour vous interroger et disposer de vous, selon que je vous trouverai
innocent ou coupable... Veuillez me dire ce que M. d'Alvimar est devenu?
--Je l'ai tué en franc duel, répondit le marquis avec assurance.
--Mais sans témoins? reprit le conseiller avec un sourire d'ironie.
--Il en avait un, monsieur, et des plus honorables. Si vous voulez
entendre le récit...
--Sera-ce bien long? dit le conseiller, qui paraissait préoccupé.
--Non, monsieur, répondit le marquis: bien qu'il me semble avoir le
droit de m'expliquer en une affaire où il va pour moi de l'honneur et de
la vie, je vous prendrai le moins de temps possible.