En effet, dès le lendemain, Lauriane était installée à Briantes, dans la
salle des Verdures, que l'ingénieux Adamas convertit rapidement en
appartement luxueux et confortable.
La Morisque demanda à servir la jeune dame, qui lui inspirait confiance
et sympathie, et Lauriane, qui avait aussi beaucoup d'estime et
d'attrait pour elle, la pria de coucher dans le cabinet auprès de sa
vaste chambre.
Lauriane se sépara de son père avec beaucoup de courage.
La généreuse enfant ne soupçonnait en lui aucun calcul, elle qui vivait
de foi et d'enthousiasme. Elle eût difficilement compris ce que c'était
que raisonner, douter et conclure en vue d'un intérêt personnel. Elle
savait son père brave comme un lion, et le voyait franc par vivacité
d'humeur et fierté de gentilhomme: c'en était assez pour qu'elle se fît
de lui un héros.
Il sentait, lui, la candeur et la grandeur des instincts de cette jeune
tête, et n'eût osé se diminuer devant elle, en montrant combien il
était, plus qu'elle ne le pensait, l'_honnête homme_ de son temps,
c'est-à-dire celui qui faisait le moins de mal possible, tout en
songeant bien à tirer son épingle du jeu.
Ce n'était plus le temps de l'idéal: on était entré «dans les ronces de
cet affreux XVIIe siècle; grandiose désert où la subsistance morale
et matérielle va tarissant, où la nature finit par ne plus nourrir
l'homme, où la terre épuisée manque sous lui[17].» Ce n'étaient pas les
hommes vieillis dans les luttes du siècle précédent qui pouvaient
rajeunir le siècle nouveau; mais les enfants avaient du coeur; ils en ont
toujours quand on les laisse faire!
Lauriane, enthousiasmée de la belle conduite des Rohan et des La Force à
Montauban, poussait donc son père au départ, croyant qu'il ne songeait
qu'à relever l'honneur de la cause, et qu'il ne voyait dans tout cela,
comme elle, que la dignité et la liberté de la conscience, octroyées par
Henri IV, à conserver au prix de la fortune, de la vie, s'il le fallait.
Elle ne versa pas une larme en lui donnant le dernier baiser; elle le
suivit des yeux sur le chemin, tant qu'elle put le voir; et, quand, elle
ne le vit plus, elle rentra dans sa chambre et se mit à sangloter.
Mercédès, qui travaillait dans le cabinet, l'entendit, vint sur le
seuil, et n'osa approcher. Elle regrettait de ne pas savoir sa langue
pour essayer de la consoler.
Cette fille aux instincts maternels ne pouvait voir souffrir un jeune
coeur sans souffrir elle-même et sans avoir besoin de le secourir. Elle
imagina d'aller chercher Mario: il lui semblait qu'aucune douleur ne
pouvait résister à la vue et aux caresses de son bien-aimé.
Mario vint doucement sur la pointe du pied, et se trouva tout près de
Lauriane, sans qu'elle l'eût entendu venir. Lauriane était déjà sa soeur
chérie. Elle était si bonne pour lui, si enjouée à l'ordinaire, si
soigneuse de le faire amuser, quand il passait la journée chez elle!
En la voyant pleurer, il fut intimidé: il croyait, comme tout le
monde, que M. de Beuvre n'était absent que pour quelques jours.
Il restait à genoux sur le bord du coussin où elle avait posé ses pieds,
et il la regardait, tout interdit; enfin il sa hasarda à lui prendre les
mains.
Elle tressaillit et vit devant elle cette figure d'ange, qui lui
souriait à travers des yeux humides. Touchée de la sensibilité de cet
enfant, elle le pressa avec effusion sur son coeur en baisant ses beaux
cheveux.
--Qu'est-ce que vous avez donc, ma Lauriane? lui demanda-t-il enhardi
par cette effusion.
--Eh! mon pauvre mignon, lui répondit-elle, ta Lauriane a du chagrin
comme tu en aurais si tu voyais partir ton bon père le marquis.
--Mais il reviendra bientôt, votre papa; il vous l'a dit en s'en allant.
--Hélas! mon Mario, qui sait s'il reviendra? Tu sais bien que quand on
voyage...
--Est-ce qu'il va bien loin?
--Non, mais... Allons, allons, je ne veux pas te faire de peine. Je veux
aller prendre l'air. Veux-tu venir retrouver avec moi ton bon père?
--Oui, dit Mario, il est dans le jardin. Allons-y. Voulez-vous que
j'aille chercher ma chèvre blanche pour vous amuser de ses gambades?
--Nous irons la chercher ensemble; viens!
