Le lendemain matin, tandis qu'il déjeunait, Basil Hallward entra.
--Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je
suis venu hier soir et on m'a dit que vous étiez à l'Opéra. Je savais
que c'était impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laissé un
mot, me disant où vous étiez allé. J'ai passé une bien triste soirée,
craignant qu'une première tragédie soit suivie d'une autre. Vous auriez
dû me télégraphier dès que vous en avez entendu parler. Je l'ai lu par
hasard dans la dernière édition du _Globe_ au club. Je vins aussitôt ici
et je fus vraiment désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous
dire combien j'ai eu le coeur brisé par tout cela. Je sais ce que vous
devez souffrir. Mais où étiez-vous? Êtes-vous allé voir la mère de la
pauvre fille? Un instant. J'avais songé à vous y chercher. On avait mis
l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas?
Mais j'eus peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler.
Pauvre femme! Dans quel état elle devait être! Son unique enfant!... Que
disait-elle?
--Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant à petits
coups d'un vin jaune pâle dans un verre de Venise, délicatement
contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé. J'étais à l'Opéra,
vous auriez dû y venir. J'ai rencontré pour la première lois lady
Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous étions dans sa loge. Elle est tout à
fait charmante et la Patti a chanté divinement. Ne parlez pas de choses
horribles. Si l'on ne parlait jamais d'une chose, ce serait comme si
elle n'était jamais arrivée. C'est seulement l'expression, comme dit
Harry, qui donne une réalité aux choses. Je dois dire que ce n'était pas
l'unique enfant de la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garçon
je crois. Mais il n'est pas au théâtre. C'est un marin, ou quelque chose
comme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous êtes en
train de peindre?
--Vous avez été à l'Opéra? dit lentement Hallward avec une vibration de
tristesse dans la voix. Vous avez été à l'Opéra pendant que Sibyl Vane
reposait dans la mort en un sordide logis? Vous pouvez me parler
d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, avant
que la jeune fille que vous aimiez ait même la quiétude d'un tombeau
pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs réservées a ce
petit corps lilial!
--Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'écria Dorian en se
levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le
passé est le passé.
--Vous appelez hier le passé?
--Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que
les gens superficiels qui veulent des années pour s'affranchir d'une
émotion. Un homme maître de lui-même, peut mettre fin à un chagrin aussi
facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas être à la
merci de mes émotions. Je veux en user, les rendre agréable et les
dominer.
--Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a changé
complètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune
homme qui venait chaque jour à mon atelier poser pour son portrait. Mais
alors vous étiez simple, naturel et tendre. Vous étiez la moins souillée
des créatures. Maintenant je ne sais ce qui a passé sur vous. Vous
parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni pitié. C'est l'influence
d'Harry qui a fait cela, je le vois bien....
Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelques instants à
considérer la pelouse fleurie et ensoleillée.
--Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous
dois. Vous ne m'avez appris qu'à être vain.
--Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque
jour.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'écria-t-il en se
retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?
--Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste,
tristement.
--Basil, fit l'adolescent, allant à lui et lui mettant la main sur
l'épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane
s'était suicidée....
--Suicidée, mon Dieu! est-ce bien certain? s'écria Hallward le regardant
avec une expression d'horreur....
--Mon cher Basil! Vous ne pensiez sûrement pas que ce fut un vulgaire
accident. Certainement, elle s'est suicidée.
L'autre enfonça sa tête dans ses mains.
--C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.
--Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus
grandes tragédies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs
ont l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidèles,
quelque chose d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce
qui s'en suit. Comme Sibyl était différente! Elle a vécu sa plus belle
tragédie. Elle fut constamment une héroïne. La dernière nuit qu'elle
joua, la nuit où vous la vîtes, elle joua mal parce qu'elle avait
compris la réalité de l'amour. Quand elle connut ses déceptions, elle
mourut comme Juliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au
domaine d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute
l'inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. Mais
comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si
vous étiez venu hier, à un certain moment--vers cinq heures et demie
peut-être ou six heures moins le quart--, vous m'auriez trouvé en
larmes.... Même Harry qui était ici et qui, au fait, m'apporta la
nouvelle, se demandait où j'allais en venir. Je souffris intensément.
