LE CARAVANSÉRAIL DE MÉLANCOLIE

Le caravansérail avait un long couloir immense. Je savais que son époux

venait d’arriver et qu’elle était auprès de lui, quelque part, dans la

vastitude de ce lieu de brique. J’entendais au fond du crépuscule aboyer

les chiens, crier les chameaux et se quereller les chameliers et les

porteurs de litières. Et parfois il y avait des pas qui traînaient dans

le long couloir immense de ce caravansérail de mélancolie.

Je ne sortais pas de ma chambre dans l’espoir qu’elle passerait, qu’elle

passerait par hasard et s’arrêterait une minute. Mais les heures

inexorables comme le regret de ce qui finit s’écoulaient avec les

aboiements des chiens, les querelles des porteurs de litières, la lente

ascension de la lune dans le ciel indifférent. Les heures s’écoulaient

et elle ne passait pas dans le couloir sans fin de ce caravansérail de

l’attente désespérée.

Alors je suis sorti pour revoir le petit chemin qui descend parmi les

canneliers grisâtres, le petit chemin où j’avais marché, si heureux à

côté de ma bien-aimée. Je suis sorti pas bien longtemps, le temps d’un

regard, le temps d’une pensée d’amour, je suis sorti pas bien longtemps,

mais juste assez pour qu’elle vienne une minute me dire bonjour en

passant, en passant dans le long couloir de ce caravansérail des amants

qui se sont séparés.

Elle a poussé la porte, elle est entrée, elle a embaumé la chambre avec

sa robe et ne me trouvant pas, elle a laissé bien en évidence un tout

petit mouchoir comme le signe de la fidélité divine, comme la présence

de son cœur et elle est partie dans le long couloir, elle est partie

pour ne plus revenir et ce mouchoir c’est tout ce qui me restera

désormais, tout ce qui me restera de celle que j’aime dans les

caravansérails de la vie.

Le livre des lotus entr'ouverts · 第 26 / 92 题