Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt commun.»

--Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.

--Qui est-ce?

--Elle s'appelle Sibyl Vane.

--Je n'en ai jamais entendu parler.

--Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale.

--Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe

décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une

façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur

l'intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de

l'intelligence sur les moeurs.

--Harry, pouvez-vous dire?

--Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce

moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je

ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes,

les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles;

si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez

guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait

agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour

essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus

brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est

fini. Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre

fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y

a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle,

et deux d'entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se

respecte. A propos, parlez-moi de votre génie. Dopais quand la

connaissez-vous?

--Ah! Harry, vos idées me terrifient.

--Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?

--Depuis trois semaines.

--Et comment l'avez-vous rencontrée?

--Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi....

Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais rencontré.

Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la vie. Pendant

des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre

dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais

Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité

folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me

fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un

exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh

bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quête de

quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec

ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses péchés

splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en

réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte

de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette

merveilleuse soirée où nous dînâmes ensemble pour la première fois, à

propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de

l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai

vers l'Est et me perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et

farouches et de squares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je

passai devant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes de

gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus

étonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait à l'entrée, fumant un

ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énorme diamant

brillait sur le plastron taché de sa chemise. «Voulez-vous une loge,

mylord? me dit-il dès qu'il m'aperçut en ôtant son chapeau avec une

servilité importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui

m'amusa. C'était un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en

vérité j'entrai et je payai cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne

pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'eût été, mon cher

Harry, si ce n'eût été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de

toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.»

--Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne

faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire

le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez

toujours amoureux. Une _grande passion_ est le lot de ceux qui n'ont

rien à faire. C'est la seule utilité des classes désoeuvrées dans un

pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est

que le commencement.

--Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, maussade.

--Non, je la crois profonde.

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les

véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur fidélité,

je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur défaut d'imagination.

La fidélité est à la vie sentimentale ce que la stabilité est à la vie

intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je

l'analyserai un jour. La passion de la propriété est en elle. Il y a

bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que

d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre.

Continuez votre récit.

--Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face à

face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à contempler la

salle. C'était une clinquante décoration de cornes d'abondance et

d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de troisième

classe. Les galeries et le parterre étaient tout à fait bondés de

spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales étaient absolument

vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais

qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des

oranges et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible

consommation de noix.

--Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.

--Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je commençais à me

demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le

programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry?

--Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères aimaient assez

ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce

qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. En art, comme en

politique, _les grands-pères ont toujours tort_. (En français dans

le texte.)

--Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était «Roméo et

Juliette»; je dois avouer que je fus un peu contrarié à l'idée de voir

jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'étais en quelque

sorte intrigué. A tout hasard je me décidai à attendre le premier acte.

Il y avait un maudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant

un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau

se leva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé,

avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une

figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu près aussi laid. Il

jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutent leurs insanités a

leurs rôles et semblait être dans les termes les plus amicaux avec le

parterre. Ils étaient tous deux aussi grotesques que les décors; on eut

pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez

une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une

fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé,

des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme des

pétales de rose. C'était la plus adorable créature que j'aie vue de ma

vie. Vous m'avez dit une fois que le pathétique vous laissait

insensible. Mais cette beauté, cette simple beauté eut rempli vos yeux

de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus à peine voir cette jeune

fille qu'à travers la buée de larmes qui me monta aux paupières. Et sa

voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait très bas

tout d'abord, avec des notes profondes et mélodieuses: comme si sa

parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus

haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un hautbois

lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que

l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait

des moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage

des violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et

celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand

je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose

différente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas,

Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je

vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant,

Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien,

aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans

la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, vêtue du pourpoint et des

chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle était folle et se trouvait

en face d'un roi coupable à qui elle donnait à porter de la rue et

faisait prendre des herbes amères. Elle était innocente et les mains

noires de la jalousie étreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je

l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes

ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limitées à

leur époque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît

leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les

pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune d'elles. Elles conduisent dans

le parc le matin et babillent aux thés de l'après-midi. Elles ont leurs

sourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sont

parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien différente est une

actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul être digne

d'amour est une actrice.

--Parce que j'en ai tant aimé, Dorian.

--Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures

peintes.

--Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a

quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.

--Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane.

--Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais,

vous me direz ce que vous ferez.

--Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout

vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je

commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me

comprendriez.

--Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne

commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très

obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi--passez-moi les

allumettes comme un gentil garçon...merci--où en sont vos relations

avec Sibyl Vane.

Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu:

--Harry! Sibyl Vane est sacrée.

--Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être recherchées,

Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement pénétrante. Mais pourquoi

vous inquiéter? Je suppose qu'elle sera à vous quelque jour. Quand on

est amoureux, on s'abuse d'abord soi-même et on finit toujours par

abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la

connaissez, en tout cas, j'imagine?

--Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à ce théâtre,

le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin du spectacle et

m'offrit de me conduire derrière la toile pour me présenter à elle. Je

m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette était morte depuis des

siècles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre à Vérone. Je

compris à son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais

bu trop de Champagne ou d'autre chose.

--Je n'en suis pas surpris.

--Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui

répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement

désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques

étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à vendre.

--Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger

par les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher.

--Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses moyens,

dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du théâtre et

je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des cigares qu'il

recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir,

naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde

révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des arts.

C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire

pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq

banqueroutes étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait

avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.

--C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gens font

faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se ruiner pour la

poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour la première fois

à Miss Sibyl Vane?

--Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais m'y

décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait regardé, du moins

je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra résolu à me

conduire sur le théâtre, si bien que je consentis. C'est curieux,

n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa connaissance?

--Non, je ne trouve pas.

--Mon cher Harry, pourquoi donc?

--Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce

qu'il advint de la petite?

--Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une

enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui

parlais de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son

pouvoir. Je crois que nous étions un peu énervés. Le vieux juif

grimaçait dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre

compte, tandis que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il

s'obstinait à m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que

je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien plutôt

l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.»

--Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!

--Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un héros de

théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mère, une vieille

femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de

peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs.

--Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, en

examinant ses bagues.

--Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne

m'intéressait pas.

--Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans

les tragédies des autres.

--Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe d'où elle vient?

De sa petite tête à son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque

soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus

merveilleuse.

--Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec moi. Je

pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais

pas, mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais.

--Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours

ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, dit Dorian

ouvrant ses yeux bleus étonnés.

--Vous venez toujours si horriblement tard.

--Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, s'écria-t-il,

même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; et quand je songe à

l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis

rempli d'angoisse!

--Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?

Il secoua la tête.

--Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera Juliette.

--Quand est-elle Sibyl Vane?

--Jamais.

--Je vous en félicite.

--Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde

en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je

vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse

aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi

comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux!

Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en

deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs

cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je

l'adore!

Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de

fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il

était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait

rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était

développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était

sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée.

--Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

--Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces

soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez

certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif.

Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit

mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela

sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai

convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.

--Cela serait impossible, mon cher enfant.

--Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé

de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent

que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur

époque.

--Bien, quand irons-nous?

--Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette

demain.

--Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil.

--Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il

faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir

dans le premier acte, quand elle rencontre Roméo.

--Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un thé ou

une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne

dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire?

--Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal à

moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre,

spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la

peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que

je m'en délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je

ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me

donne de bons conseils.

Lord Henry sourit:

--On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus besoin.

C'est ce que j'appelle l'abîme de la générosité.

--Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu

philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela.

--Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans

ses oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses

préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie

connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de mauvais

artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne

présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand poète, un vrai

grand poète, est le plus prosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs

sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont

pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre de sonnets de

second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le poème

qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème qu'ils n'osent

réaliser.

--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant

son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la

table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais.

Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.

Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent

et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé

au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour

quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en

était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet

d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais

les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires

et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et

finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui

paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par

comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque

regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne

pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni

empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son

imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait

des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait

les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait

les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors,

quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter

l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs

de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se

séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent,

il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On

ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience--et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses

yeux d'agate brune--que c'était à cause de certains mots de lui, des

mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était

tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration

devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il

l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque

chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même

ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient

révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet

de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse

directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps,

une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment

ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses

chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture.

Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée

de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu

conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle

figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de

la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!...

Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les

joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au

sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses

rouges.