Puis cela passa. Je ne puis répéter une émotion. Personne d'ailleurs ne
le peut, excepté les sentimentaux. Et vous êtes cruellement injuste,
Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de votre
part; vous me trouvez tout consolé et vous êtes furieux!... Tout comme
une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a
racontée à propos d'un certain philanthrope qui dépensa vingt ans de sa
vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi injuste,
je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, et rien ne put surpasser
son désespoir. Il n'avait absolument plus rien à faire, sinon à mourir
d'ennui et il devint un misanthrope résolu. Maintenant, mon cher Basil,
si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi à oublier ce qui est
arrivé ou à le considérer à un point de vue assez artistique. N'est-ce
pas Gautier qui écrivait sur la «Consolation des arts»? Je me rappelle
avoir trouvé un jour dans votre atelier un petit volume relié en vélin,
où je cueillis ce mot délicieux. Encore ne suis-je pas comme ce jeune
homme dont vous me parliez lorsque nous fûmes ensemble à Marlow, ce
jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nous consoler de
toutes les misères de l'existence. J'aime les belles choses que l'on
peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les
laques, les ivoires, exquisément travaillés, ornés, parés; il y a
beaucoup à tirer de ces choses. Mais le tempérament artistique qu'elles
créent ou du moins révèlent est plus encore pour moi. Devenir le
spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c'est échapper aux
souffrances terrestres. Je sais bien que je vous étonne en vous parlant
ainsi. Vous n'avez pas compris comment je me suis développé. J'étais un
écolier lorsque vous me connûtes. Je suis un homme maintenant, j'ai de
nouvelles passions, de nouvelles pensées, des idées nouvelles. Je suis
différent, mais vous ne devez pas m'en aimer moins. Je suis changé, mais
vous serez toujours mon ami. Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien
que vous êtes meilleur que lui.... Vous n'êtes pas plus fort, vous avez
trop peur de la vie, mais vous êtes meilleur. Comme nous étions heureux
ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et ne me querellez pas, je suis ce
que je suis. Il n'y a rien de plus à dire!
Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui était très
cher, et sa personnalité avait marqué le tournant de son art. Il ne put
supporter l'idée de lui faire plus longtemps des reproches. Après tout,
son indifférence pouvait n'être qu'une humeur passagère; il y avait en
lui tant de bonté et tant de noblesse.
--Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé; je ne vous
parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J'espère seulement
que votre nom n'y sera pas mêlé. L'enquête doit avoir lieu cette
après-midi. Vous a-t-on convoqué?
Dorian secoua la tête et une expression d'ennui passa sur ses traits à
ce mot d'«enquête.» Il y avait dans ce mot quelque chose de si brutal et
de si vulgaire!
--Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il.
--Mais elle, le connaissait certainement?
--Mon prénom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit à
personne. Elle m'a dit une fois qu'ils étaient tous très curieux de
savoir qui j'étais et qu'elle leur répondait invariablement que je
m'appelais le «Prince Charmant.» C'était gentil de sa part. Il faudra
que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle
quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques
lambeaux de phrases pathétiques.
--J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir.
Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de
vous.
--Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout à fait impossible!
s'écria-t-il en se reculant.
Le peintre le regarda en face....
--Mon cher enfant, quelle bêtise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai
fait de vous ne vous plaît pas? Où est-ce, à propos?... Pourquoi
avez-vous poussé le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le
regarder. C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce
paravent, Dorian. C'est vraiment désobligeant de la part de votre
domestique de cacher ainsi mon oeuvre. Il me semblait que quelque chose
était changé ici quand je suis entré.
--Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je
lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois,
et c'est tout. Non, j'ai fait cela moi-même. La lumière tombait trop
crûment sur le portrait.
--Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable.
Laissez-moi voir....
Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce.
Un cri de terreur s'échappa des lèvres de Dorian Gray. Il s'élança entre
le peintre et le paravent.
--Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je ne le veux
pas.
--Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'êtes pas sérieux. Pourquoi ne
la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.
--Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur
que je ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout à fait
sérieux, je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en
demander. Mais, songez-y, si vous touchez au paravent, tout est fini
entre nous!...
Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec une profonde
stupéfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme était blême
de colère. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux
semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....
--Dorian!
--Ne parlez pas!
--Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le
voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant
vers la fenêtre, mais il me semble plutôt absurde que je ne puisse voir
mon oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer à Paris cet automne. Il
faudra sans doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis
d'ici-là; ainsi, devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas
maintenant?
--L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un
étrange effroi.
