Le château de la Motte-Seuilly (c'est le nom qui a prévalu), encore
debout et à peu près intact aujourd'hui, est un petit manoir composé
d'une tour d'entrée hexagone toute féodale, d'un corps de logis tout nu
percé, de fenêtres très-espacées, avec deux autres corps en retour, l'un
desquels est flanqué d'un donjon. Dans le bâtiment de gauche, les
écuries voûtées à fortes nervures, les cuisines et logements des gens de
suite; dans celui de droite, la chapelle à fenêtre ogivale, du temps de
Louis XII, traverse au-dessus d'une courte galerie à air libre, que
soutiennent deux piliers trapus, entourés de nervures en relief, comme
de gros troncs étreints par des lianes.
Cette galerie conduit à la grande tour ou donjon, qui date, comme la
tour d'entrée, du XIIe siècle. Elle contient des chambres rondes
très-sobrement mais très-joliment ornées de colonnes engagées avec des
socles à griffes. L'escalier, qui tourne dans une petite tour accotée à
la grande, aboutit à une de ces antiques charpentes, savamment et
hardiment agencées, qui sont encore des objets d'art.
Celle-ci porte, au contre de ses rayons, un _cheval de bois_ ou
chevalet, instrument de torture dont l'application fut encore froidement
réglée par une ordonnance de 1670. Cette horrible machine date de la
construction de l'édifice, car elle fait corps avec la charpente[6].
C'est dans ce manoir exigu, pauvre et morne, que la belle Charlotte
d'Albret, femme du sinistre César Borgia, passa quinze ans et mourut,
toute jeune encore, après une vie de douleur et de sainteté.
On sait que l'infâme cardinal, le bâtard du pape, l'incestueux, le
débauché, le sanguinaire, l'amant de sa soeur Lucrèce et l'assassin de
son propre frère et rival, se débarrassa un jour des dignités de
l'Église pour chercher femme et fortune en France.
Louis XII voulait rompre son propre mariage avec Jeanne, la fille de
Louis XI, pour épouser Anne de Bretagne. Il lui fallait l'assentiment du
pape. Il l'obtint moyennant qu'il donnerait le Valentinois et la main
d'une princesse au bâtard, au cardinal condottiere.
Charlotte d'Albret, belle, érudite et pure, fut sacrifiée; quelques mois
après, délaissée et considérée comme veuve.
Elle acheta ce triste castel et vint y élever sa fille[7]. Son unique
plaisir au dehors était d'aller voir à Bourges, sa mystique compagne
d'infortune, Jeanne de France, la reine répudiée, devenue la bonne
duchesse de Berry et la fondatrice de l'Annonciade.
Mais Jeanne mourut, et Charlotte, alors âgée de vingt-quatre ans, prit
le deuil, qu'elle ne quitta plus, et ne sortit plus de la Motte-Seuilly
jusqu'à sa propre mort, qui arriva neuf ans après, en 1514.
Son corps fut transporté à Bourges et enseveli auprès de celui de
Jeanne, pour être, un demi-siècle plus tard, exhumé, profané et brûlé
par les calvinistes, ainsi que celui de l'autre pauvre sainte. Son coeur
reposa en paix un peu plus longtemps dans la chapelle rustique de la
Motte-Seuilly, dans un joli monument que lui fit élever sa fille.
Mais, de cette triste destinée, aucun vestige terrestre ne devait être
respecté. En 1793, les paysans, reportant sur cette tombe la haine
qu'ils avaient pour leur seigneur, brisèrent le mausolée, dont les
élégants débris gisent épars aujourd'hui sur le pavé. La statue de
Charlotte est dressée contre le mur, rompue en trois morceaux. L'église,
abandonnée, s'affaisse sur elle-même. Le coeur de la victime était sans
doute scellé dans quelque précieux coffret d'or ou d'argent: qu'est-il
devenu? Vendu peut-être à vil prix, peut-être bien seulement caché et
enfoui par un retour de peur ou de dévotion, ce pauvre coeur gît
peut-être encore dans quelque chaumière de village, à l'insu du nouvel
occupant, sous la pierre du foyer ou sous l'épine de la haie.
