Une demi-heure après qu'on fut sorti de table, Adamas pria son maître de
monter, «avec sa compagnie, en la salle des Verdures,» où une nouvelle
surprise était préparée.
C'était un divertissement dans le goût de l'époque, mais tel qu'on avait
pu l'exécuter à la hâte dans un petit local.
Le fond de la salle était arrangé en manière de théâtre avec de riches
tapis sur quelques tréteaux, des étoffes pour cadre et des feuillages
naturels pour coulisses.
Quand on eut pris place, Lucilio joua un beau morceau d'ouverture, et le
page Clindor parut sur la scène, en costume de berger de fantaisie. Il
chanta des couplets rustiques assez jolis, vu qu'ils étaient de la façon
de maître Jovelin; puis il se mit à garder ses moutons, de véritables
agneaux enrubanés et bien lavés, qui se comportèrent assez décemment sur
la scène. Fleurial, le chien du berger, joua aussi très-convenablement
son rôle.
La sourdeline fit entendre une musique somnolente et douce, au son de
laquelle le berger s'endormit.
Alors un vénérable vieillard s'avança, cherchant avec angoisse jusque
dans les poches du dormeur et dans la laine des moutons. Il avait une si
plantureuse barbe, des cheveux et des sourcils blancs tellement touffus,
qu'on ne le reconnut pas d'abord; mais, quand il eut à déclamer quelques
vers de sa façon pour exprimer le sujet de sa peine, on partit d'un
joyeux rire en retrouvant l'accent gascon d'Adamas.
Ce vieillard éploré courait après _le Destin_, qui lui avait ravi son
jeune maître, l'enfant adoré de son seigneur.
Le berger, éveillé en sursaut, lui demanda ce qu'il souhaitait. Il y eut
entre eux un dialogue libre, où l'on répéta bien des fois la même chose,
ce qui, selon Adamas, avait l'avantage de faire saisir aux spectateurs
ce qu'il lui plaisait d'appeler _le noeud de la pièce_.
Le berger aida le vieillard dans ses recherches, et ils allaient
attaquer un petit fort placé dans les branches, au fond du théâtre et
censé dans le lointain, lequel fort n'était autre que celui apporté
jadis en croupe du château de Sarzay par le marquis, lorsqu'un
épouvantable géant, habillé d'une manière fantastique, s'opposa à leur
dessein.
Ce géant, représenté par Aristandre, s'exprima d'abord dans une langue
inconnue. Comme il s'était déclaré incapable de retenir trois paroles
apprises, Lucilio, qui avait bien voulu aider Adamas dans la mise en
scène de sa composition, avait autorisé le carrosseux, en sa qualité de
géant, à articuler, au hasard, des syllabes sans suite et dépourvues de
sens; il suffisait qu'il eût l'air terrible et la voix formidable.
Aristandre se conforma fort bien à cette prescription, mais, comme
Adamas l'insultait et le provoquait de la façon la plus vive, le
traitant d'ogre, d'enchanteur et de monstre, le bon géant, voulant ne
pas rester court, laissa échapper, en franc Berrichon, des jurements si
épouvantables que l'on dut se hâter de le tuer pour l'empêcher de
scandaliser l'assistance.
Cette scène déplut à Fleurial, qui n'était pas brave, et qui sauta
par-dessus la rampe de bougies pour venir se réfugier dans les jambes de
son maître.
Quand ce monstre de carrosseux fut étendu de son long sous la vaillante
épée de bois d'Adamas, le petit fort s'écroula comme par enchantement,
et l'on vit apparaître à sa place une sibylle.
C'était la Morisque, à qui l'on avait confié de belles étoffes d'Orient,
et qui s'en était arrangée avec beaucoup de goût et de poésie.
Elle était fort belle ainsi et fut saluée de grands applaudissements.
Pauvre Morisque! élevée dans l'esclavage et brisée dans la persécution,
heureuse ensuite d'un toit de paille et du plus humble travail sous la
protection d'un pauvre prêtre, c'était la première fois de sa vie
qu'elle se voyait richement vêtue, accueillie avec affection par des
gens riches, et applaudie pour sa grâce et sa beauté, sans
arrière-pensée outrageante.
Elle ne comprit pas d'abord; elle eut peur, elle voulut s'enfuir. Mais
Adamas se servit à propos des cinq ou six mots d'espagnol qu'il savait,
pour la rassurer tout bas et lui faire comprendre qu'elle plaisait.