Le monde verrait donc son secret? On viendrait bâiller devant le mystère
de sa vie? Cela était impossible! Quelque chose--il ne savait quoi--se
passerait avant....
--Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter. Georges
Petit va réunir mes meilleures toiles pour une exposition spéciale qui
ouvrira rue de Sèze dans la première semaine d'octobre. Le portrait ne
sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez facilement
vous en séparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez sûrement absent
de la ville. Et si vous le laissez toujours derrière un paravent, vous
n'avez guère à vous en soucier.
Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il lui semblait
qu'il courait un horrible danger.
--Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais,
s'écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d'avis? Vous autres qui passez
pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule
différence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous
ne pouvez avoir oublié que vous m'avez solennellement assuré que rien au
monde ne pourrait vous amener à l'exposer. Vous avez dit exactement la
même chose à Harry.
Il s'arrêta soudain; un éclair passa dans ses yeux. Il se souvint que
lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement, à moitié en
riant: «Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, demandez à Basil
pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a dit, et cela a
été pour moi une révélation.» Oui, Basil aussi, peut-être, avait son
secret. Il essaierait de le connaître....
--Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit
dans les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connaître le
vôtre, je vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer
mon portrait?
Le peintre frissonna malgré lui.
--Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous
ririez sûrement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de
ces choses. Si vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est
bien.... Je pourrai, du moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous
voulez que la meilleure de mes oeuvres soit à jamais cachée au monde,
j'accepte.... Votre amitié m'est plus chère que toute gloire ou toute
renommée.
--Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le
droit de le savoir.
Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l'avait
remplacée. Il était résolu à connaître le secret de Basil Hallward.
--Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troublé, asseyons-nous; et
répondez à ma question. Avez-vous remarqué dans le portrait une chose
curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frappé tout d'abord,
mais qui s'est révélée à vous soudainement?
--Basil! s'écria le jeune homme étreignant les bras de son fauteuil de
ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et effrayés.
--Je vois que vous l'avez remarqué.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir
entendu ce que j'ai à dire. Dorian, du jour où je vous rencontrai, votre
personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus dominé,
âme, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible
incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, nous
autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux
de tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je
n'étais heureux que lorsque j'étais avec vous. Quant vous étiez loin de
moi, vous étiez encore présent dans mon art....
«Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. C'eût
été impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends à peine
moi-même. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face à face
et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux peut-être,
car il y a un péril dans de telles adorations, le péril de les perdre,
non moindre que celui de les conserver.... Les semaines passaient et je
m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commença une phase nouvelle.
Je vous avais dessiné en berger Paris, revêtu d'une délicate armure, en
Adonis armé d'un épieu poli et en costume de chasseur. Couronné de
lourdes fleurs de lotus, vous aviez posé sur la proue de la trirème
d'Adrien, regardant au-delà du Nil vert et bourbeux. Vous vous étiez
penché sur l'étang limpide d'un paysage grec, mirant dans l'argent des
eaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et tout cela
avait été ce que l'art pouvait être, de l'inconscience, de l'idéal, de
l'à-peu près. Un jour, jour fatal, auquel je pense quelquefois, je
résolus de peindre un splendide portrait de vous tel que vous êtes
maintenant, non dans les costumes des temps révolus, mais dans vos
propres vêtements et dans votre époque. Fût-ce le réalisme du sujet ou
la simple idée de votre propre personnalité, se présentant ainsi à moi
sans entours et sans voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant
que j'y travaillais, chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me
semblaient révéler mon secret. Je m'effrayais que chacun pût connaître
mon idolâtrie. Je sentis, Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de
moi-même dans cette oeuvre. C'est alors que je résolus de ne jamais
permettre que ce portrait fut exposé. Vous en fûtes un peu ennuyé. Mais
alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout cela signifiait
pour moi. Harry, à qui j'en parlai, se moqua de moi, je ne m'en souciais
pas. Quand le tableau fut terminé et que je m'assis tout seul en face de
lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours après qu'il
eût quitté mon atelier, dès que je fus débarrassé de l'intolérable
fascination de sa présence, il me sembla que j'avais été fou en
imaginant y avoir vu autre chose que votre beauté et plus de choses que
je n'en pouvais peindre. Et même maintenant je ne puis m'empêcher de
sentir l'erreur qu'il y a à croire que la passion éprouvée dans la
création puisse jamais se montrer dans l'oeuvre créée. L'art est
toujours plus abstrait que nous ne l'imaginons. La forme et la couleur
nous parlent de forme et de couleur, voilà tout. Il me semble souvent
que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il ne le révèle. Aussi lorsque
je reçus cette offre de Paris, je résolus de faire de votre portrait le
clou de mon exposition. Je ne soupçonnais jamais que vous pourriez me le
refuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait ne peut
être montré. Il ne faut pas m'en vouloir, Dorian, de tout ce que je
viens de vous dire. Comme je le disais une fois à Harry, vous êtes fait
pour être aimé....
Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent de nouveau et
un sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé. Il était sauvé
pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se défendre d'une infinie pitié
pour le peintre qui venait de lui faire une si étrange confession, et il
se demandait si lui-même pourrait jamais être ainsi dominé par la
personnalité d'un ami. Lord Henry avait ce charme d'être très dangereux,
mais c'était tout. Il était trop habile et trop cynique pour qu'on put
vraiment l'aimer. Pourrait-il jamais exister quelqu'un qui le remplirait
d'une aussi étrange idolâtrie? Était-ce là une de ces choses que la vie
lui réservait?...
--Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez
réellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous réellement vu?
--J'y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui me semblait
très curieux.
--Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?
Dorian secoua la tête.
--Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous
laisser face à face avec ce tableau.
--Vous y arriverez un jour?
--Jamais!
--Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous
avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraiment influencé mon
talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous ne savez
pas ce qu'il m'en coûte de vous dire tout cela!...
--Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous
sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas même un compliment.
--Ce ne pouvait être un compliment. C'était une confession; maintenant
que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est allé.
Peut-être ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.
--C'était une confession très désappointante.
--Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le
tableau? Il n'y avait pas autre chose à voir....
--Non, il n'y avait rien de plus à y voir. Pourquoi le demander? Mais il
ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux
amis; nous devons nous en tenir là....
--Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.
--Oh! Harry! s'écria l'adolescent avec un éclat de rire; Harry passe ses
journées à dire des choses incroyables et ses soirées à faire des choses
invraisemblables. Tout à fait le genre de vie que j'aimerais. Mais je ne
crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je viendrai à
vous aussitôt, Basil.
--Vous poserez encore pour moi?
--Impossible!
--Vous gâtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne
rencontre deux fois son idéal; très peu ont une seule fois cette chance.
--Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser
pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie
propre.... Je viendrai prendre le thé avec vous. Ce sera tout aussi
agréable.
--Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec
tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous ne vouliez
pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y
pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vous éprouvez.
Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. Pauvre Basil! Comme il
connaissait peu la véritable raison! Et comme cela était étrange qu'au
lieu d'avoir été forcé de révéler son propre secret, il avait réussi
presque par hasard, à arracher le secret de son ami! Comme cette
étonnante confession l'expliquait à ses yeux! Les absurdes accès de
jalousie du peintre, sa dévotion farouche, ses panégyriques
extravagants, ses curieuses réticences, il comprenait tout maintenant et
il en éprouva une contrariété. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir
quelque chose de tragique dans une amitié aussi empreinte de romanesque.
Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à tout prix. Il
ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvrir aux regards.
Ç'avait été de sa part une vraie folie que de le laisser, même une
heure, dans une chambre où tous ses amis avaient libre accès.
X
Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si
cet homme avait eu la curiosité de regarder derrière le paravent. Le
valet était parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian
alluma une cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda.
Il y pouvait voir parfaitement la face de Victor qui s'y reflétait.
C'était un masque placide de servilisme. Il n'y avait rien à craindre de
ce côté. Cependant, il pensa qu'il était bon de se tenir sur ses gardes.
Il lui dit, d'un ton très bas, de demander à la gouvernante de venir lui
parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer
immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet
sortit, que ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-être
était-ce un simple effet de son imagination?
Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soie noire, ses
mains ridées couvertes de mitaines à l'ancienne mode, entrait dans la
bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d'étude.
--La vieille salle d'étude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est
toute pleine de poussière! Il faut que je la fasse mettre en ordre et
nettoyer avant que vous y alliez. Elle n'est pas présentable pour vous,
monsieur, pas du tout présentable.
--Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef,
simplement....
--Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignées si vous y
allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa
Seigneurie est morte.
Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avait gardé un
souvenir détestable.
