Ils sortirent du château par la garenne, gagnèrent, par la traverse, le
grand chemin de Bourges, qu'ils laissèrent tout aussitôt sur leur
gauche, passèrent encore par les sentiers pour rejoindre le grand chemin
de Château-Meillant, en laissant sur leur droite la ville baroniale de
La Châtre, et enfin quittèrent ce dernier chemin pour descendre, à
travers les champs, au château et village de Briantes, qui était le but
de leur voyage.
Comme le pays était bien réellement paisible, les deux gentilshommes
avaient pris l'avance sur leur petite escorte, afin de pouvoir
s'entretenir en liberté; et voici comment le jeune d'Ars informa
d'Alvimar:
--L'ami chez qui je vais vous caser, dit-il, est le plus singulier
personnage de la chrétienté. Il faut vous attendre à renfoncer de bonnes
envies de rire auprès de lui; mais vous serez bien récompensé de la
tolérance que vous aurez pour ses travers d'esprit par la grande bonté
d'âme qu'il vous montrera en toute rencontre. C'est à ce point que vous
pouvez oublier son nom et demander au premier passant venu, noble ou
vilain, la demeure du _bon monsieur_; on vous l'enseignera sans le
confondre avec nul autre. Mais ceci demande explication, et, comme votre
cheval n'a pas grande envie de courir et qu'il est tout au plus neuf
heures, je vous veux régaler de l'histoire de votre hôte. Je commence,
écoutez! _Histoire du bon monsieur de Bois-Doré!_
»Comme vous êtes étranger et n'êtes venu en France que depuis une
dizaine d'années, vous ne l'avez pu rencontrer, parce qu'il habite ses
terres depuis le même temps environ. Autrement, vous eussiez bien
remarqué, en quelque lieu que vous l'eussiez aperçu, le vieux, le bon,
le brave, le fou, le noble marquis de Bois-Doré, aujourd'hui seigneur de
Briantes, de Guinard, de Validé et autres lieux, voire abbé fiduciaire
de Varennes, etc., etc.
»Malgré tous ces titres, Bois-Doré n'est pas de la haute noblesse du
pays, et nous ne lui tenons que par alliance. C'est un simple
gentilhomme que le feu roi Henri IV a fait marquis par amitié pure, et
qui s'est enrichi, on ne sait pas trop comment, dans les guerres du
Béarnais. Il faut croire qu'il y a eu un peu de pillerie dans son
affaire, comme c'était la coutume du temps et comme c'est le droit de la
guerre de partisans.
»Je ne vous conterai point ici les campagnes de Bois-Doré, ce serait
trop long; sachez seulement son histoire domestique. Son père, M. de...
--Attendez, dit M. d'Alvimar, ce M. de Bois-Doré est donc un hérétique?
--Ah! diable! répondit son guide en riant, j'oubliais que vous êtes un
zélé, un véritable Espagnol! Nous ne tenons pas tant à ces disputes de
religion, nous autres gens de par ici. La province en a trop souffert,
et il nous tarde que la France n'en souffre plus. Nous espérons que le
roi va en finir à Montauban avec tous ces enragés du Midi; nous leur
souhaitons une belle frottée, mais non plus, comme faisaient nos pères,
la hart et le bûcher. Tout s'en va en partis politiques, et, de nos
jours, on ne se damne plus tant les uns les autres. Mais je vois que mon
discours vous désoblige, et je me hâte de vous faire savoir que M. de
Bois-Doré est aujourd'hui aussi bon catholique que bien d'autres qui
n'ont point cessé de l'être. Le jour où le Béarnais reconnut que Paris
valait bien une messe, Bois-Doré pensa que le roi ne pouvait pas se
tromper, et il abjura sans éclat, mais franchement, je pense, les
doctrines de Genève.
--Revenez à l'histoire de famille de M. Bois-Doré, dit d'Alvimar, qui ne
voulut pas laisser voir dans quelle dédaigneuse suspicion il tenait les
nouveaux convertis.
--C'est cela, reprit le jeune homme. Le père de notre marquis fut le
plus rude ligueur de nos environs. Il fut l'âme damnée de M. Claude de
la Châtre et des Barbançois, c'est tout dire. Il avait, en son château
d'habitation, un beau petit appareil d'instruments de torture pour les
huguenots qu'il pouvait happer, et ne se gênait point de planter ses
propres vassaux sur le chevalet quand ils ne lui pouvaient payer leurs
redevances.
»Il était si bien redouté et détesté de toutes gens, qu'on ne
l'appelait que le _cheti'monsieur_; et pour cause.
»Son fils, aujourd'hui marquis de Bois-doré, et qui, de son baptême,
avait nom Sylvain, eut tant à souffrir de cette humeur perverse, qu'il
prit de bonne heure la vie tout au rebours, et montra aux prisonniers et
aux vassaux de son père une douceur et des condescendances peut-être
trop grandes de la part d'un homme de guerre envers des rebelles et d'un
noble envers des inférieurs; à preuve que ces manières-là, qui auraient
dû le faire aimer, le firent prendre en mépris par la plupart, et que
les paysans, qui sont gent ingrate et méfiante, disaient de lui et de
son père:
»--L'un poise (pèse) au-dessus de son droit, l'autre ne poise rien du
tout.
