C'était un très-bon homme; il avait de bonnes intentions; il donnait
beaucoup aux pauvres, on ne pouvait le nier: malheureusement, il
manquait de lumières, il distribuait ses aumônes à tort et à travers,
sans consulter l'_intermédiaire naturel_ entre le château et la
chaumière, à savoir le recteur paroissial. Il était un peu fou,
inoffensif par lui-même, dangereux par sa position, par sa richesse, par
les exemples de sensualité raffinée, de légèreté et d'indifférence
religieuse qu'il donnait à son entourage.
Et puis il avait chez lui un personnage très-suspect: ce joueur de
cornemuse qui n'était peut-être pas aussi muet qu'il feignait de l'être,
quelque hérétique ou faux savant, qui se mêlait d'astronomie,
d'astrologie, peut-être!
Le vieux Adamas ne valait pas mieux: c'était un vil flatteur et un
hypocrite; et ce page, si ridiculement affublé en petit gentilhomme, lui
qui, comme bourgeois, n'avait pas le droit de porter du satin, et qui
venait le dimanche à la messe avec une manière de surcot damassé!
Toute cette valetaille ne valait rien. On était tout au plus poli avec
M. Poulain; point de prévenance marquée: on ne l'avait pas encore invité
à dîner d'une manière particulière et pressante. Ou s'était contenté
de lui dire que son couvert était mis, une fois pour toutes. C'était en
user avec trop peu de façons. Cela était surprenant de la part d'un
homme qui avait vécu longtemps à la cour. Il est vrai que, chez le
Béarnais, on ne se piquait pas d'un grand savoir-vivre, et les gens de
rien y étaient affreusement gâtés; enfin, il n'y avait _au château_ que
la Bellinde qui parût une personne de sens.
D'Alvimar trouva que M. Poulain avait du jugement; le sonneur de
musette, surtout, lui sembla de nouveau mériter les soupçons.
Pourtant il ne s'intéressa pas longtemps à ces petites choses.
Dès qu'il se fut assuré qu'il ferait bien de ne témoigner aucune
confiance au vieux marquis, il monta plus haut dans ses préoccupations
et voulut savoir ce qu'il devait penser des gros bonnets de la province.
M. Poulain était au courant de tous les petits secrets du gouvernement
de Bourges. Il entendait la politique comme d'Alvimar: s'emparer de la
vie privée de chacun pour arriver à exercer son ascendant sur les
affaires générales.
Ce mauvais prêtre vit qu'il pouvait parler; il avoua qu'il se déplaisait
mortellement dans ce petit hameau, mais qu'il y prenait patience, vu
que, un jour ou l'autre, M. de Bois-Doré ou son voisin M. de Beuvre
pourrait bien lui fournir l'occasion d'une petite persécution qu'il
désirait subir plutôt qu'exercer.
--Vous m'entendez bien; il vaut mieux être sur le terrain de la
défensive que sur la brèche de l'agression. On n'est jamais solide sur
une brèche; si ces parpaillots du Bas-Berry pouvaient me faire quelque
menace ou même un peu de mal, j'en ferais, moi, assez de bruit pour
sortir de ces fonctions infimes et de ce pays désert. N'allez pas me
croire ambitieux; je ne le suis que de servir l'Église, et, pour être
utile, il faut accepter la nécessité de se mettre en vue.
--Ce petit prestolet est plus fort que moi, se dit d'Alvimar; il sait
attendre et se bien placer pour tirer sur l'ennemi; moi, j'ai toujours
été agressif, c'est ce qui m'a perdu. Mais il est toujours temps de
profiter des bons conseils; j'en viendrai demander souvent à cet
homme-ci.
En effet, cet homme, qui avait l'air de s'occuper de commérages de
clocher, et qui, au fond, ne s'en souciait que pour en tirer parti,
était plus fort que d'Alvimar; à telles enseignes qu'en une heure, il le
pénétra, lui si méfiant, et sut, sinon les secrets de sa vie, du moins
ceux de son caractère, ses déceptions, ses revers, ses désirs et ses
besoins.
Quant il l'eut bien confessé en ayant l'air de ne confesser que
lui-même, il lui parla ainsi, allant droit au but:
--Vous avez plus de chances que moi pour parvenir, vu que la fortune est
la grande condition du pouvoir. Un prêtre ne peut pas faire fortune
comme un laïque. Il faut qu'il arrive lentement, par les seules forces
de son esprit et de son zèle. Il ne doit pas oublier que la richesse
n'est pas son but, et il ne peut la désirer que comme un moyen. Quant à
vous, du jour au lendemain, vous êtes libre d'avoir de la fortune. Il ne
s'agit que de vous marier.
--Je ne crois pas! dit d'Alvimar. Les femmes de ce temps corrompu font
la fortune de leurs amants plus volontiers que de leurs maris.
