Ils retournèrent au jardin, où M. de Beuvre les accueillit d'un air
goguenard.
L'air sérieux et tranquille que prit Lauriane, l'air attendri et radieux
qui ne pouvait dissimuler le marquis, le jetèrent dans une surprise si
grande qu'il ne put se tenir de les interroger, à mots couverts assez
transparents, devant d'Alvimar.
Mais Lauriane répondit qu'elle était parfaitement d'accord avec le
marquis, et d'Alvimar, ne voulant pas en croire ses oreilles, prit
encore cette assertion pour une coquetterie à son adresse.
Alors l'inquiétude de M. de Beuvre devint très-vive, et, prenant sa
fille à part, il lui demanda si elle parlait sérieusement, et si elle
était assez folle ou assez ambitieuse pour accepter un beau galant né
sous le roi Henri II.
Lauriane lui raconta comment elle avait réservé sa réponse et remis
toute explication à sept ans de là.
Après avoir ri à crever sa ceinture, de Beuvre, à qui Lauriane
recommandait le secret, eut quelque peine à comprendre la délicate bonté
de sa fille.
Il se fût bien diverti de la déconvenue du marquis, et il trouvait que
c'eût été une bonne leçon à lui donner que de lui rire au nez.
--Non, mon père, lui répondit Lauriane, c'eût été lui faire un grand
chagrin, et rien de plus. Il n'est point d'âge à se corriger de ses
travers, et je ne vois point ce que nous gagnerions à outrager un si
excellent homme, quand il nous est facile de l'endormir dans ses
rêveries. Croyez bien que, si la coquetterie des femmes est innocente,
c'est envers de tels vieillards, et c'est peut-être même faire une bonne
action que de les laisser dans leur fantaisie. Soyez assuré que, le jour
où je dirais à celui-ci que j'ai du goût pour quelqu'un, il en serait
peut-être fort aise, tandis que, si je lui avait dit que je n'en pouvais
pas avoir pour lui, il serait peut-être fort malade à cette heure, non
point tant de ma cruauté que de celle de sa vieillesse, laquelle je lui
aurais fait voir en face, sans ménagement ni compassion.
Lauriane avait quelque ascendant sur son père. Elle obtint qu'il
s'abstiendrait de bafouer le marquis sur ses belles amours avec elle, et
d'Alvimar, malgré sa pénétration, ne devina rien de ce qui se passait
entre eux.
C'était bien réellement une bonne action que Lauriane venait de faire,
et, comme il y a un compte ouvert entre nous et la Providence, celle-ci
l'en récompensa tout de suite en lui envoyant cet invisible secours qui
est la rémunération, souvent immédiate, de tout mouvement généreux de
nos âmes.
Lauriane était très-enfant; mais il y avait en elle l'étoffe d'une femme
forte, et, si elle était capable, comme toute fille d'Ève, de subir une
dangereuse fascination, du moins elle était capable aussi de réagir et
de trouver un solide appui dans sa conscience.
Elle passa donc le reste de la journée sans être touchée des
insinuations galantes de d'Alvimar, et même il lui sembla qu'en donnant
son poignard au marquis comme un gage d'une généreuse amitié, elle
s'était débarrassée de quelque chose qui la troublait et lui brûlait les
mains. Elle eut soin de ne plus se trouver seule avec l'Espagnol, et de
n'encourager aucun des efforts qu'il fit pour ramener la conversation
sur les délicates banalités de l'amour.
D'ailleurs un incident vint rompre tout entretien particulier et
distraire la compagnie.
Un jeune bohémien se présenta, demandant à réjouir l'illustre assistance
par l'exercice de ses talents; je crois même que le drôle disait «son
génie.»
À peine fut-il introduit, que d'Alvimar reconnut le jeune vagabond qui
avait servi de truchement entre M. d'Ars et la Morisque, sur la bruyère
de Champillé, et qui avait déclaré être Français et s'appeler La Flèche.
C'était un gars d'une vingtaine d'années, assez joli garçon, quoique
flétri déjà par la débauche; l'oeil était pénétrant, effronté, la bouche
plate et perfide, la parole sotte, impudente et railleuse; du reste,
bien fait dans sa petite taille, adroit de son corps comme un mime et de
ses mains comme un larron; intelligent en toutes choses servant à mal
faire; crétin en face de tout travail utile ou de tout bon raisonnement.
Ce personnage, comme tous ceux de son état, possédait quelques guenilles
de rechange dont il se faisait un costume de fantaisie pour se livrer à
ses exercices.
Il se présenta donc vêtu d'une sorte de cape génoise doublée de rouge,
et coiffé d'un de ces chapeaux effarouchés, hérissés de plumes de coq,
chapeaux sans nom, sans forme, sans raison d'être; ruines arrogantes et
désespérées, dont Callot a immortalisé la splendide invraisemblance dans
ses grotesques Italiens.
De courtes bottes dentelées, l'une beaucoup trop grande, l'autre
beaucoup trop petite pour son pied, laissaient voir des chausses d'un
rouge tourné à la lie de vin. Un énorme scapulaire couvrait cette
poitrine de mécréant, écriteau de sauvegarde contre l'accusation,
toujours suspendue sur sa tête, de paganisme et de magie noire. Une
chevelure d'une longueur insensée et d'un blond fade tombait plate sur
sa face maigre, enluminée d'ocre rouge, et une moustache naissante
allait rejoindre deux crocs de poil follet blanchâtre, plantés sous le
menton lisse et luisant.
