XII

C'est ainsi que le jeune poëte dont je parle vient de faire sa modeste

apparition dans le demi-jour. Ignoré la veille, on se demande

aujourd'hui: Qui est-il? _Digito monstrari et dici hic est._

Quel poëte est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire où l'emportera le

souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans

son talent et qu'il chantera à pleine haleine ce qu'il gazouille

aujourd'hui à demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur à peine

emplumé, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre, à l'aube de

son premier printemps? L'avez-vous entendu à son réveil, ou plutôt

dans son rêve d'oiseau, avant d'être tout à fait réveillé, essayer son

instinct musical dans de courtes notes à demi-voix, si imperceptibles

à l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On

dirait qu'il écoute lui-même, en dedans de lui, un invisible musicien

qui lui note l'air, et qu'il répète timidement, en s'effrayant, en se

relevant, en se reprenant lui-même, le solfége que la nature lui fait

épeler! J'ai été bien souvent témoin, dans les couvées de rossignols

ou de fauvettes, de cet apprentissage mélodieux des petits, qui

gazouillent à la sourdine le matin ce que les mères chantent à grande

voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couvée de nos poëtes

commence, comme ces oiseaux jaseurs, à chanter comme s'il avait peur

de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard éclater sa voix? Dieu le

sait, il n'est pas encore dans l'été de sa vie; mais, si mon jugement

ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un

_poëte intime_, c'est-à-dire un de ces poëtes rassasiés de la pompeuse

déclamation rimée dont nos oreilles sont obsédées dans nos écoles

classiques ou dans nos théâtres redondants et ronflants d'emphase; il

sera un de ces poëtes nés d'eux-mêmes, originaux parce qu'ils sont

individuels; un de ces poëtes qui n'ont pour _lyres_ (comme on dit)

que les cordes émues de leur propre coeur, et qui font, dans la poésie

moderne, cette révolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de

Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus

un poëte sérieux, ayant le respect de ceux qui l'écoutent, et non un

de ces poëtes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir

vivre et mourir deux ou trois, qui mêlent le _fifre_ au concert des

anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'âme de la jeunesse,

au lieu du saint enthousiasme, seul thème véritable des chants

immortels!

Cours familier de Littérature - Volume 10 · 第 73 / 171 题