Adamas était un Gascon pur sang: bon coeur, bel esprit, langue
intarissable. Bois-Doré affectait très-naïvement de l'appeler son vieux
serviteur, bien qu'il fût l'aîne d'au moins dix ans.
Cet Adamas, qui l'avait suivi dans ses dernières campagnes, était son
âme damnée, et lui faisait savourer l'encens d'une admiration
perpétuelle, d'autant plus funeste à sa raison, qu'elle était le
résultat d'un engouement sincère. C'était lui qui lui persuadait qu'il
était encore jeune, qu'il ne pouvait pas devenir vieux, et que, sortant
de ses mains, luisant et colorié comme une image de missel, il devait
supplanter tous les freluquets et faire illusion à toutes les belles.
Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, témoin Sancho
Pança, qui disait de si fortes vérités à son maître. Mais Bois-Doré, qui
n'était qu'un excellent homme, jouissait du privilége d'être un
demi-dieu pour son laquais; et, tandis que des héros ont été la risée de
leurs gens, ce vieillard si moquable était pris au sérieux par la
plupart des siens.
Ainsi vont les choses en ce monde. Chacun a pu, comme moi, remarquer
qu'elles allaient quelquefois tout au rebours de la logique et du sens
commun.
Pourtant, celle-ci s'expliquait par l'immense bonté du vieux
gentilhomme. Les grands caractères rendent trop exigeant. À la moindre
faiblesse de leur part, on s'étonne; à la moindre impatience, on se
scandalise. Celui qui n'a pas de caractère du tout n'irrite jamais
personne et recueille les avantages de sa continuelle débonnaireté.
--Monsieur le marquis, dit Adamas, un genou en terre pour déchausser sa
vieille idole, il faut que je vous raconte une aventure bien singulière
arrivée tantôt en votre châtellenie.
--Parle, mon ami, parle, puisque tu as envie de parler, répondit
Bois-Doré, qui permettait à son attifeur de babiller familièrement avec
lui, et qui, d'ailleurs, à moitié endormi, aimait à se faire bercer par
quelque innocent commérage.
--Vous saurez donc, mon cher et bien-aimé maître, reprit Adamas avec son
accent gascon que nous ne chercherons pas à indiquer, que, vers les cinq
heures de ce soir, il est venu ici une femme fort étonnante, une de ces
pauvres femmes comme nous en avons vu tant sur les côtes de la
Méditerranée et dans les provinces du Midi; vous savez, monsieur, des
femmes assez blanches, avec de fortes lèvres, de beaux yeux et des
cheveux noirs... comme les vôtres!
En faisant cette comparaison sans aucune malice, Adamas portait
respectueusement sur un champignon d'ivoire la perruque de son maître.
--Tu veux parler, lui dit Bois-Doré sans se troubler de l'objet de la
comparaison, de ces Égyptiennes qui font toutes sortes de tours?
--Non pas, monsieur, non pas! Celle-ci est une Espagnole qui, je le
crois bien, jure par Mahomet quand elle est toute seule.
--Alors, tu veux dire que c'est une Morisque?
--Voilà, justement, monsieur le marquis; c'est une Morisque, et elle ne
sait pas un mot de français.
--Mais tu sais un peu d'espagnol?
--Un peu, monsieur. J'ai si peu oublié ce que j'en savais, que je me
suis mis à parler avec cette femme presque aussi couramment que je vous
parle.
--Eh bien, est-ce là toute l'histoire?
--Oh! non pas; mais donnez-moi le temps! Il paraît que cette Morisque
était de la grande bande des cent cinquante mille qui périrent quasi
tous, il y aune dizaine d'années, les uns par la faim et le meurtre, sur
les galères chargées de les transporter en Afrique, les autres par
misère et maladie, sur les côtes du Languedoc et de la Provence.
--Pauvres gens! dit Bois-Doré. Ceci est bien la plus détestable action
du monde!
--Est-il vrai, monsieur, que l'Espagne ait mis dehors un million de ces
Morisques, et qu'à peine une centaine de mille soit arrivée _en Tunis_?
--Je ne te saurais dire le nombre; mais je te dirai bien que ce fut une
boucherie, et que jamais bêtes de somme ne furent traitées comme ces
misérables humains. Tu sais que notre Henri eût voulu en faire des
calvinistes, ce qui les eût sauvés, en les faisant Français.
