Gilles, de retour à sa cabane, n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté
à sa femme les moindres détails de son voyage à la ville et du contenu
des deux lettres.
Il eut une double occasion de s'en repentir: d'abord la mère Gilles se
refusa absolument à rien entendre, ensuite elle poursuivit son mari de
quolibets dans la mesure même où il se montrait crédule; et il n'y avait
de moment, que ce fût le jour ou bien la nuit, où elle ne trouvât le
moyen de se gausser de la sottise du bonhomme.
Et, comme elle ne prenait rien au sérieux de tout ce qu'il avait dit,
vous pensez si elle se priva, devant les amis du dimanche, de narrer les
lubies de son époux et les prétendues rencontres singulières qu'il
faisait à la ville, sinon avec le fils du conseiller Périnelle, car elle
avait peur des personnages puissants, du moins avec le moine défroqué!
Les bûcherons et leur famille se trouvèrent divisés en deux clans. Dans
le premier: ceux qui prenaient le parti de rire, lesquels laissèrent
toutes ces affaires à l'état de plaisanteries. Dans le second: les
quinteux, qui avaient pour la plupart une oreille plus basse que
l'autre, lesquels commencèrent par ne dire mot, puis amenèrent, le
dimanche suivant, certain parent à eux, qui était tonsuré, et à qui l'on
fit lire les lettres fameuses arrivées d'un pays fabuleux, et tombées
entre la miche de pain et le fromage.
Il n'en fallut pas plus pour que le pays fût en émoi. Les langues
allèrent leur train par la forêt et les villages, et, en peu de jours,
les faits tels que nous les avons rapportés, étaient devenus les
suivants:
Gilles et sa femme avaient, primo, vendu leur âme au diable; secundo,
livré leurs deux filles à une troupe de malandrins, faux monnayeurs, que
le misérable allait retrouver à la nuit dans les fossés de la ville.
Moyennant quoi, tout en simulant qu'ils habitaient un toit de chaume,
les époux Gilles avaient fait élever deux pavillons opulents où se
célébrait le Sabbat et où pullulaient des animaux féroces destinés à
dévorer tous les petits enfants du pays.
--Enfin! lui jeta un jour quelqu'un, tu t'enrichis et nous ne le faisons
pas: est-ce un fait, cela, oui ou non?
C'était un fait; et c'était même le motif de toute l'accusation.
Mais Gilles, descendant alors au fond de lui-même, se souvenait que,
depuis de longues années, il y avait dans son coffre, à chaque fois
qu'il y regardait, un petit excédent de recettes, et qu'il avait très
vite tenu cet avantage pour légitime et dû à sa personne. Et il lui
était arrivé, depuis lors, tant de choses merveilleuses, que celle-là
lui avait paru la plus ordinaire. Était-elle le résultat d'un pacte? Ce
pacte, est-ce qu'il l'aurait conclu en dormant? ou bien un jour qu'il
était ivre?
De sorte qu'il était d'autant plus malheureux qu'il se demandait s'il
n'était pas coupable.
Les amis du dimanche s'écartèrent de la hutte. Mais on voyait certains
d'entre eux rôder dans le voisinage, l'oeil aux aguets, comme s'ils
allaient découvrir quelque monstrueux prodige autour de la demeure du
bûcheron, et, par exemple, l'entrée du diable, cornu et couleur de
braise, se faufilant à leur place pour manger les rôties et le pain
perdu.
Ce qu'ils virent arriver et pénétrer dans la hutte, un beau dimanche, à
la place du diable, ce furent quatre membres du clergé séculier, suivis
de jeunes clercs portant l'eau bénite et de plusieurs gens de robe et
d'épée.
La cabane fut aspergée et les bûcherons interrogés; on visita coins et
recoins; on fractura un coffre empli de pièces d'or; elles étaient
pures, de poids juste et à l'effigie du Roi, mais d'une quantité propre
à rendre, par elle seule, suspect un tâcheron à la journée; on trouva
aussi les lettres que le père imprudent conservait sur son coeur; et
lecture en fut donnée à haute voix. Par là se trouvèrent redressées
certaines des calomnies répandues sur le compte de Gilles; mais quand il
dit, naïvement, la manière dont ces lettres lui étaient parvenues, on
l'appréhenda au col.
Et, ainsi maintenu par la poigne vigoureuse des hommes d'armes, Gilles
fut sommé de conduire la compagnie aux trop fameux pavillons.
On en prit le chemin. Le père et la mère Gilles versaient des larmes en
commun, mais s'accusaient mutuellement du malheur arrivé.
Ils marchèrent durant un temps qui leur parut long, sans rencontrer ni
pavillons, ni grilles, ni même une pierre décelant qu'une construction
se fût élevée là. Gilles dit:
--Je ne me trompe pas: voici le soleil; il est quatre heures de relevée;
nous sommes bien dans la direction... à moins que j'aie la berlue.
--Tu ne te trompes pas, lui fut-il répondu, mais tu nous trompes; et il
faut nous montrer ces pavillons...
--Voici la clairière, dit Gilles: celui de gauche est ici, celui de
droite est là...
--Gauche ou droite, lui fut-il dit, le certain est qu'il n'y a rien.
Gilles, se croyant fou, demanda à retourner à la cabane et à revenir sur
ses pas.
On consentit à le ramener, toujours maintenu, à la cabane; et il revint
en comptant ses pas, les yeux bandés; il s'arrêta exactement au même
endroit.
Alors on lui dit qu'il était un imposteur et qu'il se moquait des
autorités ecclésiastiques, civiles et militaires. Il persista à soutenir
que les pavillons s'élevaient là, encore, la veille au soir, même qu'il
avait vu l'herbe envahir les cours, la mousse y couvrir les toitures,
des arbustes pousser dans la muraille déchaussée, et qu'il avait dû
abattre de la main les toiles d'araignée tissées entre les barreaux, où
le chat lui-même ne passait plus.
Et, comme il persistait en son dire, bien qu'il fût patent aux yeux de
tous, et même aux siens, que la clairière était nue, sans pierrailles,
et même hérissée d'une jolie bruyère rose, Gilles reçut l'ordre, ainsi
que sa femme, de suivre l'escorte jusqu'à la ville.
Au moment où l'on allait lui lier les mains, il demanda à ramasser, sur
le sol herbeux, un objet brillant qu'il apercevait. C'était un médaillon
de taille à être logé au creux de la main et reproduisant en miniature
le grand portrait vu dans le salon de musique, le jour mémorable de la
visite.
A peine le cortège s'était-il ébranlé, que les bûcherons voisins
approchèrent de la hutte abandonnée; ils y firent main basse sur tous
objets et notamment sur le trésor enfermé dans le coffre: et, le lieu
étant vidé, l'un d'eux mit le feu à la toiture. Il croyait bien agir.
Et, s'étant éloignés, ils regardèrent flamber la cabane de Gilles le
bûcheron.
Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu et l'on eût
dit que c'était des cendres, le chat du logis, Minou, qui se mit à
s'élancer dans les airs, le dos arqué, la queue ramassée sous le ventre,
à retomber sur ses quatre pattes, à rebondir comme un ballon, à grimper
aux troncs des arbres voisins en les écorchant de ses griffes, puis à se
laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps écartelé tout à coup
et semblant fixé par quatre épingles comme une chauve-souris, puis,
touchant le sol, pour se livrer, sur les débris calcinés de la demeure,
à une danse sauvage et terrifiante, et qui n'avait d'égale en horreur
que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes,
étincelant dans la nuit qui tombe.
Tous s'enfuirent, assurés que si l'on avait délivré la forêt d'un couple
pernicieux, le diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.