Guillaume fut fortement ébranlé; mais d'Alvimar réfléchissait vite.
La lune, eût-elle éclairé beaucoup, n'eût pas encore permis de voir les
petits caractères et les écussons microscopiques cachés dans une bague,
et, dans ce temps-là, on n'avait pas, comme aujourd'hui, du feu tout
prêt dans sa poche.
Il fallait donc nécessairement remettre à un autre moment l'examen de
cette preuve. Il ne s'agissait pas, pour le criminel, d'éviter, mais, au
contraire, de chercher un duel. Ce qu'il redoutait, c'est qu'on ne lui
refusât l'honneur de cette chance de salut, et qu'on ne le fît
prisonnier du marquis ou de la prévôté.
Il attira précipitamment Guillaume à part, et, se mettant à rire:
--Je suis pris, dit-il. J'ai voulu être complaisant comme vous
l'exigiez, pour en finir et vous débarrasser de ce vieux lunatique. J'ai
dit tout ce qu'il a voulu me faire dire, et maintenant sa fantaisie
prend un autre vol, où je ne puis la suivre. Tout ceci est de ma faute;
j'aurais dû vous raconter, en sortant de chez lui, qu'il était depuis
deux jours en démence, à preuve qu'il a été hier, on pourra vous le
dire, demander la main de madame de Beuvre, et que, tout aujourd'hui, il
a fait sur la mort de son frère les plus étranges romans, prenant pour
des assassins tantôt moi, tantôt son muet, tantôt son petit chien. Je
n'ai pu éviter de me prendre à la gorge avec lui qu'en lui faisant des
contes qui étaient la monnaie de sa pièce; mais il ne s'est calmé qu'en
vous voyant arriver.
--Que ne disiez-vous tout cela? s'écria Guillaume.
--Je n'ai pas voulu me plaindre des ennuis que j'ai essuyés en sa
compagnie; vous eussiez cru que je vous faisais un reproche de m'y avoir
laissé. À présent, il ne me reste qu'un moyen d'en finir. Laissez-moi me
battre avec lui.
--Avec un vieillard en démence? Je ne le puis souffrir.
--Allons, Guillaume, s'écria Bois-Doré impatienté, voulez-vous,
maintenant, me laisser venger mon injure, et faudra-t-il que, pour
réveiller M. d'Alvimar, j'aille lui faire l'honneur de le souffleter?
--Nous sommes à vous, monsieur, répondit d'Alvimar en haussant les
épaules. Allons, mon cher, dit-il tout bas à Guillaume, vous voyez qu'il
le faut! N'ayez peur! J'aurai vite raison de cette vieille marionnette,
et vous promets de lui faire sauter son épée autant de fois qu'il vous
plaira. Je me charge de le fatiguer assez pour qu'il ait besoin de
s'aller vitement coucher, et demain nous rirons de l'aventure.
Guillaume se rassura en le voyant si gai.
--Je suis aise de vous voir dans le vrai, lui dit-il tout bas, et je
vous avertis qu'en prenant l'escrime à coeur avec ce vieillard, vous ne
feriez pas acte de vaillance et me causeriez une grande peine. Je le
crois fou; mais c'est une raison de plus pour ménager vos forces et le
renvoyer avec une courbature pour tout mal.
Guillaume savait pourtant que Bois-Doré était fort à l'escrime. Mais
c'était une vieille méthode que dédaignaient les jeunes gens, et il
savait aussi que si le marquis avait encore le poignet souple, il
n'avait plus le jarret assez ferme pour tenir plus de deux ou trois
minutes. D'ailleurs, d'Alvimar était de première force, et il ne cessa
de l'exhorter à la générosité.
Les champions ayant mis pied à terre, les valets restèrent pour garder
les chevaux et le prisonnier Sanche, que Guillaume donna l'ordre de ne
pas remettre en liberté avant l'issue du combat, afin de ne pas voir
compliquer, par quelque intervention imprévue, la difficulté de la
situation.
Sanche eût fort désiré d'être libre; il sentait, lui qui ne reculait
devant aucune résolution extrême, qu'il eût été encore utile à son
maître; mais il avait trop d'orgueil pour se plaindre et pour réclamer;
il resta, stoïque et impassible, sous la garde des gens de Bois-Doré.
Pendant que Guillaume cherchait, avec les deux champions, un emplacement
convenable entre la route et les rochers, Adamas et Aristandre
s'entretenaient avec feu dans l'oreille l'un de l'autre. Aristandre
était désespéré, Adamas avait la fièvre; mais l'idée que son maître
put être victime de sa magnanimité, ne pouvait lui entrer dans la tête.
