Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entraî

LA BELLE GABRIELLE

PAR

AUGUSTE MAQUET

I

1891

NOTE DE L'ÉDITEUR

PRÉFACE DES OEUVRES COMPLÈTES D'AUGUSTE MAQUET

Auguste Maquet est né en 1813. Il fut un brillant élève du lycée

Charlemagne où à dix-huit ans il devint un professeur suppléant très

remarqué. Il se destinait à l'enseignement, mais poussé par une

irrésistible vocation vers la littérature indépendante, il abandonna

l'Université. Quelques poésies fort appréciées, quelques nouvelles

écrites dans les journaux le mirent en rapport avec les jeunes

écrivains de cette féconde époque.

Fort lié avec Théophile Gautier, il composa quelques essais avec

Gérard de Nerval et c'est par ce dernier qu'il arriva à connaître

Alexandre Dumas. Alors commença cette collaboration fameuse qui mit en

quelques années Auguste Maquet sur le chemin de la renommée. Nous

n'entrerons pas dans le récit des causes qui la firent cesser, elles

sont trop connues: entraîné dans le désastre financier de son

collaborateur, Auguste Maquet fut considéré comme un simple créancier,

perdit le fruit d'un travail inouï, et ne put obtenir comme

compensation de pouvoir mettre son nom à côté de celui d'Alexandre

Dumas sur tous les livres qu'ils avaient écrits ensemble.

La liste en est longue puisqu'elle comprend: _Le _Chevalier

d'Harmental, Sylvandire, les Trois Mousquetaires, Vingt Ans après, la

Reine Margot, Monte-Cristo, la Dame de Monsoreau, le Chevalier de

Maison Rouge, Joseph Balsamo, le Bâtard de Mauléon, les Mémoires d'un

Médecin, le Collier de la Reine, le Vicomte de Bragelonne, Ange Pitou,

Ingénue, Olympe de Clèves, la Tulipe noire, les Quarante-Cinq, la

Guerre des Femmes_.

Les deux collaborateurs signèrent ensemble, au Théâtre: les _Trois

Mousquetaires, la Jeunesse des Mousquetaires, la Reine Margot, le

Chevalier de Maison Rouge, Monte-Cristo, le Comte de Morcef,

Villefort, la Guerre des Femmes, Catilina, Urbain Grandier, le

Vampire, la Dame de Monsoreau_.

Si la preuve de cette collaboration n'existait pas dans une foule de

documents émanant de l'un et de l'autre de ces deux grands

travailleurs, elle serait tout entière dans l'énumération que nous

venons de faire: car l'esprit se refusait à croire qu'un seul homme

ait pu suffire à cette tâche gigantesque. Et nous ne parlons ici que

des ouvrages faits en commun.

Auguste Maquet a écrit seul: _Le Beau d'Angennes, Deux Trahisons, une

partie de l'Histoire de la Bastille, le Comte de Lavernie, la Belle

Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du Baigneur, la Rose Blanche,

l'Envers et l'Endroit, les Vertes Feuilles_.

Au Théâtre, il a fait, seul: _Bathilde, le Château de Grantier, le

Comte de Lavernie, la Belle Gabrielle, Dettes de Coeur, la Maison du

Baigneur, le Hussard de Bercheny_.

Il a fait représenter, en collaboration avec Jules Lacroix, au

Théâtre-Français, _Valéria_; à l'Opéra, la _Fronde_, musique de

Niedermayer.

Il a encore composé une foule d'articles, de nouvelles, et plusieurs

pièces de théâtre qu'il n'a pas signées, entre autres, le _Courrier de

Lyon_: il a été plus de douze années président de la Société des

Auteurs et Compositeurs dramatiques, et si, un jour, les remarquables

discours qu'il a prononcés en cette qualité dans maintes circonstances

peuvent être réunis en un volume, les lecteurs pourront juger dans ces

belles pages que chez lui la pureté du style ne le cédait en rien à

l'élévation des idées et des sentiments et au bonheur des expressions.