Il commença d'une voix de trompette fêlée:
--Que l'illustrissime compagnie daigne excuser l'_hardiesse dont je
m'ose_ précipiter aux genoux de son indulgence. En effet, convient-il à
un bélître de mon acabit, avec sa physionomie hérissée, les cicatrices
de son pourpoint et son chapeau qui postule depuis longtemps pour servir
d'épouvantail de chènevière, de comparoir devant une dame dont les yeux
font honte à la lumière du soleil, pour venir débiter ici une
multiplicité de sottises? Elle me dira peut-être, pour me remettre le
coeur au ventre que je ne suis point un bâtier de paysan, ni un méchant
batteur d'estrade, ni un valet grenier à coups de bâton, car il est dit
des valets qu'ils sont comme les noyers, lesquels tant plus ils sont
battus, tant plus ils rapportent. Elle me dira encore que je ne suis ni
un escogriffe, ni un tire-laine, ni un damoiseau, ni un fier-à-bras, ni
un olibrius, ni un godelureau, ni un pourfendeur, ni un ostrogoth, ni un
escargot; que j'ai assez bonne mine, nonobstant une physionomie un peu
subalterne; mais, devant un mérite comme celui de la dame que je vois
(on n'estropie pas une déesse pour la regarder), et devant une réunion
de seigneurs qui ressemblent plus à une assemblée de monarques qu'à une
charretée de veaux en foire, le plus vaillant homme du monde perd la
tramontane et n'est plus qu'un égout d'ignorance, une sentine de
stupidités et le bassin de toutes les impertinences...
Maître La Flèche eût pu parier deux heures sur ce ton, avec une
volubilité insupportable, si on ne l'eût interrompu pour lui demander ce
qu'il savait faire.
--Tout! s'écria le vaurien. Je puis danser sur les pieds, sur les mains,
sur la tête et sur le dos; sur une corde, sur un balai, sur la pointe
d'un clocher comme sur celle d'une lance; sur des oeufs, sur des
bouteilles, sur un cheval au galop, sur un cerceau, sur un tonneau,
voire sur l'eau courante, mais ceci à la condition qu'une personne de la
société voudra bien me faire vis-à vis sur l'eau dormante. Je puis
chanter et rimer en trente-sept langues et demie, pourvu qu'une personne
de la société me voudra bien répondre, sans faire une faute, dans
trente-sept langues et demie. Je puis manger des rats, du chanvre, des
épées, du feu...
--Assez, assez, dit de Beuvre impatienté; nous connaissons ton chapelet:
c'est le même pour tous les hâbleurs tels que toi. Vous prétendez savoir
toutes choses, et vous n'en savez qu'une, qui est de dire la bonne
aventure.
--À dire le vrai, répondit La Flèche, c'est en cela que j'excelle, et,
si Vos rayonnantes Altesses veulent s'inscrire, je vais tirer au sort
pour savoir par qui commencer; car le destin est un esprit bourru qui ne
connaît ni le sexe ni le rang des personnes.
--Va, tire au sort; voilà mon gage, dit M. de Beuvre en lui jetant une
pièce d'argent. À vous, ma fille.
Lauriane jeta une pièce plus grosse, le marquis un petit écu d'or,
Lucilio une monnaie de cuivre, et d'Alvimar un caillou, en disant:
--Comme je vois que les gages seront donnés au devin je trouve que
celui-ci ne mérite que d'être lapidé.
--Prenez garde, lui dit Lauriane en souriant, il ne vous prédira que des
ennuis; on sait bien qu'en fait d'horoscope, on n'en a jamais que pour
son argent.
--Ne croyez pas cela; le destin est mon maître, dit La Flèche, qui
brouillait les gages dans une espèce de tirelire, et qui tout à coup
affecta de parler sans phrase et d'un air fatal.
Il retourna son indescriptible chapeau, qui menaçait le ciel comme un
donjon insolent, et le rabattit sur ses yeux comme une lugubre
éteignoir, il fit plusieurs grimaces, prononça des paroles dépourvues de
sens qui prétendaient être des formules cabalistiques, et, s'étant
détourné pour essuyer à la dérobée son fard grossier, il montra sa face
blêmie par la prophétique inspiration.
Alors il traça sur le sable la grande _asphère_ des nécromants ignares
avec tous les signes de l'astrologie des carrefours; puis il plaça une
pierre au milieu et y jeta la tirelire, qui, en se brisant, répandit les
gages sur les différents signes tracés dans les compartiments.
En ce moment, d'Alvimar se pencha pour ramasser son caillou.
--Non, non! s'écria le bohémien en s'élançant sur sa conjuration avec
l'adresse d'un singe, et en posant le bout du pied sur le gage de
d'Alvimar, sans effacer aucun des signes qui l'entouraient; non,
messire! vous ne pouvez plus empêcher la destinée. Elle est au-dessus
de vous comme de moi!
--Certes, dit Lauriane en étendant sa petite canne entre d'Alvimar et La
Flèche. Le devin est maître dans son cercle magique, et, en dérangeant
votre destinée, vous pouvez déranger aussi les nôtres.
D'Alvimar se soumit; mais sa figure trahit une agitation singulière
qu'il comprima aussitôt.