»Ils tenaient le père pour un homme dur, mais entendu, hardi et capable,
après les avoir bien pressurés et tourmentés, de les bien secourir
contre les exactions de la maltôte et les pilleries des routiers de
guerre; tandis que, selon eux, le jeune M. Sylvain les laisserait
dévorer et fouler, faute de coeur et de cervelle.
»Or, un beau jour, comme M. Sylvain s'ennuyait fort, je ne sais ce qui
passa par la tête du jeune homme; mais il s'enfuit du château de
Briantes, où monsieur son père rougissait de lui, et, le tenant pour
imbécile, ne lui eût jamais permis de sortir de page, et il s'alla
joindre aux catholiques modérés, qu'on appelait alors le tiers parti.
Vous savez que ce parti donna souventes fois la main aux calvinistes; si
bien que, de faiblesse en faiblesse, M. Sylvain se trouva, un autre beau
matin, huguenot et grand serviteur et amé du jeune roi de Navarre. Son
père, l'ayant su, le maudit, et, pour lui faire pièce, imagina, en son
âge mûr de se remarier et de lui donner un frère.
»C'était réduire à moitié l'héritage déjà assez mince de M. Sylvain,
lequel, comme huguenot, pouvait perdre son droit d'aînesse; car le
_cheti'monsieur_ n'était pas bien riche, et ses terres avaient été
maintes fois ravagées par les calvinistes.
»Mais voyez le bon naturel du jeune homme! Loin de se fâcher ou
seulement se plaindre du mariage de son père et de la naissance de
l'enfant qui lui rognait en deux ses futurs écus, il se redressa
fièrement en apprenant la nouvelle.
»--Voyez-vous, dà! fit-il parlant à ses compagnons. M. mon père a passé
la soixantaine, et le voilà qui engendre un beau garçon! Eh dà! c'est
bonne race, dont j'espère tenir!
»Il poussa plus loin la débonnaireté; car, sept ans après, son père
s'étant absenté du Berry pour aller avec le Balafré contre M. d'Alençon,
et notre gentil Sylvain ayant ouï que sa belle-mère était morte, ce qui
laissait l'enfant sans grande protection au château de Briantes, revint
secrètement au pays pour le défendre au besoin, et aussi, disait-il,
pour le plaisir de le voir et de l'embrasser.
»Il passa tout un hiver auprès du marmot, jouant avec lui et le portant
sur ses bras, comme eût fait nourrice ou gouvernante; ce qui fit bien
rire les gens d'alentour et penser qu'il était par trop simple et quasi
innocent, comme ils disent pour parler d'un homme privé de raison.
»Quand le mauvais père revint après _la paix de Monsieur_, malcontent,
comme vous pensez, de voir les rebelles mieux récompensés que les
alliés, il se prit de fureur contre tout le monde, et contre Dieu même,
qui avait laissé sa jeune dame mourir de la peste en son absence.
Puis, ne sachant sur qui se venger, il prétendit que son fils aîné était
revenu là, chez lui, à seules fins de faire périr par la sorcellerie
l'enfant de sa vieillesse.
»C'était une grande noirceur de la part de ce vieux corsaire, car jamais
l'enfant n'avait été mieux portant ni mieux soigné, et le pauvre Sylvain
était aussi incapable d'un mauvais dessein que celui qui vient de
naître...»
Guillaume d'Ars en était là de son récit, qui l'avait conduit jusqu'en
vue de Briantes, lorsqu'une espèce de demoiselle bourgeoise, vêtue de
noir, de rouge et de gris, portant la robe troussée et le collet monté,
se trouva venir à sa rencontre et approcha de sa botte pour lui faire
force révérences.
--Hélas! monsieur, dit-elle, vous alliez peut-être demander à dîner à
mon honoré maître, le marquis de Bois-Doré? Mais vous ne le trouverez
point: il est à la Motte-Seuilly pour la journée, nous ayant donné congé
jusqu'à la nuit.
Cette nouvelle contraria beaucoup le jeune d'Ars; mais il était trop
bien élevé pour en laisser rien paraître et, prenant son parti tout de
suite:
--C'est bien, demoiselle Bellinde, dit-il en se découvrant
courtoisement; nous irons jusqu'à la Motte-Seuilly. Bonne promenade et
bonjour!
Puis, pour ravaler sa contrariété, il dit à d'Alvimar, en l'invitant à
tourner bride avec lui:
--N'est-ce pas que voilà une gouvernante très-ragoûtante et dont la
bonne mine donne une savoureuse idée du logis de ce cher Bois-Doré?