Mercédès chercha des yeux la personne qui l'intéressait le plus dans
l'auditoire, et vit près d'elle dans la coulisse, le directeur Lucilio
qui l'applaudissait aussi.
Une flamme jaillit de ses yeux noirs; puis, effrayée de cet éclair de
bonheur, dont elle ne se rendait pas compte, elle abaissa ses longues
paupières, qui dessinèrent leurs ombres veloutées sur ses joues
brûlantes. Elle parut encore plus belle sans que l'on sût pourquoi, et
on l'applaudit de nouveau.
Quand elle eut repris courage, elle chanta en arabe; après quoi, elle
fit, aux questions du vieillard Adamas, des réponses dont il eut l'air
de ne se point payer.
Après un débat en pantomime accompagnée de musique, elle lui promit
l'enfant qu'il cherchait, à la condition qu'il subirait encore l'épreuve
de combattre une affreuse tarasque de papier doré, qui arriva sur le
théâtre en rampant et en vomissant des flammes.
L'intrépide Adamas, résolu à tout pour ramener au bercail l'enfant de
son maître, s'élança au-devant du dragon, et il allait le percer de son
glaive invincible, lorsque la tarasque se déchira comme un vieux gant,
et le beau Mario sortit de ses flancs, habillé en Cupidon, c'est-à-dire
en satin rose et or brodé de fleurs, la tête couronnée de roses et de
plumes, l'arc en main et le carquois sur l'épaule.
La transformation d'un enfant en Cupidon dans le ventre d'un dragon ne
nous est pas facile à saisir, dans le scenario manuscrit d'Adamas; mais
il paraît qu'elle fut acceptée comme fort agréable, car cette apparition
eut le plus grand succès.
Mario récita un compliment à la louange de son oncle et de ses amis, et
la sybille lui prédit les plus hautes destinées. Elle fit sortir du
buisson diverses merveilles, une corne d'abondance pleine de fleurs et
de bonbons que l'enfant jeta aux spectateurs, puis le portrait du
marquis que l'enfant baisa pieusement, puis enfin deux écussons coloriés
en transparent, l'un aux armes des Bouron du Noyer, l'autre à celles de
Bois-Doré, accolés sous une couronne d'où jaillit un petit feu
d'artifice en forme de soleil rayonnant.
Disons, en passant, un mot de ces armoiries du marquis. Elles étaient
fort curieuses, vu qu'elles avaient été inventées par Henri IV en
personne.
En style de blason, on les décrivait ainsi: «De gueules, au dextrochère
d'or, mouvant d'une nuée, tenant une épée la pointe en l'air;
accompagnée, en chef, de trois gelines diadémées d'argent;» c'est-à-dire
«un écusson fond rouge, au milieu duquel un bras droit, sortant d'une
nuée d'or, tenait une épée la pointe en l'air, dirigée vers trois poules
couronnées d'argent, placées au-dessus.»
Autour de l'écusson, on lisait cette devise: _Tous sont tels devant
moi!_
Si l'on se rappelle comment notre bon Sylvain fut fait marquis, on
comprendra aisément cet emblème qu'on eût pu regarder comme dérisoire,
sans le correctif de la devise, que l'on pourrait traduire ainsi:
«Devant ce bras, il n'est point d'ennemi qui ne montre un coeur de
poule.»
Le divertissement fut applaudi avec acclamation.
Le marquis pleura d'aise de voir la gentillesse de son fils et le zèle
d'Adamas.
On mangea des friandises, on se disputa les caresses de Mario, et l'on
se sépara à onze heures, ce qui était fort tard dans les habitudes
campagnardes de ce temps-là.
Le lendemain, il y eut chasse à l'oiseau. Lauriane voulut absolument que
Mario fût de la partie; elle lui prêta son cheval blanc, qui était doux
et sage, et monta bravement Rosidor. Le marquis ne manquait pas de
palefrois de rechange.
La chasse fut anodine, comme il convenait aux personnages qui en étaient
les héros.
Mario y prit tant de plaisir que Lucilio craignait que ce ne fût trop
d'enivrement subit pour cette jeune tête, et qu'on ne le rendit malade
ou insensé. Mais l'enfant montra qu'il avait une excellente
organisation: il s'amusait vivement de toutes ces choses nouvelles, et
cependant il ne s'en grisait pas trop; au moindre appel à sa raison, il
reprenait ses esprits et obéissait avec une douceur d'ange. Ses nerfs ne
furent point surexcités, et il entra dans le bonheur comme dans un
paradis d'amour et de liberté dont il se sentait digne.
