Six jours avant, j'avais dîné chez lui, pour la seconde fois, presque
en famille, dernier convive de ceux qu'il aimait à réunir toutes les
semaines à sa table. J'assistai, par respect pour la haute
intelligence humaine, à sa sépulture. Son hôtel, ou plutôt son palais,
était plein, depuis l'atrium jusqu'au salon, d'une foule immense et
somptueuse, dans tous les costumes, sous toutes les décorations de
toutes les époques où il avait joué les grands rôles de la vie
sociale, et rendu des services publics ou des services personnels à
cette multitude de clients. C'étaient les ministres de la religion,
avec lesquels sa dernière signature l'avait réconcilié quelques jours
auparavant, et qui venaient constater tardivement sa résipiscence; les
ambassadeurs de toutes les cours, avec lesquelles il avait négocié
depuis Louis XVI, le Directoire, la République, l'Empire, les deux
Restaurations, la monarchie légitime et illégitime, qui lui devaient
les mêmes honneurs; les anciens sénateurs, les nouveaux pairs de
France, les membres de l'Institut, fiers d'avoir compté dans leurs
rangs l'art de négocier comme le premier des arts de la paix; les
employés du ministère des affaires étrangères sous tous les régimes,
qui tous avaient eu à se louer de sa bonté et à profiter de ses
leçons; enfin quelques vieux survivants de son cabinet intime, rouages
inconnus de la grande machine européenne, rédacteurs consommés de ses
hautes pensées, qui l'avaient d'autant plus admiré qu'ils avaient,
pour ainsi dire, plus vécu à son ombre ou dans sa sphère. Ceux-là
étaient sortis, en simple habit noir, de leur retraite, non pour être
remarqués, mais pour se rendre à eux-mêmes le témoignage de la
fidélité de leur mémoire et de leur reconnaissance au delà du tombeau.
Les marches du grand escalier étaient bordées d'une domesticité depuis
longtemps rentrée dans la retraite, mais dont les larmes attestaient
l'attachement qu'ils portaient au plus indulgent et au plus libéral
des maîtres. Cette foule rappelait les jours de 1814, où, dans un
congrès intime entre l'empereur de Russie, le roi de Prusse, les
ministres de toute l'Europe et le souverain diplomate, ce même palais
d'un particulier avait vu disposer du sort de l'Europe, et la paix
sortir de la guerre dans cette même capitale dont la guerre était tant
de fois sortie pour le malheur de tous et pour la gloire d'un seul!
Princes de l'Église, débris vivants de l'Assemblée constituante, amis
encore vivants de Mirabeau, survivants des échafauds de la Convention,
émigrés compagnons de sa proscription d'Amérique, membres dépaysés
aujourd'hui du Directoire, dignitaires, maréchaux, généraux, ministres
de l'Empire, royalistes de 1814, auxquels un mot de ce mort avait
rendu le trône et la cour de deux rois; courtisans de l'illégitimité
d'Orléans, dont il avait ratifié l'avénement à la couronne pour
franchir un abîme par un expédient; plénipotentiaires de toutes les
puissances, qui venaient honorer, dans ce plénipotentiaire de la
nation et de la paix, cette diplomatie reine des rois, souveraineté de
la raison, providence invisible des peuples qui régit le monde en le
pondérant: tout cela, disons-nous, donnait à cette sépulture l'aspect
d'un congrès plus que d'un cortége funèbre; congrès posthume auquel il
ne manquait que l'âme de tous les congrès de ce siècle. Mais que
disons-nous? le grand diplomate, quoique muet et inanimé, n'y manquait
pas. Sa mémoire négociait encore, du fond de ce cercueil, avec tous
les partis, compensant les offenses par des services, les injures par
des éloges, les vengeances par des honneurs, et reconnaissant tous, au
moins, ainsi par leur présence, que quelque chose de grand venait de
s'évanouir des conseils de l'Europe, et que la sagesse de ce monde
venait de baisser d'un grand poids!
Quant à moi, sans honorer, dans le prince de Talleyrand, des
personnalités peu honorables et des versatilités de services qui
diminuent immensément la dignité de la vie et le prix même de ces
services, je n'ai pu m'empêcher de professer toujours la plus haute
estime pour le diplomate de la vraie révolution de 89, le diplomate de
la paix, le pondérateur de l'équilibre, le conservateur économe de la
vie des peuples au milieu de ces prodigues du sang d'autrui, qu'on
appelle les gagneurs de batailles; et, toutes les fois qu'il y a eu,
depuis les obsèques de ce grand négociateur, une de ces crises
européennes que les ambitions dénouent avec des alliances ou tranchent
avec l'épée, je n'ai pu m'empêcher de me demander curieusement à
moi-même: QU'AURAIT CONSEILLÉ À SON PAYS, DANS CETTE CIRCONSTANCE, M.
DE TALLEYRAND?
Ce sont ces conseils présumés de M. de Talleyrand dans les
circonstances où s'est trouvée et où se trouve aujourd'hui la France,
qui vont faire le sujet de ce second entretien sur la littérature
diplomatique.