Aujourd'hui, le castel, restauré, s'égaye un peu au soleil, que la
disparition d'un grand pan de mur laisse entrer dans son préau sablé;
l'eau des anciens fossés, qu'alimente, je crois, une source voisine,
coule en petite rivière assez gracieuse dans le jardin anglais,
nouvellement dessiné.
L'if monstrueux, qui date du temps de Charlotte d'Albret, appuie ses
vénérables segments affaissés sur des quartiers de roche pieusement
disposés pour soutenir sa monumentale décrépitude. Quelques fleurs et un
cygne solitaire jettent comme un sourire mélancolique autour du
douloureux manoir.
L'horizon est toujours maussade, le paysage navrant, la tour sinistre,
et pourtant notre siècle artiste aime ces demeures sombres, ces vieux
nids désolés, fortes constructions d'un passé dur et amer que le peuple,
ne sait plus, qu'il ne comprenait déjà plus en 1793, puisqu'il brisait
la tombe de l'humble Charlotte, et laissait debout le triomphant
chevalet de la Motte-Seuilly.
Au temps où se passe notre récit, ce manoir, fermé de toutes parts,
était à la fois plus lugubre et plus confortable qu'aujourd'hui. On
vivait dans l'ombre froide de ces petites forteresses: donc, on savait
s'arranger pour y vivre.
Les grandes cheminées, toutes revêtues de fonte dans l'intérieur de
l'âtre, envoyaient une vive chaleur dans les vastes appartements. Les
tentures étaient déjà remplacées, sur les murs, par des papiers feutrés
d'une épaisseur et d'une beauté remarquables; au lieu de nos jolis
rideaux de perse qui frissonnent aux vents coulis des fenêtres, on avait
les plis pesants des damas, ou, dans les habitations plus modestes, des
étoffes de bourre de soie qui duraient cinquante ans. Sur les carreaux
de grès des corridors et des salles, on étendait des tapis de nouvelle
fabrique qui étaient mélangés de laine, de coton, de lin et de chanvre.
On faisait de très-beaux parquets marquetés, et, dans nos provinces du
Centre, on mangeait dans la belle faïence de Nevers, tandis que les
dressoirs étalaient ces bizarres gobelets de verre de couleur qui ne
servaient qu'aux jours d'apparat, et qui représentaient des monuments,
des plantes, des navires ou des animaux fantastiques.
Donc, malgré la médiocre apparence du corps de logis réservé aux
appartements de maîtres (car déjà les seigneurs n'habitaient plus le
faite de leurs vieux donjons féodaux), M. d'Alvimar trouva un intérieur
agréable, propre et d'une certaine élégance, qui sentait, sinon la
richesse, du moins une aisance véritable.
La Motte-Seuilly était passée, par le mariage de Louis Borgia, dans la
maison de la Trémouille, à laquelle M. de Beuvre appartenait par sa
mère.
C'était un rude et brave gentilhomme, qui ne se gênait point pour dire
ses opinions et ses croyances. Sa fille unique, Lauriane[8], avait
épousé à douze ans, son cousin Hélyon de Beuvre, âgé de seize ans.
On avait tenu ces deux enfants éloignés l'un de l'autre, avec d'autant
plus de facilité que la province ressentait un contre-coup d'agitation à
laquelle MM. de Beuvre ne croyaient pouvoir se dispenser de prendre
part. Ils quittèrent la Motte le jour même du mariage, pour aller au
secours de la duchesse de Nevers, qui s'était déclarée pour le prince de
Condé, et qu'assiégeait, dans sa bonne ville, M. de Montigny (François
de la Grange).
En essayant de pénétrer hardiment dans Nevers, sous les yeux des
catholiques, le jeune Hélyon avait été tué. Au retour de cette campagne,
M. de Beuvre eut donc la douleur d'annoncer à sa fille chérie que, de
vierge, elle passait sans transition à l'état de veuve.