Le souper de ce second jour de fête rassembla encore à Briantes d'autres
amis; le lendemain, ce fut la fête offerte aux vassaux, un repas
pantagruélique et des danses sous les vieux noyers de l'enclos.
On organisa même, sous la direction de Guillaume d'Ars, un tir à
l'arquebuse.
Mario proposa aux gamins du bourg un concours à la course et à la
fronde, et obtint la permission de reprendre, pour cette lutte, ses
habits montagnards, où il se sentait beaucoup plus à l'aise.
Il montra une agilité et une adresse qui remplirent ses concurrents
d'admiration. Aucun ne put songer un instant à lui disputer le prix;
aussi se retira-t-il modestement du concours, afin de donner
équitablement le prix aux autres.
Une cérémonie à la fois ingénue et prétentieuse, assez touchante au
fond, termina les fêtes.
Au centre du labyrinthe du jardin, s'élevait une petite fabrique
couverte en paille et simulant une chaumière.
Le marquis appelait cette fabrique _le palais d'Astrée_.
On y porta les pauvres habits grossiers et rapiécés que Mario avait sur
le corps lorsqu'il fit sa première entrée dans le manoir de ses pères.
On en composa une sorte de trophée rustique avec l'humble guitare qui
lui avait servi de gagne-pain en voyage, et l'on suspendit le tout dans
l'intérieur de la cabane, avec des guirlandes de feuillage et un cartel
où on lisait, sous la date de ce mémorable jour, ces simples paroles,
choisies et calligraphiées par Lucilio: _Souviens-toi d'avoir été
pauvre_.
En même temps on présenta à Mario une grande corbeille contenant douze
habillements neufs qu'il eut le plaisir de distribuer à douze pauvres
groupés sur le petit perron de la chaumière.
Enfin le marquis commanda, pour être placé dans la chapelle de l'église
paroissiale, un petit mausolée en marbre, dédié à la mémoire du bon et
saint abbé Anjorrant. Lucilio en présenta le plan et en composa
l'inscription.
On se sépara des conviés, et le calme se fit au manoir de Briantes.
Le marquis se mit alors à songer sérieusement à l'éducation de son fils.
Mais, s'il eût été livré à lui-même, au milieu des préoccupations
d'habillement qui prenaient tant de place dans sa vie, son héritier eût
fort bien pu oublier ce que l'abbé Anjorrant lui avait appris, pour
n'acquérir que des notions ès-sciences de tailleur, de bottier,
d'armurier et de tapissier. Heureusement Lucilio était là, et il sut
arracher chaque jour quelques heures à ces frivoles influences.
Lui aussi, ce tendre coeur, il se mit à chérir ardemment l'enfant de son
ami, et non-seulement à cause de l'ami, mais aussi à cause de l'enfant
lui-même, qui, par sa tendre docilité et la clarté de son intelligence,
rendait attrayante la tâche, d'ordinaire si fâcheuse et si maussade, de
l'instituteur.
Cette tâche de Lucilio n'était cependant pas facile. Il sentait qu'il
avait charge d'âme, et précisément celle d'une âme infiniment précieuse
et pure. Il voulait, avant tout, faire à cette jeune conscience une
forteresse de croyances et de convictions contre les orages de l'avenir.
On vivait dans un temps si troublé!
Certes on ne manquait ni de lumières acquises ni d'excellentes notions
de progrès. C'était l'époque des nouveautés, disait-on: nouveautés
détestables selon les uns, providentielles selon les autres. La
discussion était partout et chez tous, et alors comme aujourd'hui, comme
hier, comme toujours, le vulgaire des intelligences croyait tenir des
vérités infaillibles.
Mais le monde de l'intelligence avait perdu son unité. Les esprits
calmes et désintéressés cherchaient désormais la justice, tantôt dans un
camp, tantôt dans l'autre; et, comme dans les deux camps il y avait
souvent intolérance, erreur et cruauté, le scepticisme trouvait bien son
compte à se croiser les bras et à décréter l'aveuglement et la faiblesse
incurables du genre humain.
On était alors au lendemain des luttes sanglantes entre les gomaristes
et les arminiens, Arminius n'était plus; mais Barnevelt venait de monter
sur l'échafaud. Hugo Grotius avait été condamné à la prison perpétuelle,
où il rêvait à son bel ouvrage, sa fameuse _Théorie du droit des gens_.
