L'équitable Bois-Doré faisait tout haut ces réflexions à Adamas, lorsque
le muet lui présenta la feuille qu'il venait d'écrire.
C'était le bref récit de ce qui s'était passé le matin, à la
Motte-Seuilly, entre Lauriane, l'Espagnol et lui: le couteau lancé
méchamment à diverses reprises pour l'effrayer et l'interrompre, plongé
ensuite dans les entrailles du louveteau, et enfin cédé en gage de
soumission et de repentir à madame de Beuvre, sous les yeux mêmes de
Jovelin.
--Alors, ceci devient grave! dit le marquis tout pensif, et je vois,
dans le Villareal, un fort méchant homme. Pourtant, il se peut qu'aucune
de ces armes n'ait été en sa possession, il y a dix ans, et qu'il les
ait reçues depuis en don ou en héritage. Il serait alors le parent ou
l'ami de l'assassin; il se trouve des scélérats et des lâches dans les
meilleures familles. Comme vous, maître Jovelin, j'ai mauvaise opinion
de notre hôte; mais je suis certain que, comme moi, vous hésitez encore
beaucoup à le condamner sur ces preuves.
Lucilio fit signe que oui, et conseilla au marquis de tâcher de lui
faire avouer la vérité par surprise ou par ruse.
--C'est à quoi nous songerons avec soin, répondit Bois-Doré, et vous m'y
aiderez, mon grand ami. Pour le moment, il nous faut aller souper, et,
puisque nous sommes seuls entre nous, nous allons nous donner la joie de
manger avec notre petit futur marquis, dont la place, pas plus que la
vôtre, n'est à l'office.
--Et pourtant, monsieur, si vous m'en croyez, dit Adamas, nous
laisserons encore aujourd'hui les choses comme elles sont. La Bellinde
est une méchante peste et je la trouve beaucoup trop amie avec le
presbytère officine de mauvais propos contre nous tous.
--Voyons, Adamas, dit le marquis, qu'y a-t-il donc de si piquant entre
le presbytère et toi?
--Il y a, monsieur, que, moi aussi, j'ai consulté la magie. Ce matin, à
peine fûtes-vous parti, qu'un nommé La Flèche, le même bohémien, sans
doute, que vous avez vu, sur le jour, à la Motte, vint rôder autour du
château et offrir de me dire la bonne aventure. Je refusai; j'ai trop
qrand'peur des prédictions, et je dis que le mal qui nous doit arriver
nous arrive deux fois quand nous le connaissons d'avance. Je me
contentai de lui demander qui m'avait dérobé la clef de l'armoire aux
liqueurs, et il me répondit sans hésiter:
«--Celle que vous supposez!
»--Nommez-la, repris-je connaissant bien que c'était la Bellinde, mais
voulant éprouver la science de cet habile compère.
»--Les astres me le défendent, répondit-il; mais je vous puis dire ce
que fait, au moment où nous parlons, la personne que vous n'aimez point.
Elle est chez le recteur, où elle se gausse de vous, disant que vous
avez mis en tête au châtelain de ce manoir d'épouser la jeune madame...
--Taisez-vous, Adamas, taisez-vous! s'écria pudiquement le marquis; vous
ne devez point répéter les billevesées...
--Non, monsieur, non! je ne dis rien; mais, voulant savoir si le sorcier
disait vrai, dès qu'il fut parti, je m'en allai, comme en me promenant,
le long du presbytère, où je vis la Bellinde à une croisée, avec la
gouvernante, lesquelles toutes deux se mirent à rire et à me bafouer en
se cachant.
Jovelin demanda si ce bohémien était entré dans le château.
--Il l'eût fort souhaité, dit Adamas; mais Mercédès, qui le regardait de
la cuisine sans se montrer à lui, me pria de ne point le recevoir,
disant qu'il était sujet à dérober, et je ne le laissai point entrer
dans le préau. Il en regardait la porte avec beaucoup d'émotion, et,
comme je lui demandai ce qu'il y voyait, il me répondit:
«--Je vois de grands événements près de s'accomplir dans cette maison;
si grands et si surprenants que je les dois annoncer à votre maître.
Faites-moi parler à lui.
»--Vous ne pouvez, lui dis-je, il n'est point céans.
»--Je le sais, reprit-il. Il est à la Motte-Seuilly, où j'essayerai de
le voir; mais, si je ne peux lui parler là sans témoins, je reviendrai
ici, et véritablement, si vous me refusez encore l'entrée, vous en aurez
regret un jour, car bien des destinées sont en mes mains.