Elle sortit en lui donnant le bras, non pas comme une dame s'appuyant
sur celui d'un cavalier, mais, tout au contraire, comme une petite
maman, passant celui du garçonnet sous le sien.
En descendant l'escalier, ils trouvèrent Mercédès, dont les beaux yeux
doux les caressaient en passant. Lauriane, qui se faisait entendre
d'elle par signes, n'avait besoin que de la regarder pour la
comprendre. Elle devina sa tendre sollicitude, et lui tendit sa main,
que Mercédès voulut baiser. Mais Lauriane ne le souffrit pas et
l'embrassa sur les deux joues.
Jamais une chrétienne n'avait embrassé la Morisque, toute chrétienne
qu'elle était elle-même. Bellinde se fût crue déshonorée de lui faire la
moindre caresse, et, la tenant pour païenne, elle répugnait même à
manger en sa compagnie.
L'effusion toute charmante de la noble petite dame fut donc une des
grandes joies de la vie de cette pauvre fille, et, dès ce moment, elle
partagea presque son amour entre elle et Mario.
Elle s'était toujours refusée à essayer d'apprendre un mot de français,
s'efforçant même d'oublier le peu d'espagnol qu'elle savait, dans la
crainte exagérée d'oublier la langue de ses pères, comme elle l'avait
vue se perdre dans les habitudes et dans la mémoire de quelques
Morisques isolés à l'étranger, dont elle n'avait pu se faire comprendre.
Il lui avait suffi, jusqu'à ce jour, de pouvoir parler avec le savant
abbé Anjorrant, avec Mario, et maintenant avec Lucilio. Mais le désir de
parler avec Lauriane et le bon marquis lui fit surmonter sa répugnance.
Elle sentit même qu'elle devait accepter la langue de ces êtres
affectueux, qui la traitaient comme un membre de leur race et de leur
famille.
Lauriane se chargea d'être son institutrice, et, en peu de temps, elles
purent se faire entendre l'une de l'autre.
Lauriane ne tarda pas à se trouver fort heureuse à Briantes, et, si ce
n'eût été l'absence de son père, dont, au reste, elle reçut vite de
bonnes nouvelles, elle, s'y fût même sentie plus heureuse qu'elle ne
l'avait été de sa vie.
Elle était presque toujours seule à la Motte-Seuilly, le robuste de
Beuvre chassant par tous les temps, aimant à se fatiguer, et n'ayant
pas, malgré son affection pour elle, les mille petits soins, les
délicates prévenances, les gâteries ingénieuses que le marquis savait
mettre au service des femmes et des enfants.
Élevée avec un peu de rudesse, elle avait dû s'efforcer d'être un peu
rude à elle-même, surtout depuis que la pensée d'un long veuvage s'était
présentée à elle comme une éventualité du milieu et des circonstances où
elle se trouvait. Il y avait eu des moments où, sans désirer encore de
s'appuyer sur un coeur assorti à l'âge du sien, elle avait senti que son
propre courage la froissait, comme une armure trop lourde pour ses
membres délicats. Elle s'était endurcie par des élans de piété et de
volonté; elle s'était déjà presque imposé l'habitude de rire quand elle
se sentait envie de pleurer; mais la nature reprenait ses droits.
Seule, elle pleurait souvent malgré elle, appelant malgré elle une
société, une affection, une mère, une soeur, un frère, quelque sourire,
quelque condescendance qui l'aidât à respirer et à s'épanouir dans un
air plus suave que l'ombre froide de son vieux manoir, le lugubre
souvenir des Borgia et les récriminations politiques de son père moqueur
et froissé.
Il se fit donc un rapide changement en elle à Briantes. Elle y redevint
ce qu'elle avait besoin d'être, ce qu'elle ne pouvait cesser d'être que
par une tension pénible de sa volonté, ce que la nature voulait encore
qu'elle fût: une enfant.
Le marquis, débarrassé avec joie de la pensée d'en faire sa femme, en
fit résolûment sa fille, se plaisant même à l'idée qu'elle était si
jeune, qu'il pouvait bien, sans se trop vieillir, la regarder comme la
soeur aînée de Mario.
D'ailleurs sa bizarre coquetterie arriva à s'accommoder de deux enfants
encore mieux que d'un seul. Ces jeunes compagnons, dont il aimait à
porter les couleurs tendres et à partager les amusements naïfs, le
rajeunirent dans son estime, au point qu'il se persuadait parfois être
lui-même un adolescent.
--Tu vois, disait-il à Adamas, il y a des gens qui vieillissent; moi, je
ne saurais leur ressembler, puisque je ne me plais qu'avec la jeunesse
innocente. Je te jure, mon ami, que je suis revenu à mon âge d'or, et
que j'ai les idées aussi pures et aussi riantes que cette mignonne et ce
chérubin.