La Réforme était profondément divisée sur la question de la
prédestination. Le calvinisme, avec son effroyable doctrine fataliste,
était condamné dans la conscience des hommes justes. Les luthériens de
France, imitant le retour de Mélanchthon à la vérité, et abandonnant les
funestes maximes de Luther sur le _self-arbitre_, défendaient maintenant
la justice divine et la liberté humaine.
Mais en tout temps les hommes justes sont clairsemés. Le peuple
calviniste et ses ardents ministres protestaient dans une grande partie
de la France, contre ce qu'ils appelaient un retour à l'hérésie de Rome.
Ce qui se passait dans nos provinces du Midi, les fougueuses assemblées
s'acharnant à une résistance devenue antifrançaise, l'esprit républicain
mal entendu, secondant par entêtement et par ignorance, les funestes
projets de la politique austro-espagnole, qui voulait la guerre civile
en France; la résistance glorieuse, mais fâcheuse, de Montauban; tant de
sang versé, tant d'héroïsme dépensé pour éterniser la lutte où Rome et
l'Autriche trouvaient leur compte, prouvaient bien que la lumière était
derrière un nuage, et qu'aucune conscience généreuse ne pouvait se dire:
«J'irai dans cette Église, j'irai dans cette armée, et j'y trouverai
pure la meilleure vérité sociale de mon temps.»
Il fallait donc ne pas trop se préoccuper des faits, et, quand on était
instruit et intelligent, croire à une vérité quand même, au-dessus de
toutes celles qui se prêchaient par le monde, puisque le glaive, la
corde, le bûcher, le meurtre, le viol et le pillage étaient les moyens
de conversion des partis vis-à-vis les uns des autres.
Lucilio Giovellino réfléchit à toutes ces choses et résolut d'aller
selon l'Évangile, commenté par son propre coeur; car il voyait trop bien
que ce divin livre, entre les mains de certains catholiques et de
certains protestants, pouvaient devenir et devenait chaque jour un code
de fatalisme, une doctrine d'abrutissement et de fureur.
Il se mit donc à enseigner à Mario la philosophie, l'histoire, les
langues et les sciences naturelles tout ensemble, tâchant de faire
ressortir de toutes choses la logique et la bonté de Dieu. Sa méthode
fut claire et ses explications concises.
Jadis éloquent, le pauvre Lucilio avait eu d'abord bien du dégoût pour
la parole écrite, et même encore parfois il souffrait d'être obligé de
resserrer en peu de mots sa pensée; mais à quelque chose malheur est
toujours bon pour les esprits d'élite. Il lui arriva que la paresse
d'écrire longtemps et l'impatience de se révéler le forcèrent et
l'habituèrent à se résumer avec une clarté et une énergie
transcendantes, et que l'enfant fut nourri des choses, sans détails
inutiles et sans redites fatigantes.
Les leçons furent d'une étonnante brièveté, et portèrent avec elles dans
ce jeune esprit la certitude, si rare en ce temps-là, et pour cause.
De son côté, Bois-Doré, tout en occupant son fils de puérilités et de
fadaises, le conserva pur et bon, grâce à cette mystérieuse insufflation
qui d'une bonne nature se communique à une autre, sans y songer et sans
le savoir.
Tous les enfants sont portés à réagir contre l'enseignement trop
formulé; ils suivent plus volontiers un instinct qui les mène, sans
savoir lui-même où il va.
Lorsque, au milieu de ses futiles préoccupations, le marquis était
dérangé pour service à rendre ou secours à donner, il n'en témoignait
jamais ni dépit ni lassitude. Il se levait, écoutait, questionnait,
consolait et agissait.
Naturellement flâneur et débonnaire, il ne s'ennuyait d'aucune plainte
et ne s'impatientait contre aucun bavardage de pauvre commère. Ainsi,
tout en ayant l'air de consacrer sa vie à des riens, il ne passait guère
de moments dans cette vie facile et bénévole sans qu'il fît du plaisir
ou du bien à quelqu'un.
Aussi sa journée, toujours commencée avec de beaux projets de travail
pour son fils (il appelait travail le soin de la toilette et
l'enseignement des belles manières), se passait à ne se décider sur
rien, à ne rien entreprendre, et à laisser toutes choses aux sages
conclusions d'Adamas et aux aimables caprices de l'enfant.