--Je l'ai ouï dire, répondit M. Poulain; mais je sais le remède.
--Oui-da! Vous tenez là un grand secret!
--Très simple et très-facile. Il ne faut pas viser si haut que vous avez
peut-être fait. Il ne faut pas épouser une femme du grand monde. Il faut
chercher une bonne dot et une femme simple au fond d'une province. Vous
m'entendez bien? Il faut dépenser l'argent à la cour, et n'y pas mener
la femme.
--Quoi! épouser une bourgeoise?
--Il y a des demoiselles nobles qui sont plus riches et aussi modestes,
que des bourgeoises.
--Je n'en connais pas.
--Il y en a, en ce pays, sans aller bien loin!... La petite veuve de la
Motte-Seuilly?
--Elle a tout au plus de l'aisance.
--Vous jugez sur les apparences. On n'a pas ici l'habitude du luxe.
Excepté ce fou de marquis, toute la noblesse sédentaire vit sans éclat;
mais il y a de l'argent. Le faux saulnage et la pillerie des couvents
ont enrichi les gentilshommes. Quand vous voudrez, je vous prouverai
qu'avec les revenus de madame de Beuvre, vous mèneriez un train des plus
convenables à Paris. Elle est, d'ailleurs, apparentée aux premières
familles de France, et toutes ne verraient pas avec déplaisir un
Espagnol bien pensant dans leur alliance.
--Mais n'est-elle pas calviniste comme son père?
--Vous la convertirez!... à moins que son calvinisme ne vous soit un
prétexte tout trouvé pour la laisser vivre au fond de son petit manoir.
--Vous voyez loin, monsieur le recteur! Mais si, un jour ou l'autre,
vous déclarez la guerre à cette famille...
--Pourvu que je ne la fasse pas dépouiller de ses biens, cette guerre
peut vous être utile dans l'occasion. Faites attention que je ne vous
conseille pas de malmener et de délaisser votre femme, mais d'avoir la
liberté de vous absenter d'elle pour tes besoins de votre condition. Si
elle devenait acariâtre ou récalcitrante, on pourrait la mater par son
hérésie. La liberté de conscience accordée à ces gens-là est subordonnée
à des restrictions qu'ils enfreignent souvent. Nous les tenons donc
toujours, à preuve que cette petite veuve ne trouve pas à se remarier.
Les jeunes gens du pays, qui sont las de la guerre de châteaux,
craignent d'épouser la guerre. Vous n'auriez donc pour concurrent, en ce
moment-ci, que, peut-être, M. Guillaume d'Ars, qui est un modéré et qui
est assidu à la Motte; mais, à Bourges, on saura le retenir dans
d'autres liens. C'est un jeune beau-fils facile à distraire. D'ailleurs,
avec une veuve qui doit s'ennuyer de la solitude, il faudrait, fait
comme vous l'êtes, n'avoir pas grande habileté pour échouer. Je vois, à
votre sourire, que vous n'êtes pas inquiet du succès.
--Eh bien, j'avoue que vous dites la vérité, répondit d'Alvimar, qui se
rappela vivement, tout à coup, l'émotion que la jeune dame n'avait pas
réussi à lui cacher, et sur laquelle il avait bien pu se méprendre. Je
crois que, si je le voulais...
--Il faut le vouloir... Pensez-y, répondit M. Poulain en se levant. Si
vous êtes décidé, j'en écrirai confidentiellement à des gens qui peuvent
beaucoup.
Il voulait parler des jésuites, qui avaient déjà ébranlé M. de Beuvre en
le menaçant d'empêcher sa fille de se remarier. On pouvait rendre à ce
gentilhomme sa propre tranquillité, au prix de ce mariage. D'Alvimar
comprit à demi-mot, promit au recteur d'y penser sérieusement et de lui
rendre réponse le surlendemain, puisque, précisément, il devait passer
la journée du lendemain chez madame de Beuvre.
La cloche du château annonçait le repas du marquis. M. d'Alvimar prit
congé du prestolet qui lui faisait augurer de meilleures destinées, et
il reprit le chemin du manoir.
Il se sentait plus fort et plus gai qu'il lui l'avait été depuis bien
des jours, parce qu'il se sentait en communication avec un esprit actif,
capable de le soutenir au besoin. Le courage lui revenait. Cette fuite
en Berry, cet asile inquiétant chez des ennemis de sa croyance et de ses
opinions, et cette sorte d'isolement, qui, deux heures auparavant, se
présentaient à sa pensée sous des couleurs sombres, lui souriaient
maintenant comme une heureuse aventure.