Lauriane pleura beaucoup son jeune cousin. Mais peut-on pleurer sans
relâche à douze ans? Son père lui donna, d'ailleurs, une si belle
poupée! une poupée qui avait un corps de jupe tout en drap d'argent, et
des souliers en velours rouge découpés en queue d'écrevisse! Et puis,
quand elle eut quatorze ans, il lui amena de Bourges un si joli petit
cheval brandin qui provenait des haras de M. le prince! et puis enfin,
Lauriane, qui n'était, lors de son mariage, qu'une mince et pâle
fillette, devint, à quinze ans, une petite blonde si fraîche, si
élégante, si aimable, qu'il n'y avait pas grand danger qu'elle restât
veuve.
Mais elle était si tranquille avec son père et si complétement maîtresse
dans le petit château qu'il lui avait constitué en dot, qu'elle ne se
sentait nullement pressée de convoler en secondes noces. Ne
s'appelait-elle pas _madame_? Et une des grandes raisons qui décident
les filles au mariage, n'est-elle pas le désir enfantin d'être appelées
ainsi? Et les cadeaux, les fêtes, la parure de noces?
Lauriane disait naïvement:
--J'ai eu déjà tous les plaisirs et toutes les peines du mariage.
Cependant, quoiqu'il eût une assez belle fortune gouvernée par lui avec
prudence, et que sa vie retirée lui permettait désormais d'arrondir, M.
de Beuvre ne trouvait pas aisément à nouer pour sa fille de nouveaux
projets de mariage.
Il avait embrassé le parti de la Réforme au moment où la Réforme,
épuisée d'hommes et d'argent, n'avait plus, dans nos provinces, qu'à se
tenir coite et à se faire tolérer.
Autour de lui, tout était catholique ou faisait semblant de l'être; car,
en Berry, le calvinisme n'eut qu'un moment de puissance, et une vrai
place forte. Mais
L'an mil cinq soixante-deux,
où
Bourges n'avait prestres ne gueux,
était déjà loin, et Sancerre, la _fâcheuse montagne_, avait désormais
ses murailles rasée _jusqu'au niveau du sol_.
Le caractère berrichon n'est ni persécuteur ni fanatique, et, après un
moment de surprise et d'excitation, où les passions de dehors avaient
enivré le peuple et la bourgeoisie, on était retombé sous l'empire de la
peur des grands, qui est le fond de la politique constante de cette
province.
Les grands, de leur côté, avaient, suivant leur coutume invariable,
vendu leur soumission. Condé était devenu zélé catholique; M. de Beuvre,
qui avait d'abord servi le père et ensuite perdu son propre gendre au
service de la cause du fils, était, comme de raison, tout à fait dans sa
disgrâce et ne se montrait plus à Bourges. Des jésuites lui avaient été
envoyés par le prince, à l'effet de l'engager à abjurer solennellement.
De Beuvre n'était pas exalté en fait de religion. Il avait cédé à des
passions politiques en embrassant la foi de Luther, et il sentait bien
qu'il s'était trompé quant à sa fortune. Il s'y était pris trop tard
pour qu'on eût besoin de l'acheter désormais. On se contentait de
chercher à l'intimider, et on lui avait adroitement fait entendre qu'il
ne pourrait pas marier sa fille dans le pays, s'il persistait dans
l'hérésie. Après avoir fièrement relevé la tête devant les menaces, il
s'était senti ébranlé devant la crainte du célibat de Lauriane et de
son patrimoine tombant en quenouille.
Mais Lauriane l'avait empêché de céder. Élevée par lui assez tièdement
dans la religion protestante, elle y était médiocrement instruite, et
mêlait volontiers, dans son coeur, les pratiques et les prières des deux
cultes.
Elle ne courait pas au prêche par les longs mauvais chemins d'Issoudun
ou de Linières, et, quand elle passait près d'une église catholique,
elle ne bondissait pas d'indignation au son de la cloche. Mais elle
montrait parfois, à travers sa douceur souriante et enfantine, les
germes d'une grande fierté; et quand elle vit son père souffrir à
l'humiliante idée de l'abjuration publique, elle vint à son secours avec
une énergie surprenante, disant aux jésuites de Bourges:
--Vous n'avez que faire de me vouloir convertir en vue d'un beau mari
catholique; car j'ai juré en mon coeur d'être plus volontiers à un vilain
mari de ma communion.
