UNE CHOSE SANS IMPORTANCE

Elle m’a dit: Tu pousseras une barrière de bois. Tu traverseras un

jardin grand comme la main au bout duquel est une toute petite maison de

bambou. Je t’attendrai toute nue à minuit sur la natte de joncs peinte

en bleu. Mais va, tu attaches de l’importance à ce qui n’en vaut guère

la peine.

Je l’avais tant suppliée d’être à moi! J’avais tellement souffert le

jour où elle était partie avec un Afghan de Kaboul qui avait jeté sur

elle son manteau de laine rayé! J’avais pleuré si amèrement quand les

trois bateliers du Gange l’avaient étendue au fond de leur barque et

avaient ramé en chantant! «Est-ce que c’est ma faute?» m’avait-elle dit

par la suite. Elle était si faible. Ce n’était jamais sa faute.

Comme les heures se succédaient avec lenteur! Je voyais des cortèges qui

s’en allaient vers des bûchers et des fumées de bûchers qui s’en

allaient vers le ciel et des nuages du ciel que le vent emportait. Des

vautours planaient sur le cimetière des Parsis. La nuit se déployait

comme une bouffée de vapeur sortie d’une immense et invisible

cassolette.

J’ai poussé la barrière de bois, traversé un petit jardin entre deux

plates-bandes de pavots blancs et par la porte entr’ouverte j’ai regardé

dans la maison de bambous. Elle était nue sur la natte peinte en bleu,

elle avait son éventail sur son visage et elle tapotait le sol avec sa

main. J’ai baisé cette main et je me suis étendu à côté d’elle.

Comme le petit jour naissait je me suis arrêté en m’en allant près de la

barrière de bois et j’ai vu que les pavots blancs des deux plates-bandes

avaient pleuré de toutes petites larmes qui coulaient le long de leurs

tiges. Debout, sur la porte, elle refaisait sa coiffure et elle me dit

en guise d’adieu: Tu vois bien que tu attachais trop d’importance à ce

qui n’en valait guère la peine.

Le livre des lotus entr'ouverts · 第 45 / 92 题