--Oui, oui, cet homme a raison, pensait-il. Ce mariage me sauvera. Je
n'ai qu'à vouloir. Que je tourne la tête à cette petite provinciale, et
je pourrai lui avouer ma disgrâce à la cour. Elle se fera un point
d'honneur de m'en dédommager. D'ailleurs, s'il faut faire le modéré
pendant quelques jours... eh bien, j'essayerai! Allons, courage! mon
horizon s'éclaircit, et peut-être que l'astre de ma fortune va enfin
sortir de la nuée.
Il leva la tête en se parlant ainsi, et vit, devant lui, sur le pont du
préau, l'enfant de la Morisque montant hardiment un des chevaux de la
_carroche_ du marquis.
Mercédès avait demandé à Adamas la permission de passer la journée au
château, et le bonhomme la lui avait accordée au nom de son maître, à
qui il voulait la présenter dès qu'il serait visible.
En jouant dans la cour, l'enfant avait plu au cocher (carrossier ou
carrosseur, comme on disait alors; _carrosseux_, comme on disait en
Berry) et celui-ci avait consenti à le percher sur _Squilindre_,
tandis que lui-même, monté sur _Pimante_ (l'autre cheval de carrosse),
tenait le bridon et menait l'attelage prendre, dans le ruisseau, son
bain de jambes quotidien.
D'Alvimar fut frappé de la figure de cet enfant, qu'il avait vu, la
veille, se jeter en mendiant dans les jambes de son cheval et fuir
devant son fouet, et qui, à cette heure, perché sur le monumental
destrier Squilindre, le regardait de haut en bas, d'un air de triomphe
bénévole.
Il était impossible de voir une figure plus intéressante et plus
touchante que celle de ce petit vagabond. C'était pourtant une beauté
sans éclat; il était pâle, brûlé du soleil et paraissait frêle. Ses
traits n'étaient peut-être pas irréprochables; mais il y avait dans
l'expression de ses yeux d'un noir doux, et dans le tendre et fin
sourire de sa bouche délicate, quelque chose d'irrésistible pour
quiconque n'avait pas le coeur fermé au divin charme de l'enfance.
Adamas avait subi instinctivement cette douce puissance, et déjà les
plus grossiers valets de la basse-cour la subissaient aussi. Ces rudes
natures sont parfois si bonnes! N'est-ce pas de celles-là que madame de
Sévigné a dit qu'on trouvait «des âmes de paysans plus droites que des
lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent?»
Mais d'Alvimar, n'aimant pas la candeur, n'aimait pas les enfants, et
celui-ci, en particulier, lui causa un déplaisir dont il ne put se
rendre compte.
Il eut donc une sensation de vertige et de froid, comme si, au moment de
rentrer plus calme et moins triste dans ce manoir de Briantes, la herse
lui fût tombée sur la tête.
Il était sujet, depuis quelques années, à ces vertiges subits, et il
mettait volontiers sur le compte des visages qui le frappaient dans ces
moments-là un phénomène qui se passait en lui-même. Il croyait à des
influences mystérieuses, et, pour les détourner, il s'empressait, à tout
hasard, de renier et de maudire intérieurement les êtres qui lui
semblaient investis de cette puissance occulte.
--Puisse ce gros cheval le casser le cou! murmura-t-il en lui-même en
relevant, sous son manteau, deux doigts de sa main gauche pour conjurer
le mauvais oeil.
Il recommença ce geste cabalistique en voyant la Morisque venir vers lui
dans le préau.
Elle s'arrêta un moment, et, comme la veille, elle le regarda avec une
attention qui l'irrita.
--Que me voulez-vous? lui dit-il brusquement en marchant à elle.
Elle ne répondit rien, et, le saluant, elle courut pour rejoindre son
enfant, qu'elle s'inquiétait de voir à cheval.
Le marquis venait au-devant de son hôte avec Lucilio Giovellino.
--Venez donc manger, lui dit-il; vous devez être mort de faim! La
Bellinde se désole de ne vous avoir pas vu sortir ce matin, et,
conséquemment, de vous avoir laissé partir à jeun pour la promenade.
M. d'Alvimar ne crut pas devoir parler de sa visite et de son repas au
presbytère. Il parla de la beauté agreste des environs et du temps doux
et riant de cette matinée d'automne.
--Oui, dit Bois-Doré, nous en avons pour plusieurs jours encore, car le
soleil...
Il fut interrompu par un cri perçant qui partait du dehors, et, courant
le plus vite qu'il put, pour savoir ce que c'était, il se trouva sur
le pont avec d'Alvimar et Lucilio; l'un, qui l'avait précédé, l'autre,
qui le suivait machinalement.
Ils virent alors la Morisque au bord du fossé, étendant les bras avec
angoisse vers son enfant, que le gros cheval emmenait dans l'eau, et
prête à s'y jeter, du point assez escarpé où elle se trouvait.