V
Il y avait peu de semaines que cette visite avait eu lieu à la
Motte-Seuilly, lorsque arriva celle de M. Sciarra d'Alvimar, présenté
par Guillaume d'Ars.
Ils furent reçus par le père et la fille, M. de Bois-Doré étant allé
_courre un lièvre_ avec le garde de M. de Beuvre.
Ce fut une nouvelle contrariété pour Guillaume, qui se voyait retardé
d'heure en heure, et qui commençait à désespérer d'aller à Bourges ce
jour-là.
Sciarra d'Alvimar se présenta avec grâce, et dès les premiers mots de sa
conversation, de Beuvre, qui s'y connaissait, non pour avoir beaucoup vu
Paris, mais pour avoir hanté les petites cours de province, où l'on
était tout aussi grand seigneur qu'à celle du roi, reconnut qu'il avait
affaire à un homme du meilleur monde.
Quant à d'Alvimar, frappé de la grâce et de la jeunesse de Lauriane, il
la prenait pour une fille puînée de M. de Beuvre, et il attendait
toujours d'être présenté à la veuve dont M. d'Ars lui avait parlé.
Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure qu'il comprit que cette belle
enfant était la maîtresse de la maison.
On dînait alors à dix heures du matin, et Guillaume, ayant couru dans la
prairie à la recherche du marquis, revint prendre congé.
--Le marquis est prévenu, dit-il à Sciarra; il arrive; il m'a juré
d'être votre hôte et votre ami jusqu'à mon retour. Donc, je vous laisse
en bonne compagnie, et je vais faire de mon mieux pour regagner le temps
perdu.
On voulut en vain le retenir à dîner. Il partit après avoir baisé la
main de la belle Lauriane, serré celle de son bon voisin M. de Beuvre et
embrassé d'Alvimar, en lui jurant de venir, avant la fin de la semaine,
le reprendre à Briantes pour le conduire en son château d'Ars et l'y
garder le plus longtemps possible.
--Or donc, dit M. de Beuvre à d'Alvimar, offrez votre main à la
châtelaine, et mettons-nous à table. Ne soyez pas étonné si nous
n'attendons point notre ami Bois-Doré. Il a coutume, quand il a chassé
seulement un quart d'heure, de faire une toilette d'une heure, et,
pour rien au monde, il ne voudrait se présenter devant une dame,--même
devant celle-ci, qui est à ses yeux comme sa fille, car il l'a vu
naître,--sans s'être lavé, parfumé, rhabillé de la tête aux pieds. C'est
son plaisir, et il n'y a pas grand mal. Nous ne nous gênons point avec
lui, et nous le gênerions en retardant notre repas pour l'attendre.
--N'aurais-je pas dû, dit d'Alvimar quand on l'eut fait asseoir au haut
bout de la table, aller présenter mes respects à M. de Bois-Doré, dans
sa chambre, avant de me mettre à dîner?
--Non! dit Lauriane en riant, vous l'eussiez bien chagriné en le
surprenant à sa toilette. Ne nous demandez pas pourquoi; vous le
comprendrez de vous-même sitôt que vous l'aurez vu.
--Et, d'ailleurs, ajouta M. de Beuvre, vous ne lui devez de prévenances
qu'à cause de votre jeune âge; car en qualité d'hôte _fiduciaire_, c'est
lui qui vous doit toutes les avances. Or, je me charge de vous présenter
à lui, M. d'Ars m'ayant confié ce soin-là.
En parlant du jeune âge de d'Alvimar, M. de Beuvre partageait l'erreur
qu'il faisait naître à première vue.
Quoiqu'il fût alors près de la quarantaine, il paraissait être
au-dessous de la trentaine, et peut-être M. de Beuvre comparait-il
intérieurement le beau visage de son hôte _temporaire_ avec celui de sa
chère Lauriane. Sa préoccupation constante était de lui trouver, en
dehors du pays, un mari qui n'exigerait pas l'abjuration solennelle.
Il ignorait, le bon gentilhomme, que les jésuites régnaient déjà
partout, et que le Berry était encore une des provinces les moins
travaillées par leur propagande.