Nous avons accompli notre tâche en mettant sous les yeux des lecteurs

l'oeuvre énorme d'Auguste Maquet; à eux de juger maintenant par quels

efforts d'un travail surhumain il a conquis vaillamment la place que

nous lui donnons parmi les grands écrivains du siècle. Officier de la

Légion d'honneur depuis 1861, il est mort le 8 janvier 1888 dans son

château de Sainte-Mesme, gagné, comme il le disait gaiement, avec sa

plume seule. C'est là, dans cette chère retraite, qu'il recevait ses

amis, et ils étaient nombreux: c'est là qu'accouraient les jeunes

auteurs, toujours bien accueillis, en quête d'un conseil toujours

donné bon et désintéressé; c'est là, qu'à la nouvelle de sa mort, ont

afflué les regrets de tous, car tous aimaient et respectaient cette

nature droite et loyale, ce grand coeur et cette âme juste.

Juin 1891

* * * * *

LA BELLE GABRIELLE

I

FAMINE AU CAMP

Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy,

s'étendent plusieurs villages cachés à demi sous les roches ou dans

les bois.

Les roches se sont peu à peu recouvertes de vignes, et c'est pour

ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente à

échauffer, comme si, ayant épuisé la vigueur de ses rayons sur le

Rhône, la Loire et la Haute-Saône, il n'avait plus qu'une stérile

caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie.

Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se réjouir au soleil

de l'année 1593. Jamais plus chaude haleine n'était venue les visiter

depuis un siècle. Certes les raisins pouvaient bien mûrir cette année

et donner à flots le petit vin taquin de Médan et de Brezolles; mais

ce que le soleil voulait faire, la politique le défit: au mois de

juillet, il n'y avait déjà plus de raisins dans les vignes. La petite

armée du roi de France et de Navarre, du roi béarnais, du patient

Henri, campait dans les environs depuis une semaine.

Depuis quatre ans, Henri, roi déclaré de France après la mort d'Henri

III, disputait une à une toutes les pièces de son royaume; comme si la

France se fût jouée au jeu d'échecs entre la Ligue et le roi. Arques,

Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacré ce prince, et pourtant il

n'eût pu entrer à Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des

soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou

bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine

s'étail-il établi à Nantes avec une cour dérisoire, mi-partie

chevaliers, mi-partie lansquenets et reîtres. Une brave noblesse

l'entourait, le peuple lui manquait partout.--Qu'il se fasse

catholique! disaient les catholiques.--Qu'il reste huguenot! disaient

les réformés.--Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les

ligueurs.

Henri, bien perplexe, bien gêné, parce qu'il se sentait gênant,

bataillait et rusait, toujours soutenu par l'idée que le ciel l'avait

fait naître à onze degrés loin du trône, et que, si huit princes morts

lui avaient aplani ces onze degrés, ce devait être pour quelque chose

dans les desseins de la Providence.

En attendant, replié sur lui-même pour méditer de nouveaux plans,

comme aussi pour reposer ses partisans ruinés par l'attente et irrités

par la guerre, il venait d'accepter une trêve proposée par les

Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu

qu'elle ne dure pas longtemps.

Or, tandis que M. de Mayenne se débattait contre ses bons alliés les

Espagnols qui l'étouffaient en l'embrassant, et cherchait à pendre en

détail ses amis les Seize, qu'il avait réduits à douze, Henri, pauvre,

mais fort, affamé, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirassé de

gloire, négociait avec le pape sa réconciliation avec Dieu, et faisait

fourbir ses canons pour se réconcilier plus vite avec son peuple. Il

riait, jeûnait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en

chevau-léger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou

moins fleuris de la route, ses destinées marchaient à pas de géant

sous le souffle invincible de Dieu.

Donc, une trêve venait d'être signée entre les royalistes et les

ligueurs, une trêve ardemment désirée par ceux-ci qui avaient bien des

blessures à cicatriser.

Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des

négociations allaient se nouer de Mantes à Rome, de Paris à Mantes.