L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de

l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les

sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire

où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions

psychiques.

Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et

quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles!

L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le

corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait

Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un

mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de

l'esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une

science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la

vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous

comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique.

C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les

moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement,

ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des

caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il

fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y

a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose

comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment

démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et

que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le

commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la

seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des

passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et

qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion

soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince

intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la

curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce

n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle

contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le

travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à

l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus

dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons,

nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles

mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il

arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les

autres nous en faisons une sur nous-mêmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la

porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de

s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le

soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des

maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal

ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la

vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela

finirait.

Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme

sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il

lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.

V

--Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille,

ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits

fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres,

était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si

contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth

sur la tête de sa fille.

--Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je

vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été

très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.

La jeune fille leva une tête boudeuse.

--De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour

vaut mieux que l'argent.

--M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour

acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela,

Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très

aimable.

--Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me

parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre.

--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua

la vieille femme en gémissant.

Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.

--Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant

s'occupe de nous.

Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une

respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes.

Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux

de sa robe.

--Je l'aime! dit-elle simplement.

--Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste

grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille.

L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses

yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis

ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils

s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La

Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui

soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de

sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa

passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait

recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à

sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses

paupières étaient chaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage.

Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au

mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la

ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les

lèvres fines remuaient, et elle sourit....

Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la

gênait.

--Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais

pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour

lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et

cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort

inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement

fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant?

La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues,

et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl

courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.

--Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père.

Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste.

Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans.

Ah! puisse-je être toujours heureuse!

--Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et

puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout

cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en

Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous

montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est

riche....

--Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!

Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui

deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle

serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un

jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait

la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose

de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa

soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait.

Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait

mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine

que ce tableau devait être touchant.

--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le

jeune homme avec un grognement amical.

--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle;

vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre

et à le pincer.

James Vane regarda sa soeur avec tendresse.

--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois

bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y

tiens pas.

--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane,

ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se

mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il

était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il

aurait augmenté le pathétique de la situation.

--Pourquoi pas, mère, je le pense.

--Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie

avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les

colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous

aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.

--La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître.

Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre,

vous et Sibyl. Je le hais.

--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais

venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais

que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom

Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se

moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de

m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous

allions au Parc!

--Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les

gens chics qui vont au Parc.

--Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de

son veston.

Il hésita un moment.

--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre

toilette.

Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant

l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus....

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la

vieille, immobile dans son fauteuil:

--Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il.

--Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage.

Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se

trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se

troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait

toujours s'il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucune

observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre.

Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par

d'étranges et soudaines défaites.

--J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer,

James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie

vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués

sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent

dans les meilleures familles.

--Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous

avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce

que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas

qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.

--James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.

--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et

passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que

cela veut dire?

--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre

profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages.

Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque

notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore

savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux

que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est

toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et

les fleurs qu'il envoie sont délicieuses.

--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.

--Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom.

Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un

membre de l'aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre....

--Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!

--Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance

particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune

raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que

c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela

pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un

charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le

monde les a remarquées.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les

vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose

lorsque Sibyl entra en courant....

--Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?

--Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au

revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes

chemises; aussi ne vous inquiétez pas.

--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.

Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque

chose dans son regard l'avait effrayée.

--Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.

Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et

les ranimèrent.

--Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond

cherchant une galerie imaginaire.

--Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.

Il détestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise

s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air

étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi

gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud

marchant une rose à la main.

Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le

regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion

d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et

qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement

inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses

lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir

d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du

bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et

de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant

aux méchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas

toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt

être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Être claquemuré

dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent

à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire

les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à

Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers.

Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse

qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée

par six policemen à cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois

fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il

n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les

hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il

serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa

voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en

train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la

sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se

marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison

magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait

qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas

follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle

connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque

courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher.

Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui,

et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il

était plein de la tristesse de quitter son _home_.

Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout

inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la

position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait

rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un

curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte,

et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi

la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl

et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs

parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient.

Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle,

une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase

hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il

avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient

suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un

coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une

contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la

lèvre inférieure.

--Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je

fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque

chose....

--Que voulez-vous que je vous dise?

--Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas,

répondit-elle en lui souriant.

Il haussa les épaules.

--Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier,

Sibyl.

Elle rougit....

--Que voulez-vous dire, Jim?

--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en

avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.

--Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je

l'aime!

--Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui

est-il? j'ai le droit de le savoir.

--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant

garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez

jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez

quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le

monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir

au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je

jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir

assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer

le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se

surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du

bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une

révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince

Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis

pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté

entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On

devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et

maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie

ronde de fleurs dans le ciel bleu.

--C'est un gentleman, dit le frère revêche.

--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?

--Il veut faire de vous une esclave!

--Je frémis à l'idée d'être libre!

--Il faut vous méfier de lui.

--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.

--Sibyl, vous êtes folle!

Elle se mit à rire et lui prit le bras.

--Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour,

vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez

pas l'air si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser

que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai

jamais été. La vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile.

Maintenant ce sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi

j'en ai découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons

passer tout ce beau monde.

Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes

semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un

nuage tremblant d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles

aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.

Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de ses

projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les paroles

comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, ne

pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des lèvres

moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à éveiller. Après quelque

temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision

d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et dans une voiture

découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.

Elle bondit sur ses pieds.

--Le voici! cria-t-elle.

--Qui? dit Jim Vane.

--Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria.

Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:

--Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir!

s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant

eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait

disparu du Pare.

--Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le

montrer.

--Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au

ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...

Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient l'air

comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une dame

tout près d'eux ricanait.

--Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.

Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait

de ce qu'il avait dit.

Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du monument. La

tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua

la tête.

--Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais

caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses?

Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et

malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend

meilleur et tout ce que vous dites est très mal.

--J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère ne vous

sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je

voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie

d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas

signé.

--Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des héros de

ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant à jouer. Je ne

veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait

bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais

de mal à ceux que j'aime, n'est-ce pas?

--Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse.

--Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle.

--Et lui?

--Lui aussi, toujours!

--Il fera bien!

Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était

après tout qu'un enfant....

A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa tout près de

leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinq heures, et

Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour

qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant

que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il détestait

les scènes quelles qu'elles fussent.

Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme

était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre cet

étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant

lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui

caressèrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle

affection. Ses yeux étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit.

Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il

entra. Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les

mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe

tachée. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la

rue, il percevait le bourdonnement qui dévorait chacune des minutes lui

restant à vivre là....

Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans ses mains.

Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait déjà

dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le regardait, pénétrée de

crainte. Les mots tombaient de ses lèvres, machinalement. Un mouchoir de

dentelle déchiré s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent,

il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs

yeux se rencontrèrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....

--Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne répondit pas

et ses yeux vaguèrent par la chambre.

--Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. Étiez-vous mariée

avec mon père?

Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le

moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des

mois, elle attendait craintivement était enfin venu et elle ne se

sentait pas effrayée. C'était vraiment pour elle comme un

désappointement. La question ainsi vulgairement posée demandait une

réponse directe. La situation n'avait pas été amenée graduellement.

C'était cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition.

--Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de la vie.

--Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les

poings.

Elle secoua la tête:

--Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous

deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre

lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il avait de

hautes relations.

Un juron s'échappa de ses lèvres:

--Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl....

C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le

dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!

Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille

femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.

--Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme

s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.

--Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon

père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte

maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à

surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma

soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un

chien. Je le jure!...

La folle exagération de la menace, le geste passionné qui l'accompagnait

et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus intéressante aux

yeux de la mère. Elle était familiarisée avec ce ton. Elle respira plus

librement, et pour la première fois depuis des mois, elle admira

réellement son fils. Elle aurait aimé à poursuivre cette scène dans

cette note émouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles

et préparé les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il

fallut marchander le cocher. Les instants étaient absorbés par de

vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau désappointement qu'elle agita

le mouchoir de dentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture.

Elle sentait qu'une magnifique occasion était perdue. Elle se consola

en disant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie,

maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant à surveiller. Elle se

rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace;

elle avait été vivement et dramatiquement exprimée. Elle sentait bien

qu'un jour ils en riraient tous ensemble.

Le portrait de Dorian Gray · 第 14 / 30 题