--Tout cela est fort remarquable, dit naïvement le marquis. Le fait est
qu'il m'a prédit tout ce qui m'arrive, et je regrette maintenant de ne
l'avoir pas interrogé davantage. S'il revient, Adamas, il me le faut
amener.--Ne m'avez-vous pas dit, mon cher Mario, que c'était un garçon
d'esprit?
--Il est très-amusant, répondit Mario; mais ma Mercédès ne l'aime pas.
Elle croit que c'est lui qui nous a volé le cachet de mon père. Moi, je
ne le crois pas, car il nous a aidés à le chercher et à le réclamer aux
autres bohémiens. Il paraissait nous aimer beaucoup, et il faisait tout
ce que nous lui demandions.
--Et qu'est-ce qu'il y avait sur ce cachet, mon cher enfant?
--Des armoiries. Attendez! M. l'abbé Anjorrant les avait regardées avec
un verre qui faisait voir gros, car c'était si fin, si fin qu'on ne
distinguait pas bien, et il m'avait dit:
«--Retiens ceci: _D'argent à l'arbre de sinople._»
--C'est bien cela, dit le marquis; ce sont les armes de mon père! Ce
seraient les miennes si le roi Henri ne m'en avait composé d'autres à sa
guise.
--Les unes et les autres, écrivit Lucilio, sont sculptées sur la porte
du préau. Demandez à l'enfant s'il ne les avait pas vues en arrivant
ici.
--Et comment les eût-il vues? dit Adamas, qui lisait les paroles de
Lucilio en même temps que son maître. Les maçons qui réparaient l'arcade
avaient leur échafaud dessus!
--Et ce matin, reprit Lucilio avec son crayon, lorsque le bohémien
regardait cette porte, pouvait-il voir les écussons?
--Oui, répondit Adamas, les échafauds étaient enlevés, et les maçons
occupés ailleurs. Les écussons remis à neuf... Mais j'y songe, maître
Jovelin, ce La Flèche devait savoir quelque chose de l'histoire de notre
cher enfant puisqu'ils ont voyagé ensemble?
--Je ne crois pas, répondit Mario; nous n'en parlions jamais à personne.
--Mais vous en parliez avec Mercédès? écrivit Lucilio. La Flèche
comprend-il l'arabe?
--Non, il comprend l'espagnol; mais je parlais toujours arabe avec
Mercédès.
--Et, dans la bande de ces bohémiens, n'y avait-il pas d'autres
Morisques?
--Il y avait la petite Pilar, qui comprend l'arabe parce qu'elle est
fille d'un Morisque et d'une gitana.
--Alors, écrivit Lucilio au marquis, renoncez à la croyance au
merveilleux. La Flèche a voulu exploiter la circonstance. Il savait
jusqu'à un certain point l'histoire de Mario; il a appris la vôtre dans
le pays, celle de votre frère disparu il y a dix ans. Il avait volé le
cachet. Il a reconnu les armoiries sur l'écusson de la porte. Il avait
retenu les dates. Il a deviné, pressenti ou supposé la vérité entière.
Il a couru à la Motte pour vous faire sa prédiction, qu'il a apprise par
coeur à la petite gitanelle. Ce soir ou demain, il vous apportera le
cachet, pensant débrouiller à lui seul le mystère que vous savez
maintenant, et recevoir une grosse récompense. C'est un filou et un
intrigant, rien de plus.
Il en coûtait au marquis d'admettre des explications si naturelles et si
vraisemblables; pourtant il s'y rendit.
Adamas lutta encore.
--Comment, dit-il à Lucilio, expliquerez-vous ce qu'il m'a révélé de la
Bellinde et du presbytère?
Lucilio répondit que cela était bien aisé. Bellinde avait écouté, la
veille, aux portes de l'appartement du marquis; La Flèche avait écouté,
le matin, à la porte ou sous les fenêtres de la cure.
--Vous dites sensément les choses, s'écria le marquis, et je vois bien
qu'il n'y a pas là d'autre magie que celle de la sainte Providence, qui
a amené, avec cet enfant, la vérité et la joie dans ma maison. Allons
souper! nous aurons ensuite l'esprit plus lucide.
Cette fois, le marquis soupa vite et sans plaisir.
Il se sentait espionné par Bellinde, qui n'avait plus l'espoir d'écouter
dans le passage secret, vu qu'Adamas, pendant qu'il tenait les maçons,
l'avait fait murer dans la journée; mais la curieuse et malveillante
fille remarquait les longues conférences du marquis et de Jovelin avec
Mercédès et l'enfant, les portes fermées pendant ces entretiens, et
surtout les airs importants et triomphants d'Adamas dont chaque regard
semblait lui dire: «Vous ne saurez rien!»