Il ignorait aussi que d'Alvimar fût, dans son âme, un parfait
chevalier de la sainte dame _Inquisition_.
Guillaume, qui voulait assurer à son ami un accueil cordial, s'était
bien gardé de le peindre comme un orthodoxe trop chatouilleux.
Catholique lui-même, mais tolérant et même peu croyant, comme la plupart
des jeunes gens du monde, il n'avait soulevé, ni en le présentant au
maître du logis, ni en le recommandant à M. de Bois-Doré, la question
religieuse, à laquelle ces personnes n'attachaient, pas plus que lui,
une importance dominante dans leurs relations. Mais il avait dit à
l'écart, et en deux mots, à M. de Beuvre, que M. de Villareal (le nom
convenu d'Alvimar) était de bonne famille, le fait était certain, et en
belle passe de faire fortune, Guillaume le croyait, M. d'Alvimar cachant
sa pauvreté avec tout l'orgueil dont un Espagnol est capable sur ce
point-là.
Le premier service fut distribué avec toute la lenteur des valets
berrichons, et dégusté avec la méthodique lenteur des gens bien appris
qui ne veulent point passer pour des gloutons.
Cette patiente déglutition, ces longues pauses entre chaque bouchée, ces
récits de l'amphitryon entre chaque plat, sont encore articles de
savoir-vivre, chez les vieillards, en Berry. Les paysans de nos jours
renchérissent sur ce principe de bonne éducation, et quand on mange avec
eux, on peut être bien sûr de rester trois heures durant assis à table,
ne fût-ce que devant un morceau de fromage et une bouteille de piquette.
D'Alvimar, dont l'esprit actif et inquiet ne pouvait s'endormir dans les
jouissances de la réfection, profita de la majestueuse mastication de M.
de Beuvre pour causer avec sa fille, laquelle mangeait vite et peu,
s'occupant de son père et de son hôte plus que d'elle-même.
Il fut surpris de trouver tant d'esprit chez une fille de campagne, qui,
sauf une ou deux courses à Bourges et à Nevers, n'était jamais sortie
des terres de son domaine.
Lauriane n'était pas très-cultivée, et peut-être n'eût-elle pas écrit
une longue lettre sans y faire quelque faute de français; mais elle
parlait bien, et, à force d'entendre parler son père et ses voisins sur
les affaires du temps, elle connaissait et jugeait bien l'histoire,
depuis le règne de Louis XII et les premières guerres de religion.
Pourtant, comme elle se faisait la gloire de descendre de Charlotte
d'Albret, et que ce souvenir était vénérable et vénéré par elle, elle
n'eut point occasion de laisser voir à d'Alvimar qu'elle était
hérétique, et, d'ailleurs, la civilité de ce temps-là voulait qu'on ne
s'expliquât jamais inutilement sur ses propres croyances, même entre
gens de la même communion, car les nuances étaient nombreuses et la
controverse était partout.
En outre de ce tact délicat et ce grand bon sens qu'elle possédait, elle
avait dans l'esprit un tour de franchise et de malice, amalgame tout
berrichon, qui fait de l'alliance de deux contraires une manière de voir
et de dire assez originale.
Elle était du pays où l'on dit la vérité en riant, et où chacun sait
qu'il est compris sans avoir besoin de se fâcher.
D'Alvimar, qui était plus despote que goguenard et plus vindicatif que
sincère, se sentit un peu intimidé devant cette jeune fille, et cela,
sans trop pouvoir se rendre compte du pourquoi.
Il lui semblait parfois qu'elle devinât son caractère, sa vie ou sa
récente aventure, et qu'elle eût l'air de lui dire:
«Après tout, nous n'en sommes pas moins de bonnes gens, prêts à vous
obliger.»
Enfin, il fut question de servir le rôt, et, au milieu d'un grand bruit
de portes et de cliquetis d'assiettes, M. de Bois-Doré parut, précédé
d'un petit serviteur richement équipé, qu'il traitait tout bas de page,
comme pour justifier ce vers, qui n'avait pas encore accusé le ridicule
de ses pareils:
Tout marquis veut avoir des pages,
et contrairement aux ordonnances, qui ne permettaient plus les pages
qu'aux princes et grands seigneurs de haut vol.
