C'est ainsi que le jeune poëte dont je parle vient de faire sa modeste
apparition dans le demi-jour. Ignoré la veille, on se demande
aujourd'hui: Qui est-il? _Digito monstrari et dici hic est._
Quel poëte est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire où l'emportera le
souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans
son talent et qu'il chantera à pleine haleine ce qu'il gazouille
aujourd'hui à demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur à peine
emplumé, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre, à l'aube de
son premier printemps? L'avez-vous entendu à son réveil, ou plutôt
dans son rêve d'oiseau, avant d'être tout à fait réveillé, essayer son
instinct musical dans de courtes notes à demi-voix, si imperceptibles
à l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On
dirait qu'il écoute lui-même, en dedans de lui, un invisible musicien
qui lui note l'air, et qu'il répète timidement, en s'effrayant, en se
relevant, en se reprenant lui-même, le solfége que la nature lui fait
épeler! J'ai été bien souvent témoin, dans les couvées de rossignols
ou de fauvettes, de cet apprentissage mélodieux des petits, qui
gazouillent à la sourdine le matin ce que les mères chantent à grande
voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couvée de nos poëtes
commence, comme ces oiseaux jaseurs, à chanter comme s'il avait peur
de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard éclater sa voix? Dieu le
sait, il n'est pas encore dans l'été de sa vie; mais, si mon jugement
ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un
_poëte intime_, c'est-à-dire un de ces poëtes rassasiés de la pompeuse
déclamation rimée dont nos oreilles sont obsédées dans nos écoles
classiques ou dans nos théâtres redondants et ronflants d'emphase; il
sera un de ces poëtes nés d'eux-mêmes, originaux parce qu'ils sont
individuels; un de ces poëtes qui n'ont pour _lyres_ (comme on dit)
que les cordes émues de leur propre coeur, et qui font, dans la poésie
moderne, cette révolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de
Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus
un poëte sérieux, ayant le respect de ceux qui l'écoutent, et non un
de ces poëtes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir
vivre et mourir deux ou trois, qui mêlent le _fifre_ au concert des
anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'âme de la jeunesse,
au lieu du saint enthousiasme, seul thème véritable des chants
immortels!