Courriers de courir, curés et ministres de s'interposer, prédicateurs

de réfléchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre

contre cet hérétique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur

des éclats de leur voix depuis le silence de la trêve. La campagne

était libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un

chapeau de feutre. Les ligueurs s'épanouissaient dans leurs bonnes

grosses villes, et les royalistes de l'armée réduits au rôle de chiens

chasseurs que l'on a muselés, erraient dans le Vexin, en jetant des

regards affamés sur les châteaux, les métairies, les bourgs ligueurs,

tout reluisants et riants, dont les cuisines lançaient d'insolentes

fumées.

Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trêve qui

commandait sous peine de mort l'inviolabilité des personnes et des

propriétés depuis Mme de Mayenne jusqu'à la dernière faneuse des

champs, depuis le trésor de la Ligue jusqu'à l'épi de blé qui

jaunissait dans la plaine.

Le roi tenait Mantes et ses environs, voilà pourquoi à Médan les

royalistes dans leurs promenades désespérées gaspillaient le raisin

vert, ou l'écrasaient en cherchant quelque lièvre ou quelque perdreau

encore trop faible pour traverser la Seine.

Mais ces ressources avaient été bien vite épuisées, et tous ceux de

l'armée royale qui n'avaient pas obtenu de congés ou de permissions,

commençaient à ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu

les années précédentes, disette et famine.

Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du régiment

des gardes, commandées par Crillon, avaient reçu ordre d'aller camper,

et de former ainsi l'avant-garde de l'armée, entre Médan et Vilaines.

Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dressé des

tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du

service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie,

installé sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de

Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prétentions sur ce chapitre

étaient des plus impérieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi

les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie était choisie,

dans ce poétique séjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misère.

Adossés au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui

caressait comme un ruban de moire des îles pittoresques, les pauvres

gardes, brûlés par le radieux soleil, éblouis par la luxuriante

verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi

les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient

si allègrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si

gracieusement dans les pâturages, alors qu'il était défendu aux

soldats royalistes de toucher à toutes ces choses qui sont si bonnes,

et que Dieu, dit-on, a créées pour le plaisir et les besoins de

l'homme.

Parmi les plus désespérés de ces fantômes errants, il en était un

surtout qui se distinguait par ses hélas lugubres accompagnés d'une

pantomime plus active que celle d'un moulin à vent. Ses deux bras

battaient le vide lorsqu'ils n'étaient point occupés à ranger sur sa

hanche gauche une longue épée pendue à un flasque baudrier de vache,

laquelle épée, impatiente comme son maître, revenait toujours en avant

pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne

contenait qu'un petit couteau et un bout de mèche pour l'arquebuse.

Ce garde, c'était un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux,

au teint de bistre, ombragé par de longs cheveux noirs que les huiles

du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le siège de Rouen,

c'est-à-dire depuis près d'une année; ce jeune homme, disons-nous,

lorsqu'il avait bien tourmenté ses bras et son épée, mettait sa main

en guise de visière sur deux yeux dilatés et fixes comme ceux d'un

aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de

Médan à Saint-Germain, demi-cercle immense où Dieu s'est plu à

accumuler les plus riches échantillons de ses oeuvres.

--Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se

faisait coudre du ruban frais par son laquais, à l'ombre d'un tilleul

chargé de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages?

apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos ancêtres? qui sait?

ces nuages ont peut-être passé au-dessus?

--Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire

contraint, Pontis en Dauphiné est trop loin pour qu'on l'aperçoive.

D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est à monsieur mon frère aîné

qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il

en forçant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez

moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres.

--Stérile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de

gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrés au penchant

d'un tertre.

Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci

frisa ses rubans jonquille, celui-là reprit sa contemplation en

murmurant:

--Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde.

--Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se

soulevèrent à demi autour de Pontis.

--J'admire, messieurs, toutes ces fumées noires, bleues et blondes qui

montent des cheminées de Poissy.

--Eh! qu'avez-vous affaire de fumées? reprit le capitaine; fumée est

vide!