Il se grisait dans sa confiance en l'habileté et la force du marquis.
--Qu'as-tu à trembler comme un enfant? disait-il au carrosseux. Ne
sais-tu pas que monsieur en mangerait trente-six comme ce freluquet
d'Espagnol? Il n'y aurait qu'une trahison pour avoir raison d'un si
vaillant homme; mais le coquin de Sanche est bien gardé, et nous avons
l'oeil sur toutes choses, M. Guillaume et moi. Ne suis-je pas témoin?
Monsieur l'a dit. Tu l'as entendu. Nous sommes deux bons témoins, et
nous ne laisserons pas faire un mouvement ni une passe qui ne soient
dans les règles.
--Mais tu ne les sais pas plus que moi, les règles du combat des
gentilshommes? Tiens, j'ai envie de grimper là-haut sans qu'on me voie,
et si l'Espagnol a trop de chances, de lui faire rouler sur le corps une
de ces grosses pierres.
--Pour cela, si je pouvais compter que tu n'écraserais pas monsieur avec
son ennemi, je ne t'en détournerais pas, non plus que je ne me ferais un
crime de lui envoyer deux balles dans la tête, si je n'étais témoin.
Mais mon maître m'appelle, et tu peux être tranquille, tout ira bien!
Cependant le terrain était choisi, assez espacé, et bien éclairé par la
lune.
Les épées furent mesurées, Guillaume faisant les fonctions de témoin
impartial pour les deux champions, qui avaient juré de s'en rapporter à
lui; car Adamas ne pouvait être là que pour la forme.
Le combat commença.
Alors, malgré sa foi et son enthousiasme, Adamas sentit un frisson dans
tous ses membres; il devint muet; la bouche ouverte, les yeux hors de
la tête, il ne sentait pas la sueur et les larmes qui coulaient sur sa
figure attendrissante et burlesque.
Guillaume s'était battu les flancs, lui aussi, pour se persuader que
rien de funeste ne devait résulter de cette étrange affaire. Mais, quand
les armes furent engagées, il sentit tomber sa confiance, et se reprocha
de n'avoir pas réussi à empêcher, à quelque prix que ce fût, une
rencontre qui, dès le début, menaçait de devenir sérieuse.
D'Alvimar avait promis de se rendre maître de la vie de son adversaire
et de lui faire grâce; mais, autant que la clarté de la lune pouvait
faire distinguer l'expression de ses traits, il semblait à Guillaume que
la colère et la haine s'y montraient avec une énergie croissante, et son
jeu sec et serré n'annonçait pas la moindre intention prudente ou
généreuse. Heureusement, le marquis était encore calme et tenait pied
avec plus de vigueur et de souplesse qu'on n'en eût attendu de sa part.
Guillaume ne pouvait rien dire, et il se contenta de tousser deux ou
trois fois pour avertir d'Alvimar de se modérer, sans éveiller la
susceptibilité du marquis, lequel eût pu perdre la tête, s'il eût craint
de n'être pas pris au sérieux.
Mais le combat était sérieux. D'Alvimar sentait qu'il avait un
adversaire moins fort que lui en théorie; mais il se sentait troublé et
préoccupé, et inférieur à lui-même, cette fois, dans la pratique. Sa
partie était difficile à jouer. Il voulait tuer le marquis et paraître
le tuer malgré lui.
Il cherchait donc à le faire enferrer en jouant à la défensive; et le
marquis semblait s'apercevoir de sa ruse. Il se ménageait.
Le combat se prolongeait sans résultat. Guillaume comptait sur la
fatigue du marquis, ne croyant pas que d'Alvimar le frapperait à terre.
D'Alvimar sentait que le marquis ne faiblissait pas; il cherchait à
l'irriter par des feintes, espérant qu'un mouvement d'impatience le
ferait sortir de l'étonnante prudence de son jeu.
Tout à coup la lune fut voilée par un gros nuage, et Guillaume voulut
intervenir pour suspendre la lutte; il n'en eut pas le temps; les deux
adversaires venaient de rouler l'un sur l'autre.
Un troisième champion se précipita vers eux, au hasard de se faire
embrocher: c'était Adamas, qui perdait la tête et qui, ne sachant où
était l'avantage, se jetait sans armes, à corps perdu, dans la bataille.
Guillaume le repoussa vivement et vit le marquis à genoux, sur le ventre
de d'Alvimar.
--Grâce, mon cousin! s'écria-t-il; grâce pour celui qui vous eût
épargné!
--Il est trop tard, mon cousin, répondit le marquis en se relevant.
Justice est faite.
D'Alvimar était cloué en terre par la grande rapière du marquis: il
avait cessé de vivre.
