Certes M. de Talleyrand n'aurait pas eu assez de sourires de dédain
pour de tels renversements de toute diplomatie sensée dans le cabinet
des Tuileries, sous les ministres parlementaires de Louis-Philippe.
Engager la guerre générale avec l'Europe pour qu'un pacha factieux du
Kaire fumât sa pipe à Damas, à Alep, à Constantinople, cela
ressemblait tout à fait à la diplomatie prêchée aujourd'hui à la
France par les publicistes garibaldiens, poussant la France à risquer
ses trésors de paix, de sécurité, d'or et de sang français, pour qu'un
duc de Savoie, brave, aventureux et ambitieux de chimères, fasse des
entrées capitoliennes à Florence, à Rome et à Naples!
C'est à l'Angleterre seule de se féliciter du démembrement de l'empire
ottoman par Méhémet-Ali, ou de la promenade monarchique du roi de
Piémont en Italie pour y lever une armée de quatre cent mille hommes
concentrés dans la main d'un client obligé des Anglais.
Louis-Philippe, convaincu par son bon sens à courte vue du danger de
ces politiques guerroyantes, chercha à s'affermir par des alliances.
Or savez-vous quel système lui conseillèrent les ministres de ce qu'on
appelait alors le _tiers-parti_ dans les chambres, ministère
d'honnêtes et discrets légistes, ministère jaloux qui dissertait
agréablement aux oreilles de la médiocrité, et qui n'inspirait de la
jalousie à personne? Ils inventèrent pour la France ce qui n'avait
jamais été inventé avant eux en diplomatie, l'alliance avec les
petites puissances, c'est-à-dire l'alliance de la force avec la
faiblesse, l'alliance de la grandeur avec la petitesse, l'alliance de
quarante millions d'hommes avec des puissances de trois ou quatre cent
mille sujets, l'alliance d'un budget d'un milliard avec des indigents
et des nécessiteux qui ont à peine de quoi solder la sentinelle
veillant à leur porte; alliance qui compromet sans cesse les grands
États dans la cause des petits, sans que les petits États aient
d'autres secours à porter aux grands que leur faiblesse et leur
insignifiance; alliance qui donne pour ennemis éventuels à la France
l'Angleterre, la Russie, la Prusse, l'Autriche, et qui lui donne pour
amis Bade ou Turin! Le nom justement respecté de l'honnête homme qui
inventa cette sublimité diplomatique est sur mes lèvres; mais je ne le
nommerai pas, par considération pour sa probité politique digne de
meilleures inspirations. Cette grotesque invention du monde renversé
prouve seulement que l'éloquence n'est pas de la diplomatie, et
qu'entre le barreau et la tribune il y a la distance des affaires
privées aux affaires publiques.