Lauriane, Mario et le marquis devinrent donc inséparables, et leur vie
s'écoulait dans une continuité d'amusements entremêlés de bonnes études
et de bonnes actions.
Lauriane n'avait pas été élevée du tout. Elle ne savait rien. Elle
voulut assister aux leçons que Jovelin donnait à Mario dans le grand
salon. Elle écoutait, en brodant un siége de tapisserie aux armes du
marquis, et, quand Mario avait lu ou récité sa leçon, il mettait sur ses
genoux les démonstrations écrites de Lucilio pour les lire avec elle.
Lauriane s'étonnait de comprendre aisément des choses qu'elle avait cru
être au-dessus de l'intelligence d'une femme.
Elle se plaisait beaucoup à la leçon de musique et faisait quelquefois
sa partie de téorbe avec agrément, tandis que la Morisque chantait ses
douces complaintes.
Le marquis, étendu sur sa grande chaise, regardait, pendant ces petits
concerts, les personnages de la tapisserie d'Astrée, et croyant les voir
agir ou les entendre chanter eux-mêmes, il s'assoupissait dans une
béatitude délicieuse.
Lucilio prenait aussi sa part de ce bonheur de famille, qui lui faisait
oublier un peu la solitude de son coeur et l'effroi de son avenir.
L'austère et naïf philosophe était encore en âge d'aimer; mais il
croyait ne devoir plus aspirer à l'amour, et, après en avoir connu plus
d'une fois les nobles flammes, il redoutait de tomber dans quelque
liaison sensuelle, où son âme ne serait point comprise. Il se résignait
donc à vivre de dévouement aux autres et d'oubli définitif et absolu de
toute illusion.
Lui qui avait supporté la prison, l'exil, la misère et subi le martyre,
il s'exhortait à vaincre le désir du bonheur comme il avait vaincu tout
le reste, et sortait toujours de ces méditations apaisé et triomphant,
mais triomphant comme on l'est après la question; un mélange de fièvre
et d'anéantissement, l'âme d'un côté, le corps de l'autre, une vie dont
l'équilibre est rompu et où l'esprit ne sait plus bien dans quel monde
il se trouve.
Lucilio s'exagérait pourtant son malheur. Il était aimé, non par une
intelligence,--c'est là ce qu'il lui eût fallu, du moins il le croyait,
pour se réconcilier avec sa tragique destinée,--mais par un coeur.
Mercédès était, devant sa science et son génie, comme une rose devant le
soleil. Elle en buvait les rayons sans les comprendre; mais elle était
éprise de sa douceur, de son courage et de sa vertu, et son âme tendre
était prosternée devant lui. Elle ne s'en défendait pas, car elle s'en
faisait une religion et un devoir; seulement, elle ne disait rien, parce
qu'elle avait plus de crainte que d'espérance.
Nous ne devons pas oublier de mentionner en son lieu une petite
révolution domestique qui arriva au château de Briantes, quelques jours
après le départ de M. de Beuvre; car l'importance de ce mince événement
de famille se fit sentir gravement plus tard aux trop heureux habitants
du manoir.
Bien que, des beaux messieurs de Bois-Doré, le plus jeune ne fût pas
toujours le plus enfant, Mario avait bien quelquefois ses accès
d'espièglerie, surtout quand, selon l'expression d'Adamas, «il se
montait la tête avec la mignonne madame.» Il était trop bon et trop
aimant pour molester jamais bêtes ni gens; jamais il n'eut à se
reprocher d'avoir tiré l'oreille à Fleurial, ni adressé un mot
désagréable à Clindor; mais les choses inanimées ne lui inspiraient pas
toujours le respect que certaines d'entre elles inspiraient au marquis.
De ce nombre étaient les petites statues du roman d'_Astrée_, qui
décoraient les jardins d'_Isaure_ et le fameux labyrinthe, et l'antre de
la vieille Mandrague, dont il s'était beaucoup amusé dans les premiers
jours, mais qui, peu à peu, l'ennuyèrent comme des jouets trop
immobiles.
Un jour qu'il essayait un assez grand sabre de bois qu'Aristandre avait
taillé pour lui, il fit mine d'en menacer un personnage de stuc, qui
représentait le _dissimulé_ Filandre, c'est-à-dire le _feint_ Filandre,
parce que, ressemblant _à s'y méprendre_ à sa soeur Callirée, il prit,
comme l'on sait, ses habits de femme pour s'introduire dans l'intimité
de la nymphe qu'il aimait.