Adamas était évanoui.
Au cri de grâce, les valets de Bois-Doré étaient accourus.
Le marquis, essoufflé et brisé de fatigue, s'appuya contre le rocher.
Mais il ne faiblit pas, et, la lune s'étant dégagée du nuage, il se
remit sur ses jambes pour regarder et toucher le cadavre.
--Il est bien mort! lui dit Guillaume d'un ton de reproche. Vous m'avez
tué un ami, monsieur, et je ne saurais vous en faire mon compliment; car
vos soupçons ne pouvaient être qu'injustes.
--Je vous prouverai qu'ils ne l'étaient point, Guillaume, répondit
Bois-Doré avec une dignité qui l'ébranla de nouveau; jusque-là,
suspendez votre ressentiment contre moi, et vos regrets pour ce méchant
homme. Quand vous saurez la vérité, vous vous reprocherez peut-être de
m'avoir forcé à exposer ma vie pour avoir la sienne.
--Et que ferons-nous maintenant de ce malheureux corps? dit Guillaume,
abattu et consterné.
--Je ne vous laisserai point dans des embarras pour mon compte, répondit
Bois-Doré. Mes gens vont le porter au couvent des carmes de La Châtre,
lesquels lui donneront la sépulture comme ils l'entendront. Je ne
prétends cacher à personne l'action que j'ai faite, d'autant qu'il me
reste à punir l'autre assassin. Mais je ne saurais faire de sang-froid
cette laide besogne, et je compte le livrer au lieutenant de la prévôté,
pour que son châtiment soit exemplaire. Adamas, tu vas le conduire. Mais
où donc est mon fidèle Adamas?
--Hélas! monsieur, répondit Adamas d'une voix caverneuse, je suis là, à
vos genoux, et bien malade de cette affaire. Un instant j'ai cru que
vous étiez mort, et je crois que j'ai été mort moi-même pendant un bon
quart d'heure. Ne m'envoyez nulle part; je n'ai plus de jambes, et j'ai
comme une roue de moulin dans la tête.
--Or donc, mon pauvre ami, si tu n'es plus bon à rien, nous enverrons
quelque autre. Je te l'avais bien dit que tu n'étais plus d'âge à
supporter les émotions!
Le marquis retourna vers les chevaux, tandis que ses gens et ceux de
Guillaume enlevaient le cadavre et le roulaient dans un manteau; mais,
lorsqu'on chercha le prisonnier, ce fut en vain.
On n'avait pas eu la précaution de lui lier les jambes. Profitant d'un
moment de trouble et de confusion, où les valets, inquiets de l'issue du
combat, avaient abandonné las chevaux à deux d'entre eux qui avaient eu
beaucoup de peine à les contenir, il avait pris la fuite, ou plutôt il
s'était glissé et caché quelque part dans le ravin.
--Soyez tranquille, monsieur le marquis, dit Aristandre à Bois-Doré. Un
homme qui a les mains liées ne peut ni courir bien vite ni se cacher
bien adroitement; je vous réponds de le rattraper. Je m'en charge.
Rentrez chez vous et vous reposez; vous l'avez bien gagné!
--Non pas, dit le marquis; il me faut revoir cet assassin. Que deux de
vous le cherchent, tandis qu'avec les deux autres j'accompagnerai M.
d'Ars au couvent des carmes.
On coucha d'Alvimar en travers de son cheval, et les domestiques de
Guillaume aidèrent ceux de Bois-Doré à le transporter.
Bois-Doré prit les devants avec Guillaume pour aller faire ouvrir les
portes de la ville, en cas de besoin; car il était près de dix heures.
Chemin faisant, Bois-Doré donna à son jeune parent des détails si précis
sur la mort de son frère, sur la recouvrance de son neveu, sur la
circonstance du couteau catalan, sur l'aveu que la colère avait arraché
au coupable, enfin sur la circonstance de la bague ouverte, que
Guillaume ne put persister à défendre l'honneur de son ami.
Il avoua qu'en somme il le connaissait fort peu, s'étant lié avec lui à
la légère, et qu'à Bourges il lui était revenu, sur le duel pour lequel
ce gentilhomme était forcé de se cacher, des détails peu honorables,
s'ils étaient vrais. M. Sciarra-Martinengo aurait été frappé, contre
toutes les lois de l'honneur, dans un moment où il demandait à suspendre
le combat, son épée s'étant rompue.
Guillaume n'avait pas voulu croire à cette accusation; mais les
révélations de Bois-Doré commençaient à la lui faire regarder comme
sérieuse, et il promit de se rendre à Briantes dès le lendemain, pour
voir les preuves et pour faire connaissance avec le beau Mario.