Pontis, comme plongé dans une mélancolique extase:

--Oh! dit-il, la fumée bleue me représente une eau bouillante dans

laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de

volailles; la rousse me semble née d'un gril chargé de côtelettes et

de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de

boulangers... On fait de si bon pain à Poissy!

--Nous ne sommes pas à Poissy, répondit philosophiquement un des

gardes qui s'étendit sur l'herbe brûlée; nous sommes sur les terres de

Sa Majesté.

--Dirai-je très-chrétienne? demanda un autre d'un ton goguenard.

--Pas encore mais bientôt, j'espère, dit vivement Pontis. Le roi nous

fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il?

--Eh! eh! monsieur de la messe, crièrent au jeune homme plusieurs

huguenots réveillés par ce souhait de Pontis, si vous n'êtes pas de la

religion, n'en dégoûtez pas les autres.

Le capitaine s'éloigna en chantonnant, pour ne point se compromettre.

--Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous

sommes bien tous de la même église, allez!

--Bah! firent les huguenots, depuis quand?

--Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne

boit ni ne mange.

Un famélique éclat de rire accueillit funèbrement cette saillie de

Pontis.

--Je disais donc, continua-t-il encouragé, que toutes ces fumées de

là-bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces châteaux

qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux

être pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas

catholique romain. Voilà pourquoi je voudrais que Sa Majesté entrât

dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne

ferez jamais autant de bruit que mon estomac.

--Si le roi se convertit à la messe, s'écria un huguenot, je quitte

son service.

--Et moi, répliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas....

--Ventre du pape! s'écria le huguenot en se levant à moitié.

--Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colère? Eh bien,

moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou

catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de

vivre.

--Quelle idée a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur,

d'accorder une trêve à ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous

Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la ménage. Tout

cela finira par des embrassades.

--Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'écria Pontis, au moins

nous serions de la fête, tandis que si l'on tarde nous serons tous

morts. Sambioux! que j'ai faim.

Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'était un jeune garde

nommé Vernetel.

--Messieurs, dit-il, je fais une réflexion: puisqu'il y a une trêve,

pourquoi ne sommes-nous pas à Mantes avec la cour? on y mange, a

Mantes.

--Quelquefois, grommela le huguenot.

--Au fait, dit Pontis, l'idée de Vernetel est bonne; pourquoi

sommes-nous ici où l'on ne fait rien, et non à Mantes où est le roi?

--Parce que le roi n'est pas à Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici

la preuve.

Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affairé,

portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il eût

été tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe.

--Quel est celui-là, demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire

que le roi n'est pas à Mantes?

--On voit bien que vous êtes nouveau chez nous, répliqua le huguenot,

vous ne connaissez pas maître Fouquet la Varenne.

--Qui cela, la Varenne? demanda Pontis.

--Celui qui est partout où doit venir mystérieusement le roi, celui

qui lui ouvre les portes trop bien fermées, celui qui reçoit les

étrivières que mériterait souvent Sa Majesté, enfin celui qui porte

les poulets du roi?

--Eh! l'honnête homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!...

Nous sommes plus pressés que le roi.

--Voilà d'indécentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix

mâle et sévère qui fit retourner les gardes.

--M. de Rosny! murmura Pontis.

--Oui, monsieur, répliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait

la clairière en lisant une liasse de papiers.

--Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empêcher de dire Pontis; nous

n'avons pourtant pas la force de parler bien haut.

--Encore mieux vaudrait-il vous taire, répartit Rosny tout en

marchant.

--Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche.

Et le cadet compléta sa phrase par une pantomime à l'usage de toutes

les nations qui ont faim.

Rosny haussa les épaules et passa outre.

--Vieux ladre, grommela Pontis; il a dîné hier, lui, et il est capable

de dîner encore aujourd'hui!

--Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'âge de M. de Rosny?

--Sept cents ans au moins.

--Trente-trois à peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que

le roi.

--C'est singulier, répondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe,

j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de

Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commencé avec la

création.

--C'est que voilà longtemps qu'il travaille à devenir célèbre, dit le

huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits.

--Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les

mêmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous êtes huguenot

comme lui, moi catholique. Je suis entré aux gardes par amour pour

notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez

rien demander à votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon

serait ici, au lieu d'être je ne sais où, j'irais lui emprunter un

écu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai

faim!

Comme il achevait ces mots entrecoupés de soupirs, un pas de cheval

retentit sur la terre sèche, et l'on vit s'avancer, portant deux

paniers, un gros bidet pansu, précédé du maître d'hôtel de M. de

Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais.

Le cortège défila au milieu des cadets, qui dévoraient des yeux les

paniers et la bête, et bientôt après, à l'ombre de ces beaux tilleuls

dont nous avons parlé, une table se dressa, sur laquelle le maître

d'hôtel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum

insultants pour les affamés.

M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravité, s'avança vers la

table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine

des canons et de quelques seigneurs privilégiés au nombre desquels on

remarquait ce même Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux.

A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs

commencèrent leur festin, frugal si l'on considère la qualité des

convives, mais sardanapalesque en égard à la détresse des gardes qui y

assistaient de loin.

Pontis n'en put supporter longtemps la vue.

--Quand je vous disais qu'il dînerait encore aujourd'hui! Sambioux;

s'écria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont

pas de maître d'hôtel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille;

si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu,

fait-on bombance pour deux jours!

--Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui léchait une

croûte bien sèche frottée d'ail; que n'en achetez-vous?

--Que n'en achetez-vous vous-même, répliqua Pontis exaspéré, au lieu

de grignoter vos croûtes comme un rat maigre?

--Mieux vaut une croûte que pas de croûte, répliqua le huguenot. Ne

faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas

d'argent, serrez-vous le ventre!

--Est-ce qu'on a de l'argent, s'écria Pontis. En avez-vous, Castillon?

en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres?

Tous, par un mouvement spontané comme à l'exercice, mirent la main à

des poches qui rendirent un son mat et plat.

--Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas.

--Mais le roi mange.

--Quand on l'invite à dîner. Faites-vous inviter par M. de Rosny.

--Ou priez-le de vous laisser ses miettes.

--Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une idée. Qui a faim

ici?

--Moi, répondit un choeur imposant.

--Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous

sommes gens de bonne mine.

--Eh! eh! grommela le huguenot en détaillant les habits râpés de ses

camarades.

--Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du

roi....

--D'un roi contesté, c'est incontestable.

--Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un

ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins éloigné.

Voyons, varions les nationalités pour nous donner plus de chances de

trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel?

--Tourangeau.

--Je vous prends. Et Castillon?

--Poitevin.

--Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un

Gascon. L'arbre généalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre

coins du monde.

--Quel dommage que le roi ne soit pas là, dit Vernetel, nous

l'emmènerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon

Dieu!...

Et chacun de rire. Henri IV eût bien ri lui-même s'il eût entendu ces

jeunes fous.

--Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander à dîner

sans façon dans la première gentilhommière que nous trouverons.

Regardez les jolies maisons qui montrent leur tête blanche parmi les

arbres. À gauche, là-bas, ce château avec pelouses. Mais il faudrait

passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez à droite,

au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bâti de briques et de

pierre neuve. Voilà notre affaire ... un petit quart de lieue à peine

... partons!... Que j'ai faim!

Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilité déplorable.

--Partons, répéta-t-il, sinon j'arriverai squelette.

--Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine.

--Ne faites pas cela! s'écria Pontis.

--Pourquoi?

--Parce que s'il refusait, nous serions forcés de mourir de faim, et

que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais

m'empêcher de passer outre, et alors ce sont des désagréments à n'en

plus finir.

--Oui, on est pendu, par exemple.

--Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebusé, ce qui n'est

pas moins désagréable.

--Bah! répliqua Pontis avec la résolution de son âge; tandis que nous

allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet;

on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine

demande où nous sommes, on lui répondra que nous avons aperçu un

levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour.

--Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit

Vernotel.