--Je me souviens fort bien, monsieur, que les catholiques du Midi n'en
voulaient pas ouïr parler, et disaient qu'ils les massacreraient tous
plutôt que d'aller à la messe avec ces diables. Les calvinistes
n'étaient pas plus raisonnables, ce qui fit que, en attendant de pouvoir
faire quelque chose pour ces malheureux, notre bon feu roi les laissa
tranquilles dans les Pyrénées. Mais, depuis sa mort, la reine régente a
voulu en débarrasser l'Espagne, et c'est alors qu'on les a jetés en mer,
avec ou sans navire. Cependant, quelques-uns ont accepté de se faire
baptiser chrétiens pour éviter ce mauvais sort, et la femme en question
a pris ce bon parti, quoique je la soupçonne de ne pas jouer bien franc
jeu.
--Qu'est-ce que cela te fait, Adamas? Crois-tu que le grand auteur du
soleil, de la lune et de la voie lactée...
--Plaît-il, monsieur? dit Adamas, qui ne mordait pas beaucoup aux
nouvelles connaissances de son maître et qui s'en inquiétait même un
peu; je n'entends pas _voix lactée_ pour une parole française.
--Je te dirai cela une autre fois, répondit le marquis en bâillant, car
il s'assoupissait devant le feu petillant dans l'âtre. Achève ton
histoire.
--Eh bien, monsieur, reprit Adamas, cette femme morisque est restée
jusqu'à l'an passé dans les montagnes des Pyrénées, où elle gardait des
troupeaux chez de pauvres fermiers; ce qui fait qu'elle a continué à
parler son patois catalan, que l'on entend assez bien de l'autre côté
des montagnes.
--Et c'est ce qui m'explique comment, avec son patois gascon, qui ne
diffère pas trop du montagnol, tu as pu bien parler _espagnol_ avec
cette femme.
--C'est comme voudra monsieur; tant il y a que je lui ai dit beaucoup de
mots espagnols qu'elle a très-bien compris.--Et puis il faut vous dire
qu'elle a avec elle un petit enfant qui n'est pas son enfant, mais
qu'elle aime comme une chèvre aime son chevreau, et que ce joli
garçonnet, qui a plus d'esprit qu'il n'est gros, parle français aussi
bien que vous et moi. Or, monsieur, cette Morisque, qui s'appelle en
français Mercédès...
--Mercédès est un nom espagnol! dit le marquis en montant à son grand
lit avec l'aide d'Adamas.
Je voulais dire que c'était un nom chrétien, poursuivit le valet. Donc,
Mercédès s'est mis en tête, il y a six mois, d'aller trouver M. de
Rosny, dont elle avait ouï parler comme du bras du feu roi, et dont on
lui avait dit que, bien que disgracié, il pouvait beaucoup par sa
richesse et sa vertu. Elle se mit donc en route pour le Poitou, où on
lui disait que résidait M. de Sully. N'êtes-vous pas étonné, monsieur,
de la résolution d'une femme si pauvre et si bornée, de traverser ainsi
la moitié de la France, à pied, seule avec un petit enfant, lequel n'a
guère plus de dix ans, pour aller trouver un aussi grand personnage?
--Mais tu ne me dis point quelle raison cette femme avait d'en agir
ainsi.
--Voilà, monsieur, le merveilleux de l'histoire! Que croyez-vous que ce
puisse être?
--J'aurais beau chercher! dis-le tout de suite, car il se fait tard.
--Je vous le dirais bien si je le savais; mais je ne le sais pas plus
que vous, et, de quelque façon que je m'y sois pris, je n'ai jamais pu
le lui faire dire.
--Alors, bonsoir.
--Attendez, monsieur, que je couvre le feu.
Et, tout en couvrant le feu, Adamas continua en élevant la voix:
--Cette femme est tout à fait mystérieuse, monsieur le marquis, et je
voudrais que vous la vissiez!
--À présent? dit le marquis réveillé en sursaut. Tu te moques, c'est
l'heure de dormir.
--Sans doute; mais demain matin?
--Elle est donc céans?
--Mais oui, monsieur! Elle demandait un coin pour passer la nuit à
couvert; je l'ai fait souper, car je sais que monsieur n'entend pas
qu'on refuse le pain aux malheureux, et je l'ai envoyée à la paille
après avoir causé avec elle.
--Et vous avez eu tort, mon ami: une femme est toujours une femme? Et...
j'espère qu'elle n'est pas là avec d'autres mendiants? Je ne veux pas de
débauche chez moi.