Le berger était représenté sous ce déguisement féminin, et l'artiste
chargé de la création des personnages, se fiant à la ressemblance bien
avérée du frère et de la soeur, s'était permis une petite épargne
d'imagination, en faisant servir un même modèle aux deux exemplaires
placés en face l'un de l'autre, avec ceux d'Amidor, de Daphnis, etc.,
dans la rotonde de verdure, dite _bosquet des méprises d'amour_.
Aussi, pour distinguer le frère de la soeur, le marquis avait-il écrit au
crayon, sur le piédestal du frère, un fragment de ce long monologue qui
commence ainsi: «Ô outrecuidé Filandre, qui pourra jamais excuser ta
faute? etc.»
La figure de ce malin personnage était si stupide, que Mario, sans le
haïr précisément, aimait à le railler et à le menacer. Il lui avait bien
appliqué déjà quelques soufflets inoffensifs; mais, ce jour-là, voyant
que le défi qu'il lui portait faisait rire Lauriane, il lui lança un
coup de sabre plus fort qu'il ne l'avait prévu, et fit voler dans les
gazons le nez du pauvre Filandre.
À peine cet exploit fut-il accompli, que l'enfant en eut regret. Son
père aimait Filandre tout autant que les autres bergers.
Lauriane, après beaucoup de recherches, retrouva ce malheureux nez dans
l'herbe, et Mario, grimpant sur le piédestal, le recolla de son mieux
avec de la terre glaise. Mais on était aux premières gelées, et, dès le
lendemain, le nez était par terre! On le recolla encore; mais le
dissimulé Filandre était si bête, qu'il ne put jamais garder son nez, et
que le marquis vint enfin à passer dans un moment où il ne l'avait pas.
Mario s'accusa; le bon Sylvain vit ses remords et ne gronda point. Mais,
le lendemain, ce ne fut pas seulement Filandre qui manquait de nez,
c'était sa soeur Callirée, et, le surlendemain ce fut Filidas et
l'incomparable Diane elle-même!
Cette fois, Bois-Doré fut sérieusement ému et adressa de douloureux
reproches à son enfant, qui se mit à pleurer a grosses larmes, jurant
avec sincérité qu'il n'avait de sa vie, cassé d'autre nez que celui de
l'_outrecuidé_ Filandre. Lauriane aussi protestait de l'innocence de son
jeune ami.
--Je vous crois, mes enfants, je vous crois, dit le marquis, tout
bouleversé des pleurs de Mario. Mais pourquoi ce chagrin, mon fils,
puisque vous n'êtes point coupable? Là! voyons, ne pleurez plus; je vous
ai blâmé trop vite: ne m'en punissez point par vos larmes.
On s'embrassa avec effusion, mais on s'étonna de ce massacre de nez, et
Lauriane observa au marquis que quelque méchante et sournoise personne
avait dû le faire à dessein d'en rendre Mario coupable à ses yeux.
--Cela est certain, répondit le marquis tout pensif. L'action est des
plus noires, et j'en voudrais bien tenir l'auteur pour le condamner à
perdre son propre nez! Je lui en ferais la peur, sur ma parole!
Cependant on essaya encore de ne voir là qu'un enfantillage, et les
soupçons tombèrent sur le plus jeune commensal du manoir après Mario.
Mais Clindor montra une si vertueuse indignation, que le marquis dut le
consoler aussi.
Le jour suivant, il manqua encore deux ou trois nez, et Adamas, indigné,
fit monter la garde jour et nuit dans les jardins.
Le dommage cessa, et le bon Lucilio, touché du souci de Bois-Doré,
composa une pâte italienne au moyen de laquelle il récolla patiemment et
proprement tous ces nez.
Mais qui pouvait être l'auteur du crime? Adamas le soupçonnait; mais le
marquis, se refusant à croire que quelqu'un de sa maison fût capable
d'une pareille infamie, la rejetait sur quelque suppôt de M. Poulain.
--Ce cagot, disait-il, puisqu'il nous tient pour païens et idolâtres, se
sera imaginé que nous rendions un culte à ces statues! Et pourtant,
Adamas, elles sont toutes pudiques et décemment vêtues, comme il
convient qu'elles soient en un lieu où se promènent nos enfants!
--Je dirais avec vous que c'est quelque bigot qui a bien plus clairement
l'envie scélérate de faire gronder M. le comte. Or, tout le monde ici se
ferait tuer pour lui, tant on l'aime, hormis une personne détestable...
--Non, non, Adamas! reprenait le généreux marquis. C'est impossible! Ce
serait trop odieux de la part d'une personne du sexe.
On commençait à oublier cette grosse affaire, lorsqu'il en arriva une
pire.