--Bon! en trêve?

--Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est

signe qu'on attend Sa Majesté. Et puis M. de Crillon peut arriver.

--Notre mestre de camp est sans façons avec ses gardes. S'il vient, il

dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: là, là, assez

tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons été appelés.

D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi était ici, je le lui dirais à

lui-même: Sambioux! partons!

Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entraînés par la

fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant

ils seraient remarqués, rappelés, peut-être, qu'il fallait, au

contraire, s'éloigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel

et l'eau; puis, à un détour du chemin, prendre ses jambes à son cou,

et faire le quart de lieue en cinq minutes.

Tous trois se mirent en marche, secondés par les camarades, qui, se

levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs

dérobèrent ainsi leur départ à tous les yeux. Mais soudain, derrière

une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage.

II

D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT COÛTER DANS LE

VEXIN

C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en

Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et

des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan

chargé d'une valise respectable. Son costume de fin drap gris bordé de

vert, moitié bourgeois moitié militaire, annonçait l'enfant de

famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole

bien pendue à son côté complétaient l'ensemble, et tout cela, monture

et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait

victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du

soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la

beauté, eût empruntée assurément, s'il fût jamais venu à cheval,

parcourir le Vexin français.

--Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois

gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le

campement des gardes, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan.

--Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme.

--Oui, monsieur.

--Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être

pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon.

--M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel.

--Comment! pas au camp ... où donc alors le trouverai-je?

--Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec

volubilité en faisant signe à Vernetel.

Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la

main et les emmena ou plutôt les emporta pour couper court à la

conversation.

--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue eût duré,

j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps

roule tout seul vers le dîner.

Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans

la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation,

il s'achemina vers le campement des gardes.

Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son maître

d'hôtel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à

demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il

était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son maître,

et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces

questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré

toute sa philosophie.

Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant

l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son

roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui

venait d'entrer dans le camp.

--Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait

sa serviette avec méthode.

--Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune

homme.

--Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome?

--Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp

des gardes françaises, continua du même ton le jeune homme dont la

parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité.

--Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny;

c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas,

ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les

intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà

pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny.

Le jeune homme s'inclina.

--Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière,

dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai

l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de

Normandie.

Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce

jeune homme.

--A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom.

--Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine.

Rosny reprit:

--M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres

compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière;

mais il doit revenir bientôt. Attendez.

--Espérez! ajouta le capitaine en souriant.

--C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son

enjouement plein de grâce.

Rosny et le capitaine se levèrent.

--Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour

les aventures!

Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par

la promenade.

Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement

et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec

l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus

poétique côté du panorama.

Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion

de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les

gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que

nous avons vus partir pour la provision.

Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une

honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle

d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons

étranglés pendaient en sautoir à son col.

Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain

rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait

qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme.

La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son

plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un pâté de

hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux.

L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le

lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux,

s'attablèrent immédiatement, c'est-à-dire qu'on fit sur l'herbe une

belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble pâté, et

que douze convives invités par le magnanime Pontis, reçurent la

permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche

odorante de hachis.

Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides

mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la

physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque

soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser

l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à

peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur.

--Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine.

--Oui, répliqua Pontis, ils se seront aperçus au château de la

disparition de leur dîner.

--Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit

un des gardes en plumant les volailles.

--Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En

deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte

et demandé à présenter nos hommages au maître de la maison. Un bourru

de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait

personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes

de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni

gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve.

--Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives.

--C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui

profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et

sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille,

ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces

deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à

faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au château,

ai-je dit, voilà un dîner qui sera perdu. Aussitôt j'ai allongé les

mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le

concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des

lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée,

non, mais j'ai avisé dans l'âtre des tisons ardents sur lesquels je me

suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. Éblouis par une pluie

de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici,

jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma façon. Vernetel et Castillon

n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai

indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait

retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici.

Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels

Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats

de rire.

Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans

doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la

convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on

vit apparaître brusquement à l'entrée du quartier des gardes.

Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère,

il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs.

--C'est quelqu'un du château que nous avons dîmé, murmura Vernetel à

l'oreille de Pontis.

Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent

également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher

derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée.

Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte

sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé

s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plutôt roux que

blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres

minces et pâles.

C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses

formes fines et nerveuses annonçaient une nature distinguée, rompue

aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu

surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des façons nobles et

délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour

la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait

une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang.

Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit

suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!"

Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart

d'une pique, fut presque renversé.

Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son

factionnaire.

--Plaisantez-vous, maître, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à

la main chez les gardes de Sa Majesté?

--Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre.

--J'en suis un! dit l'enseigne.

--Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte

de dédain sauvage.

Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté

Pontis et ses convives, chacun menaçait l'insulteur.

--Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage

concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le

pouvoir de punir.

Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la

cause de ce tumulte.

Le jeune homme les aperçut.

--Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire.

--Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs.

Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes

les mauvaises passions de l'humanité.

--Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander

vengeance.

--Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le!

Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le

désarmèrent. Il ne sourcilla point.

--Vengeance pour qui? continua Rosny.

--Pour moi et les miens.

--Qui êtes-vous?

--Je m'appelle la Ramée, gentilhomme.

--Contre qui demandez-vous cette vengeance?

--Contre vos soldats.

--Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain

d'un pareil personnage.

--Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef

de ceux-ci.

Il désignait les gardes frémissant de colère.

--Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop

haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un

gentilhomme mal élevé; _ceux-ci_ sont des gens qui vous valent, et que

je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé

vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire

des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande,

ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos façons. Ainsi,

du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons!

Le jeune homme mordit ses lèvres, fronça les sourcils, crispa les

poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont

pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait

blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et

dit:

--A la bonne heure! J'habite avec ma famille le château que vous

apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est

au lit, blessé.

--Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi?

Le jeune homme rougit à cette question.

--Non, dit-il d'un air embarrassé.

--Ligueur, va! murmurèrent les gardes.

--Continuez, interrompit Rosny.

--J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit

de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force

dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive

force.

--Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui.

--Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences,

ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui

brûle en ce moment, regardez!

En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée

blanche qui s'élançaient en larges et ondoyantes spirales par-dessus

les arbres du parc.

Pontis et ses compagnons pâlirent. Un silence effrayant s'étendit sur

l'assemblée.

--En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put maîtriser,

voici un incendie ... il faudrait s'y transporter.

--Quand on arrivera, tout sera fini; la paille brûle vite. Tenez,

voici déjà les toits qui flambent.

Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet

qu'elles avaient produit.

--Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir

justice?

--Oui, monsieur.

--Les coupables sont donc ici?

--Ce sont des gardes.

--Du roi?...

--Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à

prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé.

--Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être

crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins.

--Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout

brûler et massacrer, mais un chef ... et les blessés parleront, les

murailles fumantes dénonceront.

Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui

maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune

homme:

--Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien

que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de

France vous garantit.

--Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec

une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que

je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre

toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai

vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconnaîtrais

... Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en

avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me

rendra justice, sinon j'irai droit à votre maître, et....

--Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui,

pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient,

mais jusqu'à un certain terme.

--Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh

bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le

plaignant! Vive la trêve et la parole du roi!

--Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous

abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous

étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette

soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des

Espagnols....

--Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de

protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre

avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre

signature.

--Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de

reconnaître les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde,

essayez.

--On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant

farouche; des gens d'honneur se dénonceraient.

--Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit

Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les

articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont

vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que

leur conscience pousserait à parler.

--Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme,

et j'en attends la stricte application.

--Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus.

--Soit! cela ne sera pas long.

En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pâle visage, la

Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui,

machinalement, comme s'ils se fussent sentis brûlés, reculèrent et se

formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif

ligueur commença de marcher lentement comme s'il passait une revue.

Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui

se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait

encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens.

Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au

comble, et lui dit:

--Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de

Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes.

--Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées,

j'aurais bientôt arrangé l'affaire.

--Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole

de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun.

Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté

les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre

cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous

donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de

nos gens de guerre?

--Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une

vipère.

--Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié.

Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le châtiment ou de le

rendre impossible en forçant ce jeune homme à reconnaître lui-même les

coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité,

je crois que la voilà fermée; car le drôle s'arrête et fixe sur ce

petit groupe des regards trop joyeux pour que bientôt nous ne soyons

pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre

devoir.

Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa

place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand

il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi

d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si

joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère

contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un

mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes.

Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène

stoïquement, en bourgeois que les soldats intéressent peu.

--Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au

sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre?

--Eh! eh!... jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la

mort.

III

COMMENT LA RAMÉE FIT CONNAISSANCE AVEC ESPÉRANCE.

La Ramée avait déjà inspecté une bonne partie des gardes sans rien

signaler, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, comme Rosny venait de le

dire au capitaine.

Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant

vers Rosny, s'écria:

--En voici un!

C'était Vernetel qu'il désignait ainsi, en le touchant du doigt à la

poitrine.

Presque au même instant il étendit son bras vers Castillon, en disant:

--Voici le deuxième!

Les deux inculpés se récrièrent; une menace sourde grondait dans tous

les rangs.

--A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus

que par derrière? demanda simplement Rosny.

La Ramée, sans répondre, montra sur le buffle de Vernetel une

gouttelette de sang à peine visible, à laquelle adhéraient quelques

poils d'un gris fauve.

Quant à Castillon, il avait sur l'épaule droite une faible trace de ce

sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles.

En effet, Vernetel avait rapporté le lapin et Castillon la

dame-Jeanne.

Ces preuves suffisaient à des esprits déjà trop convaincus. Nul ne fit

une observation, pas même les accusés.

Mais la Ramée n'était pas au bout. Il s'arrêta devant plusieurs gardes

qu'il inspecta minutieusement jusqu'à ce que, avisant Pontis qui

l'attendait de pied ferme, quoique un peu pâle, il lui prit la main.

Pontis le repoussa en disant:

--Ne touchez pas, sinon plus de trêve!

--Voici le troisième, dit la Ramée, et c'est le plus coupable. C'est

celui-là qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles

sentent la fumée.

--Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous

satisfassent?

--Qu'on amène ces hommes au château alors, et qu'on les confronte avec

mes gens.

--Inutile, s'écria Pontis, inutile, en vérité, c'est humiliant de

rougir ou de pâlir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes

tout le corps des gardes se laisse insulter par ce drôle, pour

quelques volailles et un râble de lapin; c'est humiliant.

--Qu'est-ce à dire? demanda Rosny, et que concluez-vous?

--Je conclus que c'est moi qui suis allé au château, puisque château

il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire à de bons

serviteurs du roi, et demander place à la table, ce qui se fait

partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en

Dauphiné, chez moi, un châtelain court au-devant des hôtes et les

amène de force à son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en présence

d'un mauvais Français, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la

trêve nous lie les mains, supportons-en les conséquences. C'est donc

moi qui, refusé par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer

des vivres.

--Acheter, s'écria Vernetel, acheter!

--Oui, acheter, dit Castillon, nous avons acheté.

--Vous mentez! répliqua la Ramée d'une voix courroucée.

--J'ai jeté une pièce d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon.

--Vous mentez! continua l'insolent accusateur.

--Eh! oui, dit Pontis avec douceur à Castillon et à Vernetel en leur

prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous

mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas acheté; est-ce qu'il

y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je

vais le prouver à ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi

seul qui ai conçu le projet de la maraude; moi qui ai entraîné mes

deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes

complices malgré eux. C'est moi qui ai lancé les tisons par la

chambre, sans croire, hélas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais

enfin, je les ai lancés, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me

voici.

--Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous

en sommes!

--Pardieu! dit la Ramée.

--Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si

furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes!

--Une par volaille, ajouta Pontis.

La belle Gabrielle — Tome 1 · 第 1 / 23 段