Bellinde, qui entendit cette réflexion faite à voix haute et d'un ton
jovial, se rengorgea, sourit, et, appelant un petit valet d'écurie dont
elle se faisait escorter comme d'un page, elle tira de ses larges
manches deux petits chiens blancs qu'elle lui fit poser doucement sur
le gazon comme pour les faire promener, mais, en réalité, pour se tenir
tournée vers les cavaliers et faire apprécier plus longtemps son
habillement de belle sergette neuve et sa taille rondelette.
C'était une fille de trente-cinq ans, haute en couleur, et dont les
cheveux tiraient sur le rouge, ce qui n'était pas désagréable à voir;
car elle en avait une quantité et les portait crépés sous son toquet, au
grand déplaisir des dames du pays, qui lui reprochaient de vouloir
outre-passer sa condition. Mais elle avait l'air méchant, même en
faisant l'agréable.
--Pourquoi l'appelez-vous Bellinde? demanda d'Alvimar à Guillaume.
Est-ce un nom de ce pays?
--Oh! nullement; son nom est Guillette Carcat; mais M. de Bois-Doré l'a
baptisée, suivant sa coutume: c'est une manie que je vous expliquerai
tantôt. J'ai à vous raconter d'abord la suite de son histoire.
--C'est inutile, reprit d'Alvimar en arrêtant son cheval; malgré votre
bonne grâce et votre courtoisie, je vois bien que je vous suis un
embarras considérable. Poussons jusqu'à ce château de Briantes, et vous
m'y laisserez avec une lettre que vous écrirez à M. de Bois-Doré pour me
recommander à lui. Puisqu'il doit revenir à la nuit, je l'attendrai en
me reposant.
--Non pas, non pas! s'écria Guillaume; j'aimerais mieux renoncer aux
réjouissances de Bourges, et je l'eusse déjà fait, n'était la parole que
j'ai donnée à quelques amis de m'y trouver ce soir. Mais, certes, je ne
vous quitterai pas sans vous avoir recommandé moi-même à un ami agréable
et fidèle. La Motte-Seuilly n'est pas à une lieue d'ici, et il n'est pas
besoin de fatiguer nos chevaux. Prenons le temps, j'arriverai à
Bourges une heure ou deux plus tard, et, en ce moment de fêtes, je
trouverai encore les portes ouvertes.
Et il reprit l'histoire de Bois-Doré, que d'Alvimar écouta fort peu.
Celui-ci était préoccupé de sa sûreté et ne trouvait pas le pays qu'il
parcourait bien propre a son dessein de se tenir caché.
C'était un pays plat et ouvert, où, en cas de fâcheuse rencontre, il
n'était guère possible de se mettre à l'abri d'un bois ou seulement d'un
bouquet d'arbres. La terre fromentale est trop bonne par là pour qu'on y
ait jamais souffert d'ombrage. Fine et rouge, elle s'étend au soleil sur
les larges ondulations d'une plaine immense, triste à la vue, quoique
bornée de belles collines et semée d'élégants castels.
Pourtant Briantes, dont nos voyageurs s'étaient fort approchés, avait
présenté à d'Alvimar un aspect plus rassurant.
À dix minutes de chemin du château, la plaine s'abaisse tout d'un coup
et vous conduit, en pentes adoucies, vers un étroit vallon bien ombragé.
Le castel lui-même ne se voit que quand on est dessus, comme on dit dans
le pays, et le mot est juste, car le clocheton ardoisé de sa plus haute
tour s'élève fort peu au-dessus du plateau, et, quand, de la plaine, on
le voit briller au soleil couchant, on dirait d'une mince lanterne dorée
posée sur le bord du ravin.
Il en est à peu près de même du château de la Motte-Seuilly[5], situé
plus bas que la plaine du Chaumois, mais non pas aussi agréablement que
Briantes, car, au lieu d'un joli vallon, il est tristement planté dans
une région plate et sans étendue.
Avant d'arriver au chemin de traverse qui y conduit, Guillaume avait
raconté succinctement à son compagnon les autres vicissitudes de la vie
de M. Sylvain de Bois-Doré: comme quoi son père avait voulu l'enfermer
dans sa tour pour l'empêcher de retourner avec les huguenots; comme quoi
le jeune homme s'était sauvé par-dessus les murs et avait été rejoindre
son cher Henri de Navarre, avec lequel, après le trépassement du roi
Henri III, il avait guerroyé neuf ans; comme quoi, enfin, ayant de son
mieux contribué à le mettre sur le trône, il était revenu vivre dans ses
terres, où son tyran de père avait cessé de vivre et de faire enrager un
chacun.
--Et de son jeune frère, qu'est-il advenu? dit d'Alvimar, qui faisait
effort pour s'intéresser à ce récit.
--Ce jeune frère n'est plus, répondit d'Ars. Bois-Doré l'a peu connu,
car son père l'avait engagé de bonne heure au service du duc de Savoie,
où il est mort d'une façon...
Ici, Guillaume fut encore interrompu par un incident qui parut
contrarier beaucoup d'Alvimar, soit qu'il commençât à prendre intérêt
aux renseignements de son compagnon, soit qu'il eût, en qualité
d'Espagnol, une répugnance marquée pour les interrupteurs.