Malgré sa mélancolie habituelle et son malaise présent, d'Alvimar eut
peine à s'empêcher de rire à l'apparition de son hôte _fiduciaire_.
M. Sylvain de Bois-Doré avait été un des beaux hommes de son temps.
Grand, bien fait, noir de cheveux avec la peau blanche, des yeux
magnifiques, de beaux traits, robuste et léger de son corps, il avait
plu à beaucoup de dames, mais sans inspirer jamais de passion durable ou
violente. C'était la faute de sa propre légèreté et de l'économie qu'il
faisait de ses propres émotions.
Une bonté sans limites, une loyauté très-grande eu égard à son temps et
à son milieu, une prodigalité princière dans les chances fortuites de la
richesse, une parfaite philosophie aux heures de la _débine_ (c'était
son mot), toutes les qualités aimables et faciles des aventuriers
champions du Béarnais, ne suffisaient pas pour faire un héros passionné,
comme on les aimait du temps de sa jeunesse.
C'était une époque exaltée et sanguinaire où la galanterie avait besoin
d'un peu de férocité pour s'élever à l'attachement romanesque, et
Bois-Doré, hors du combat, où il se portait vaillamment, était d'une
mansuétude révoltante. Il n'avait assassiné aucun mari, aucun frère; il
n'avait égorgé aucun rival dans les bras de ses maîtresses infidèles;
Javotte ou Nanette le consolaient aisément des trahisons de Diane ou de
Blanche. Il passait donc alors, malgré son goût pour les romans de
pastorale et de chevalerie, pour un petit esprit et un coeur tiède.
Il avait pris d'autant mieux son parti d'être joué et berné par les
dames, qu'il ne s'en était jamais aperçu. Il se savait beau, libéral et
brave; ses aventures étaient courtes mais nombreuses; son coeur avait
besoin de plus d'amitié que d'emportement, et, par sa discrétion et sa
douceur de moeurs, il avait mérité de rester l'ami de tout le monde. Il
s'était donc trouvé heureux sans se tracasser pour être adoré, et,
franchement, il avait aimé un peu toutes les belles sans en adorer
aucune.
On l'eût bien accusé d'égoïsme si le reproche eût été facile à concilier
avec celui qu'on lui faisait d'être trop bon et trop humain. Il était
bien un peu la caricature du bon Henri, que plusieurs traitaient
d'ingrat et de traître, et que tous aimaient quand même, après l'avoir
fréquenté.
Mais le temps avait marché, et c'était encore là une chose dont messire
de Bois-Doré n'avait pas daigné s'apercevoir. Son corps souple s'était
durci et roidi, sa belle jambe s'était séchée, son noble front s'était
dégarni, son grand oeil s'était entouré de rides comme le soleil de
rayons, et, de toute sa jeunesse envolée, il n'avait conservé que des
dents, un peu longues, mais encore blanches et bien rangées, avec
lesquelles il affectait de casser des noisettes au dessert, pour que
l'on y fit attention. On disait même, chez ses voisins, qu'il était fort
contrarié si l'on oubliait d'en mettre pour lui sur la table.
Quand nous disons que M. de Bois-Doré ne s'était pas aperçu des outrages
du temps, c'est une façon d'exprimer le contentement qu'il avait encore
de lui-même; car il est certain qu'il se vit vieillir et qu'il
combattait l'effet des ans avec une vaillante obstination. Je crois que
la plus grande énergie dont il se sentit capable fut employée à cette
bataille.
Lorsqu'il vit ses cheveux blanchir et s'en aller, il fit exprès le
voyage de Paris pour se commander une perruque chez le meilleur faiseur.
Déjà la perruquerie devenait un art; mais les chercheurs de détails nous
ont appris que, pour avoir des raies de tête en soie blanche avec
cheveux implantés un par un, il fallait dépenser au moins soixante
pistoles.