--Ça ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette pièce, et
c'est tout. Donnez-moi la clef.
--Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son
trousseau d'une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite
l'avoir retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous
proposez d'habiter là-haut, monsieur, vous êtes ici si confortablement.
--Non, non, s'écria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est très
bien.
Elle s'attarda un moment, très loquace sur quelques détails du ménage.
Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son idée. Elle se
retira en minaudant.
Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et
regarda autour de lui. Ses regards s'arrêtèrent sur un grand couvre-lit
de satin pourpre, chargé de lourdes broderies d'or, un splendide travail
vénitien du dix-septième siècle que son grand-père avait trouvé dans un
couvent, près de Bologne. Oui, cela pourrait servir à envelopper
l'horrible objet. Peut-être cette étoffe avait-elle déjà servi de drap
mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une chose qui avait sa
propre corruption, pire même que la corruption de la mort, une chose
capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce
que les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l'image peinte
sur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa grâce. Ils
la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image
durerait; elle serait toujours vivante.
Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit à Basil la véritable
raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basil l'eût aidé à
résister à l'influence de lord Henry et aux influences encore plus
empoisonnées de son propre tempérament. L'amour qu'il lui portait--car
c'était réellement de l'amour--n'avait rien que de noble et
d'intellectuel. Ce n'était pas cette simple admiration physique de la
beauté qui naît des sens et qui meurt avec la fatigue des sens. C'était
un tel amour qu'avaient connu Michel Ange, et Montaigne, et Winckelmann,
et Shakespeare lui-même. Oui, Basil eût pu le sauver. Mais il était trop
tard, maintenant. Le passé pouvait être anéanti. Les regrets, les
reniements, ou l'oubli pourrait faire cela. Mais le futur était
inévitable. Il y avait en lui des passions qui trouveraient leur
terrible issue, des rêves qui projetteraient sur lui l'ombre de leur
perverse réalité.
Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le
couvrait et la jetant sur son bras, passa derrière le paravent. Le
portrait était-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas
changé et son aversion pour lui en fut encore augmentée. Les cheveux
d'or, les yeux bleus, et les roses rouges des lèvres, tout s'y trouvait.
L'expression seulement était autre. Cela était horrible dans sa cruauté.
En comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures,
comme les remontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaient
futiles! Combien futiles et de peu d'intérêt! Sa propre âme le regardait
de cette toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses
traits et il jeta le riche linceul sur le tableau. Au même instant on
frappa à la porte, il passait de l'autre côté du paravent au moment où
son domestique entra.
--Les encadreurs sont là, monsieur.
Il lui sembla qu'il devait d'abord écarter cet homme. Il ne fallait pas
qu'il sût où la peinture serait cachée. Il y avait en lui quelque chose
de dissimulé, ses yeux étaient inquiets et perfides. S'asseyant à sa
table il écrivit un mot à lord Henry, lui demandant de lui envoyer
quelque chose à lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver à
huit heures un quart le soir.
--Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et
faites entrer ces hommes.
Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et M. Hubbard
lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street, entra avec un
jeune aide à l'aspect rébarbatif. M. Hubbard était un petit homme
florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art était
fortement atténuée par l'insuffisance pécuniaire des artistes qui
avaient affaire à lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il
attendait qu'on vint à lui. Mais il faisait toujours une exception en
faveur de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait
tout le monde. Rien que le voir était une joie.
--Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains
charnues et marquées de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour
moi l'honneur de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre
de toute beauté, monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du
vieux florentin. Cela vient je crois de Fonthill.... Conviendrait
admirablement à un sujet religieux, M. Gray.
--Je suis fâché que vous vous soyez donné le dérangement de monter, M.
Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique je ne sois guère en
ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je voulais seulement
faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez lourd et
je pensais à vous demander de me prêter deux de vos hommes.
--Aucun dérangement, M. Gray. Toujours heureux de vous être agréable.
Quelle est cette oeuvre d'art?
--La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la
transporter telle qu'elle est là, avec sa couverture. Je désire qu'elle
ne soit pas abîmée en montant.
--Cela est très facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant,
avec l'aide de son apprenti, à détacher le tableau des longues chaînes
de cuivre auxquelles il était suspendu. Et où devons-nous le porter, M.
Gray?
--Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me
suivre. Ou peut-être feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que
ce ne soit bien haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est
plus large.
Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ils commencèrent à
monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau très volumineux et
de temps en temps, en dépit des obséquieuses protestations de M.
Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchands un vif déplaisir à voir
un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian leur donnait un
coup de main.
--C'est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme,
haletant, lorsqu'ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait son
front dénudé.
--Je crois que c'est en effet très lourd, murmura Dorian, ouvrant la
porte de la chambre qui devait receler l'étrange secret de sa vie et
dissimuler son âme aux yeux des hommes.
Il n'était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre ans, non,
vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il était
enfant, et de salle d'étude un peu plus tard. C'était une grande pièce,
bien proportionnée, que lord Kelso avait fait bâtir spécialement pour
son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance avec sa mère,
et d'autres raisons lui avaient toujours fait haïr et tenir à distance.
Il sembla à Dorian qu'elle avait peu changé. C'était bien là, la vaste
_cassone_ italienne avec ses moulures dorées et ternies, ses panneaux
aux peintures fantastiques, dans laquelle il s'était si souvent caché
étant enfant. C'étaient encore les rayons de bois vernis remplis des
livres de classe aux pages cornées. Derrière, était tendue au mur la
même tapisserie flamande déchirée, où un roi et une reine fanés jouaient
aux échecs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers
cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseaux chaperonnés au bout de leurs
poings gantés. Comme tout cela revenait à sa mémoire! Tous les instants
de son enfance solitaire s'évoquait pendant qu'il regardait autour de
lui. Il se rappela la pureté sans tache de sa vie d'enfant et il lui
sembla horrible que le fatal portrait dût être caché dans ce lieu.
Combien peu il eût imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que la vie
lui réservait!
Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pièce aussi éloignée des
regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui n'y pourrait
pénétrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la toile pourrait
devenir bestiale, boursouflée, immonde. Qu'importait? Nul ne la verrait.
Lui-même ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la
corruption hideuse de son âme? Il conserverait sa jeunesse, c'était
assez. Et, en somme, son caractère ne pouvait-il s'embellir? Il n'y
avait aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte....
Quelque amour pouvait traverser sa vie, la purifier et la délivrer de
ces péchés rampant déjà autour de lui en esprit et en chair--de ces
péchés étranges et non décrits auxquels le mystère prête leur charme et
leur subtilité. Peut-être un jour l'expression cruelle abandonnerait la
bouche écarlate et sensitive, et il pourrait alors montrer au monde le
chef-d'oeuvre de Basil Hallward.
Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine par
semaine, l'image peinte vieillirait: elle pourrait échapper à la hideur
du vice, mais la hideur de l'âge la guettait. Les joues deviendraient
creuses et flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux
flétris, les marquant d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient
leur brillant; la bouche affaissée et entr'ouverte aurait cette
expression grossière ou ridicule qu'ont les bouches des vieux. Elle
aurait le cou ridé, les mains aux grosses veines bleues, le corps déjeté
de ce grand père qui avait été si dur pour lui, dans son enfance. Le
tableau devait être caché aux regards. Il ne pouvait en être autrement.
--Faites-le rentrer, s'il vous plaît, M. Hubbard, dit-il avec peine en
se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais à
autre chose.
--Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui
soufflait encore; où le mettrons-nous?
--Oh! n'importe où, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit
accroché. Posez-le simplement contre le mur; merci.
--Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?
Dorian tressaillit....
--Cela ne vous intéresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant pas
des yeux. Il était prêt à bondir sur lui et à le terrasser s'il avait
essayé de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de sa vie.
--Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis très obligé
de la bonté que vous avez eue de venir ici.
--Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prêt à vous servir!
Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui
regardait Dorian avec un étonnement craintif répandu sur ses traits
grossiers et disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi
merveilleusement beau.
Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et
mit la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne ne pourrait regarder
l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.
