J'avais été conduit, par une coïncidence très-naturelle de hasard et
de relations de famille, dans ce charmant séjour de villégiature.
La jeune comtesse Héléna G***, fille du prince G*** des États-Romains,
était veuve d'un officier supérieur des armées italiennes, mort de ses
blessures en Espagne. Ce général était allié à ma famille; il avait
amené sa femme en France pendant une de ses campagnes, et il l'avait
confiée à l'amitié d'une de mes proches parentes, chez laquelle
j'avais eu occasion de la voir souvent quelques années avant mes
voyages. Il était naturel qu'elle m'accueillît comme un enfant de la
maison, quand mes parents, pour achever mon éducation, m'envoyèrent
séjourner dans le pays qu'elle habitait maintenant elle-même; aussi me
reçut-elle avec le plus gracieux accueil à la ville dès que je me fus
présenté à elle, à titre d'ancienne connaissance et d'ancienne
familiarité en France. Elle partait le lendemain pour s'établir avec
sa société de printemps dans sa villa des collines euganéennes; elle
me proposa, d'un ton qui ne permit pas même l'hésitation, de m'emmener
avec elle, et de passer la saison des grandes chaleurs dans ses
jardins tempérés par le vent de l'Adriatique.
Il aurait fallu un autre coeur que le mien pour refuser une si
agréable hospitalité, à une époque de première jeunesse et de première
impression où l'on croit aimer tout ce qu'on admire.
Dieu! qu'elle me parut embellie et épanouie par les trois années
d'absence et de veuvage qui s'étaient écoulées depuis que je l'avais
vue pour la première fois! Le ciel d'Italie a des rayons qui font
fleurir deux fois les femmes comme les citronniers de cette terre;
elles ont autant de printemps que d'années, jusqu'à l'âge où il n'y a
plus de printemps que dans le ciel; c'est alors qu'elles disparaissent
du monde et qu'on ne revoit plus leurs charmants fantômes que dans les
corridors des monastères ou sous les colonnades de leurs églises; de
là leurs rêves montent pieusement au paradis, qui n'est encore pour
elles qu'une dernière floraison de leur éternelle jeunesse.
La comtesse Héléna pouvait avoir trente ou trente-quatre ans à cette
époque: encore ne pouvait-on lui donner ce nombre d'années que par
réflexion, et en voyant à côté d'elle grandir au niveau de sa tête une
charmante fille unique de quinze ans, qu'on appelait Thérésina: mince,
svelte, élancée, et pour ainsi dire diaphane.
La beauté de la comtesse Héléna, ou, comme on l'appelait parmi ses
amies, par abréviation familière, _Léna_, ne pouvait se peindre: les
mots et les couleurs, quelque nuancés qu'ils soient, ont des limites
que le talent même de l'Arioste ou de Corrége ne peut dépasser; la
beauté féminine n'en a pas, de limites. On aurait plutôt pu la chanter
en musique qu'on n'aurait pu la décrire en paroles ou la représenter
en couleurs. Il y a telle mélodie de Rossini, entendue dans une barque
portant deux fiancés sur une mer lumineuse, par une belle lune d'été,
dans le golfe de Naples, qui m'a fait revoir mille fois plus vraie
dans l'imagination la comtesse _Léna_, que tous les portraits et
toutes les descriptions du monde. Moi-même j'ai essayé vingt fois
dans ma vie, à tête reposée, de décrire sur une page en vers ou en
prose cette indescriptible figure avec tous les détails des traits,
des yeux, de la bouche, des cheveux, de l'attitude, sans avoir jamais
pu y réussir. Je déchirais la page après l'avoir écrite; je jetais la
prose ou les vers au vent, comme un peintre jette son pinceau
impuissant sur sa toile. On ne décrit pas l'ivresse, on ne peint pas
la verve; la beauté est la verve de la nature; la sienne semblait
enivrer l'air qui l'enveloppait et qui devenait lumineux et tiède en
la touchant; elle marchait, comme les héroïnes surnaturelles de
l'Arioste, dans un limbe d'attraits et de fascination auquel on
n'essayait même pas d'échapper.
Ce n'était cependant ni sa taille, plutôt harmonieuse qu'élancée, ni
ses cheveux blonds, dorés comme les régimes de mais suspendus aux
toits des chaumières de ses collines, ni ses yeux bleus, plus foncés
que les eaux de sa mer Adriatique, ni sa bouche souriante, ni ses
dents de nacre, ni sa tête ondoyante sur son cou de marbre un peu
long, comme la tête légère de la jument arabe sur son encolure, ni sa
démarche un peu traînante et un peu serpentante, comme celle de la
femme turque accoutumée au divan, et qui traîne ses pieds nus dans ses
babouches au bord de ses fontaines; ce n'était pas même le timbre
enchanteur de sa voix, où tintait un rire sonore et léger sur une
basse de mélancolie douce et tendre; non, ce n'était rien de tout cela
qui pouvait donner le trait dominant à ce portrait d'Italienne du
Nord. Il n'y a qu'un mot qui me la représente, et ce mot est étrange à
force de vérité: c'était une âme à fleur de peau! Sa beauté était une
transparence; on voyait au fond de son coeur, et tout ce qu'on y
voyait était si bon, si tendre, si intelligent, si serein, si souriant
et si compatissant à la fois, qu'on ne savait plus, en la regardant,
si c'était l'enveloppe ou la personne qu'on admirait involontairement
et unanimement en elle; ou, pour mieux dire, on ne pensait plus à
admirer, on s'attendrissait: l'attendrissement est la vraie forme, la
forme pathétique de l'admiration. Et puis cependant elle était si gaie
et si jeune d'esprit que cet attendrissement, sans cesse dévié par son
sourire, n'allait pas jusqu'à la passion et s'arrêtait au charme; le
charme est ce crépuscule et ce pressentiment de l'amour, où l'amour
devrait s'arrêter éternellement, pour n'arriver jamais jusqu'au feu,
jusqu'à l'amertume et jusqu'aux larmes.
Telle était la comtesse _Léna_; je n'ai connu que madame Malibran, sa
compatriote, qui me l'ait rappelée, non pour la beauté, mais pour
l'attraction de l'âme. Hélas! elles ne sont plus, ni l'une ni l'autre,
sur cette terre; elles sont remontées à ces régions inconnues d'où les
belles matinées se lèvent derrière les montagnes de leur pays, et où
les beaux soirs s'éteignent dans leur belle mer Adriatique. Quelques
vagues, attardées comme nos coeurs, gardent leurs derniers reflets et
les roulent jusqu'à la nuit, d'un rivage à l'autre, avec des lueurs et
des soupirs qui donnent leur mélancolie même aux éléments.