--Ni moi non plus, monsieur! Je l'ai mise seule avec son enfant dans le
petit cellier, où ils sont bien, je vous assure; ils ne paraissent pas
habitués à être si bien, les malheureux! Cette Mercédès est pourtant
aussi propre qu'on peut l'être dans une pareille pauvreté; voire, elle
n'est point du tout laide.
--J'espère, Adamas, que vous n'abuserez pas de sa misère?...
L'hospitalité est chose sacrée!
--Monsieur se moque d'un pauvre vieillard! c'est bon pour monsieur le
marquis d'avoir des principes de vertu! pour moi, je vous assure que je
n'en ai plus grand besoin, n'étant plus tenté du diable. D'ailleurs,
cette femme paraît très-honnête, et elle ne fait point un pas sans
son enfant pendu à sa robe. Elle a dû courir d'autres dangers que celui
de trop ma plaire; car elle a voyagé avec des bohémiens qui ont traversé
aujourd'hui le pays. Ils étaient une assez grande bande, en partie
Égyptiens, en partie ramassés un peu partout, comme c'est la coutume.
Elle dit que ces vagabonds n'ont pas été méchants pour elle, tant il est
vrai que les gueux se protègent les uns les autres. Ne connaissant pas
les chemins, elle les suivait, parce qu'ils disaient aller en Poitou;
mais elle les a quittés ce soir, disant qu'elle n'avait plus besoin
d'eux et qu'elle avait affaire dans le pays d'ici. Or, voilà, monsieur,
ce que je trouve encore fort surprenant, car elle n'a pas voulu me dire
pourquoi elle agissait ainsi. Qu'en pense monsieur?
Bois-Doré ne répondit rien; il dormait profondément, malgré le bruit que
faisait Adamas, un peu volontairement, pour le forcer à écouter son
histoire.
Quand le vieux serviteur vit que, tout de bon, le marquis était parti
pour le pays des songes, il le _borda_ avec précaution, posa dans
l'escarcelle de maroquin suspendue au dossier de son lit sa belle paire
de pistolets de campagne; à sa main droite, il plaça sur une table sa
rapière toute dégainée et son coutelas de chasse, son in-folio de
l'_Astrée_, superbe édition avec gravures, une large coupe d'hypocras,
un timbre avec son martinet, et un mouchoir de fine toile de Hollande,
tout parfumé de musc. Puis il alluma la lampe de nuit, souffla les
bougies _piolées_, c'est-à-dire jaspées de diverses couleurs, et rangea
au pied du lit les pantoufles de velours rouge et la robe de chambre de
serge de soie, brochée de vert sur vert.
Alors, au moment de se retirer, le fidèle Adamas contempla son maître,
son ami, son demi-dieu.
Le marquis, débarbouillé de toutes ses peintures, était un beau
vieillard, et le calme de sa bonne conscience répandait quelque chose de
respectable sur sa face endormie. Tandis que sa perruque reposait sur la
table et que ses habits, rembourrés pour masquer les creux que l'âge
avait faits à ses épaules et à ses jambes, gisaient épars sur les
fauteuils, son gros corps, aminci de moitié, dessinait ses contours
anguleux sous un lodier ou couvre-pied de satin blanc, rehaussé
d'armoiries en cannetille d'argent aux quatre coins.
Le dossier du lit, montant en panneau droit de dix pieds de haut, ainsi
que le ciel à lambrequins joint en forme de dais à ce grand panneau,
étaient aussi en satin blanc, piqué à l'aiguille sur l'ouate épaisse, et
rehaussé de larges dessins d'argent en relief: l'intérieur des rideaux
était pareil; la face extérieure était en damas rose.
Dans ce lit luxueux et si moelleux, cette vieille figure accentuée, et
toujours martiale dans sa douceur, avec sa moustache hérissée de
papillotes et son bonnet de taffetas ouaté, en forme de demi-mortier,
garni d'une riche dentelle relevée en l'air comme une couronne, offrait,
à la lueur d'une lampe bleuâtre, le plus singulier mélange de burlesque
et d'austérité.
--Monsieur dort bien, se dit Adamas; mais il a oublié de faire sa
prière, et c'est ma faute; je vais la faire pour lui.
Il se mit à genoux et pria très-dévotieusement; après quoi, il se retira
dans sa chambre, qui n'était séparée que par une cloison de celle de son
maître.
L'arsenal qu'Adamas avait disposé autour du lit du marquis n'était
qu'une affaire d'habitude ou de luxe.
Tout était parfaitement tranquille autour du petit manoir; dans le
manoir, tout dormait profondément.