En regagnant sa bibliothèque il s'aperçut qu'il était cinq heures
passées et que le thé était déjà servi. Sur une petite table de bois
noir parfumé, délicatement incrustée de nacre,--un cadeau de lady
Radley, la femme de son tuteur, charmante malade professionnelle qui
passait tous les hivers au Caire--se trouvait un mot de lord Henry avec
un livre relié de jaune, à la couverture légèrement déchirée et aux
tranches salles. Un numéro de la troisième édition de la _St-James
Gazette_ était déposée sur le plateau à thé. Victor était évidemment
revenu. Il se demanda s'il n'avait pas rencontré les hommes dans le hall
alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne s'était pas enquis auprès
d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il remarquerait sûrement l'absence du
tableau, l'avait même sans doute déjà remarquée en apportant le thé. Le
paravent n'était pas encore replacé et une place vide se montrait au
mur. Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la
maison et tâchant de forcer la porte de la chambre. Il était horrible
d'avoir un espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de
personnes riches exploitées toute leur vie par un domestique qui avait
lu une lettre, surpris une conversation, ramassé une carte avec une
adresse, ou trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de
dentelle.
Il soupira et s'étant versé du thé, ouvrit la lettre de lord Henry.
Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre
qui pourrait l'intéresser, et qu'il serait au club à huit heures un
quart. Il ouvrit négligemment la _St-James Gazette_ et la parcourut. Une
marque au crayon rouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut
attentivement le paragraphe suivant:
«ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE--Une enquête a été faite ce matin à
Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du District, sur le
décès de Sibyl Vane, une jeune actrice récemment engagée au Théâtre
Royal, Holborn. On a conclu à la mort par accident. Une grande sympathie
a été témoignée à la mère de la défunte qui se montra très affectée
pendant qu'elle rendait son témoignage, et pendant celui du Dr Birrell
qui a dressé le bulletin de décès de la jeune fille.»
Il s'assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcher dans
la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme tout cela était
affreux! Quelle horreur véritable créaient les choses! Il en voulut un
peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce reportage. C'était stupide de sa
part de l'avoir marqué au crayon rouge. Victor pouvait l'avoir lu. Cet
homme savait assez d'anglais pour cela.
Peut-être même l'avait-il lu et soupçonnait-il quelque chose? Après
tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray
et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien à craindre. Dorian Gray ne
l'avait pas tuée.
Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait envoyé.
Il se demanda ce que c'était. Il s'approcha du petit support octogonal
aux tons de perle qui lui paraissait toujours être l'oeuvre de quelques
étranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant le
volume, il s'installa dans un fauteuil et commença à le feuilleter; au
bout d'un instant, il s'y absorba. C'était le livre le plus étrange
qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons délicats de flûtes,
exquisément vêtus, les péchés du monde passaient devant lui en un muet
cortège. Ce qu'il avait obscurément rêvé prenait corps à ses yeux; des
choses qu'il n'avait jamais imaginées se révélaient à lui graduellement.
C'était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple étude
psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de
réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes las passions et les modes de
penser des autres siècles, et de résumer en lui les états d'esprit par
lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple artificialité ces
renonciations que les hommes avaient follement appelées Vertus, aussi
bien que ces révoltes naturelles que les hommes sages appellent encore
Péchés. Le style en était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à
la fois, plein d'argot et d'archaïsmes, d'expressions techniques et de
phrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages de ces
fins artistes de l'école française; les _Symbolistes_. Il s'y trouvait
des métaphores aussi monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de
couleurs. La vie des sans y était décrite dans des termes de philosophie
mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases
spirituelles d'un saint du moyen âge ou les confessions morbides d'un
pécheur moderne. C'était un livre empoisonné. De lourdes vapeurs
d'encens se dégageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La
simple cadence des phrases, l'étrange monotonie de leur musique toute
pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment répétés,
évoquaient dans l'esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se
succédaient, une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant
inconscient de la chute du jour et de l'envahissement des ombres. Un
ciel vert-de-grisé sans nuages, piqué d'une étoile solitaire, éclairait
les fenêtres. Il lut à cette blême lumière tant qu'il lui fut possible
de lire. Enfin, après que son domestique lui eut plusieurs fois rappelé
l'heure tardive, il se leva, alla dans la chambre voisine déposer le
livre sur la petite table florentine qu'il avait toujours près de son
lit, et s'habilla pour dîner.
Il était près de neuf heures lorsqu'il arriva au club, où il trouva lord
Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant très ennuyé.
--J'en suis bien fâché, Harry! lui cria-t-il, mais c'est entièrement de
votre faute. Le livre que vous m'avez envoyé m'a tellement intéressé
que j'en ai oublié l'heure.
--Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, répliqua son hôte en se levant.
--Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intéressé, il y a une
grande différence.
--Ah! vous avez découvert cela! murmura lord Henry.
Et ils passèrent dans la salle à manger.