M. de Bois-Doré ne s'arrêta pas devant cette bagatelle, lui qui était
riche désormais et qui mettait fort bien douze à quinze cents francs de
notre monnaie à un habillement de demi-toilette, cinq à six mille à un
habit de gala. Il courut essayer des perruques: d'abord il s'éprit d'une
blonde crinière qui lui allait merveilleusement bien au dire du
perruquier.
Bois-Doré, qui ne s'était jamais vu blond, commençait à le croire,
lorsqu'il en essaya une châtain qui, toujours au dire du vendeur, lui
allait tout aussi bien. Les deux étaient du même prix; mais Bois-Doré en
essaya une troisième qui coûtait dix écus de plus et qui jeta le
marchand dans l'enthousiasme: celle-là était véritablement la seule qui
fit ressortir les avantages de M. le marquis.
Bois-Doré se souvint du temps où les dames disaient qu'il était rare de
voir une chevelure aussi noire que la sienne avec une peau aussi
blanche.
--Ce perruquier doit avoir raison, pensa-t-il.
Et, pourtant, il s'étonna quelques instants devant la glace, de voir que
cette crinière sombre lui donnait l'air dur et violent.
--C'est surprenant, se dit-il, comme cela me change! Cependant, c'est ma
couleur naturelle. J'avais, dans ma jeunesse, l'air aussi doux que je
l'ai encore. Mes épais cheveux noirs ne me donnaient pas cette mine de
mauvais garçon.
Il ne lui vint pas à l'idée que tout est en parfaite harmonie dans les
opérations de la nature, soit qu'elle nous fasse, soit qu'elle nous
défasse, et qu'avec ses cheveux gris il avait la mine qu'il devait
avoir.
Mais le perruquier lui répéta tant de fois qu'il ne paraissait plus que
trente ans avec cette belle perruque, qu'il la lui acheta et lui en
commanda sur-le-champ une seconde, par économie, disait-il, afin de
ménager la première.
Néanmoins, il se ravisa le lendemain. Il se trouvait plus vieux
qu'auparavant avec cette tête de jeune homme, et c'était l'avis de tous
ceux qu'il avait consultés.
Le perruquier lui expliqua qu'il fallait mettre d'accord les cheveux,
les sourcils et la barbe, et il lui vendit la teinture. Mais alors
Bois-Doré se trouva si blême au milieu de ces taches d'encre, qu'il
fallut encore lui expliquer que le fard était nécessaire.
--Il paraît, dit-il, que quand on commence à user d'artifice, il n'est
plus possible de s'arrêter?
--C'est la coutume, répondit le rajeunisseur; choisissez d'être ou de
paraître.
--Mais je suis donc vieux?
--Non, puisque vous pouvez encore paraître jeune moyennant mes recettes.
Depuis ce jour, Bois-Doré porta perruque; sourcils, moustaches et barbe
peints et cirés; badigeon sur le museau, rouge sur les joues, poudres
odorantes dans tous les plis de ses rides; en outre, essences et sachets
de senteur sur toute sa personne: si bien que, quand il sortait de sa
chambre, on le sentait jusque dans la basse-cour, et que, s'il passait
seulement devant le chenil, tous ses chiens courants éternuaient et
grimaçaient pendant une heure.
Quand il eut bien réussi à faire, d'un beau vieillard qu'il était, une
vieille marionnette burlesque, il s'avisa encore de gâter son port, qui
avait la dignité de son âge, en faisant barder de doubles lames d'acier
ses pourpoints et ses hauts-de-chausses, et en se tenant si droit, que,
chaque soir, il se mettait au lit avec une courbature.
Il en serait mort, si, heureusement pour lui, la mode n'eût changé.
Les rigides pourpoints serrés de Henri IV s'élargirent en casaque légère
sur la poitrine des jeunes favoris de Louis XIII. Les braies en cerceau
firent place à la culotte large et flottante, obéissant à toutes les
inflexions du corps.