Elle n'était pas assez intelligente pour deviner quoi que ce fût. Elle
pensait que le marquis, donnant suite à ses espérances de mariage,
préparait avec «les égyptiens» un divertissement pour la petite veuve.
Il n'y avait rien là dont elle pût tirer parti contre Adamas, son ennemi
personnel; mais elle ressentait, contre lui et contre la Morisque, une
jalousie qui ne cherchait que l'occasion d'une vengeance.
Lorsque Bois-Doré fut seul avec Jovelin, ils concertèrent et arrêtèrent
un plan de conduite pour le lendemain vis-à-vis de d'Alvimar.
La lettre de M. Anjorrant fut attentivement relue et commentée. Puis
le bon Sylvain, qui n'aimait pas à s'absorber dans les affaire sérieuses
et tristes, fit revenir son héritier et passa la soirée à causer et à
jouer avec lui. En cela, il tenait bien réellement de son cher maître
Henri IV, sans penser à le singer.
Il adorait les grâces de l'enfance, et, sans le défaut de souplesse de
ses reins, il eût fait volontiers le cheval autour de la chambre.
--Ça, dit-il à Adamas quand il vit le sommeil alourdir les paupières
soyeuses de Mario, il faut le rendre à la Morisque, pour que, cette nuit
encore, elle prenne soin de lui. Mais, demain, quand nous aurons tiré au
clair l'affaire de ce Villareal, il ne sera plus question de cacher la
vérité, et je veux que mon héritier ait son lit dans le boudoir de ma
propre chambre. Venez, mon enfant, dit-il à Mario, regardez ce petit
nid, tout or et soie, qui n'attendait qu'un gentil seigneur tel que
vous! Aimez-vous cette tenture de lampas rose vif et ces petits meubles
incrustés de nacre? Ne semble-t-il pas qu'ils aient été destinés à un
personnage de votre taille? Il s'agira, Adamas, de lui arranger un lit
qui soit un chef-d'oeuvre. Que dirais-tu d'un carré à colonnes torses
d'ivoire avec un gros bouquet de plumes roses à chaque coin?
--Monsieur, dit Adamas, dès que nous serons tranquilles, je mettrai mon
esprit à la question pour vous contenter, car rien n'est trop beau pour
votre héritier. Et nous songerons aussi à ses habillements, qui doivent
être appropriés à sa qualité.
--J'y songe, Adamas, j'y songe! s'écria le marquis, et je veux que sa
garde-robe soit toute semblable à la mienne. Tu me feras venir ici les
meilleurs tailleurs, les lingères, les cordonniers, chapeliers et
plumassiers les plus habiles du pays, et, un mois durant, je veux que,
sous mes yeux, jour et nuit, s'il le faut, on travaille à l'équipement
de mon neveu.
--Et ma Mercédès, dit Mario sautant de joie, est-ce qu'on lui donnera
aussi de belles robes comme la Bellinde en a?
--La Mercédès aura de belles robes, des robes d'or et d'argent, si c'est
sa fantaisie... Et cela me fait penser... Écoutez, mon cher Jovelin, il
me semble que cette femme est belle et encore jeune. Ne seriez-vous
point d'avis de lui laisser reprendre ici le costume morisque, qui est
fort galant, sauf le voile, qui est par trop islamite? Puisque cette
bonne créature est franche chrétienne à l'heure qu'il est, et que nous
vivons dans un pays où le populaire n'a jamais vu de Morisque, ce
costume ne choquera les regards de personne et réjouira les nôtres.
Qu'en pense votre sagesse?
La sagesse de Lucilio avait fort à faire pour concilier la tendre
affection que méritait le marquis avec le sentiment que sa puérilité
faisait naître. Mais, n'espérant pas corriger un si vieil enfant, en
somme, la raison lui commandait d'en prendre son parti et de l'aimer tel
qu'il était.
Le philosophe eût désiré que, pour commencer la nouvelle destinée de
Mario, on ne l'affolât point tant de parures et de luxe, mais qu'on lui
dit plutôt quelque chose des devoirs nouveaux qu'il avait à pratiquer.
Il se consola en remarquant que l'enfant était moins enivré de la
possession de ces choses que réjoui et attendri des amitiés et caresses
dont il se voyait l'objet.
Le lendemain, d'Alvimar, qui n'avait pas dormi de la nuit, fit demander
par Bellinde, qui le soignait avec complaisance, la permission de ne
pas paraître avant l'après-midi.
Le marquis lui fit encore une courte visite, et fut frappé de
l'altération de ses traits. Sous le coup des sinistres prédictions qui
lui avaient été faites, il avait eu des rêves affreux.
Enfin, la clarté du jour avait fait entrer l'espoir dans son âme, et il
sommeilla une partie de la journée.