Bois-Doré eut quelque peine à admettre ces innovations, et à se séparer
de ses inflexibles fraises _godronnées_, pour se mettre un peu plus à
l'aise dans les _rotondes_ légères. Il regretta fort les passements;
mais, peu à peu, les rubans et les dentelles le séduisirent, et, après
un court voyage qu'il fit à Paris, on le vit revenir habillé à la mode
des jeunes gens du bel air, et affecter leur désinvolture nonchalante et
brisée, s'étendant sur les fauteuils, prenant des poses lasses, se
relevant en trois temps quand il était assis; en un mot, faisant, avec
sa haute taille et ses traits accentués, ce personnage de petit marquis
fadasse, que, trente ans plus tard, Molière trouva complet dans son
ridicule et mur pour la satire.
Cette manière d'être aida Bois-Doré à cacher la pesanteur réelle de ses
années sous un déguisement qui faisait de lui une sorte de fantôme
comique.
D'Alvimar le trouva même effrayant à première vue. Il ne comprenait rien
à cette profusion de boucles d'ébène sur cette face ridée, à ces gros
sourcils terribles sur des yeux si doux, à ce fard éclatant qui avait
l'air d'un masque follement posé sur une figure respectable et
bienveillante.
Quant au costume, il était, par sa recherche, par la quantité de galons,
de broderies, de rosettes et de panaches, on ne peut plus ridicule en
plein jour, à la campagne, outre que les couleurs tendres et pâles, que
notre marquis affectionnait, juraient davantage avec l'aspect léonin de
sa moustache hérissée et de sa crinière d'emprunt.
Mais l'accueil que lui fit le vieux gentilhomme détruisit agréablement,
chez d'Alvimar, l'effet rébarbatif de cette mascarade.
M. de Beuvre s'était levé pour présenter l'ami de Guillaume au marquis,
et pour lui rappeler qu'il était chargé de lui pour plusieurs jours.
--C'est un plaisir et un honneur que je réclamerais pour moi-même, dit
M. de Beuvre, si j'étais dans ma propre maison; mais je ne dois pas
oublier que je suis chez ma fille, et, d'ailleurs, cette maison est
moins riche et moins ornée que la vôtre mon cher Sylvain, et nous ne
voulons pas priver M. de Villareal des douceurs qui l'y attendent.
--J'accepte l'hyperbole, répondit Bois-Doré, si elle peut éblouir M. de
Villareal au point de le faire rester longtemps sous ma garde.
Et, ouvrant ses deux grands bras couverts de manchettes jusqu'aux
coudes, il embrassa le prétendu Villareal en lui disant avec un bon rire
qui montrait ses grandes dents blanches:
--Fussiez-vous le diable, monsieur, du moment que vous m'êtes confié,
vous devenez pour moi comme un frère.
Il se garda bien de dire «comme un fils.» Il eût craint de révéler le
chiffre de ses années, chiffre qu'il croyait mystérieux, depuis qu'il
l'avait oublié lui-même.
Villareal d'Alvimar se fût bien passé de cette accolade, de la part d'un
catholique de si fraîche date, d'autant plus que les parfums dont le
marquis était imprégné lui ôtèrent le peu d'appétit qu'il avait, et
qu'après l'avoir embrassé, il lui serra vigoureusement les mains entre
ses doigts secs, armés de bagues énormes. Mais d'Alvimar devait songer
avant tout à sa propre sûreté, et il sentit, à l'accent cordial et
résolu de M. Sylvain, qu'il était réellement placé en des mains loyales
et dévouées.
Il prit donc son parti de reconnaître la double hospitalité dont il
était l'objet, en se montrant sous son meilleur jour, et, lorsqu'il
sortit de table, les deux vieux gentilshommes étaient enchantés de lui.
Il eût pourtant bien souhaité de prendre quelque repos; mais le
châtelain le provoqua aux échecs et ensuite au billard avec Bois-Doré,
qui se fit battre.
D'Alvimar aimait le jeu et n'était pas indifférent au gain de quelques
écus d'or.
Les heures s'écoulaient dans une intimité pour ainsi dire escomptée,
puisque ces amusements n'amenèrent aucun entretien assez suivi pour
mettre ces trois personnes à même de se connaître.
Madame de Beuvre, qui s'était retirée après le repas, reparut vers
quatre heures, au moment où elle vit faire dans le préau les préparatifs
du départ de ses hôtes.
Elle leur proposa de prendre l'air dans les jardins avant de se séparer.