LA SURPRISE

Que la mémoire des hommes est donc courte!

Nos gens n'avaient pas fait quatre lieues sur le chemin de

retour--songez que l'on se relayait pour porter les marmots--et juré une

bonne douzaine de fois le nom du Seigneur, à cause du sol rocailleux,

des éboulis et des ornières profondes, qu'aucun d'eux ne se souvenait de

ce qui était arrivé durant le séjour à la ville, ni de la discussion sur

la croyance à la Fée ou à la sorcellerie, ni même enfin de la Fée!

Ils pensaient à la fatigue de leurs membres et à la nuit qui, à leur

gré, tombait un peu trop vite. C'est qu'il leur allait falloir tantôt se

diriger sous bois.

La nature humaine est curieuse aussi, reconnaissons-le! Voilà de pauvres

hommes ruraux à qui est échue aujourd'hui l'aubaine d'un secours

extraordinaire: ne point avoir à solder les frais de leur petite

ripaille! Eh bien, ils se trouvent, les ténèbres tombées, dans un chemin

malaisé: pas un d'eux à qui vienne l'idée qu'un véhicule pourrait

paraître tout à coup et les transporter commodément au logis. Ils sont

si peu accoutumés aux gâteries du sort que, lorsque celui-ci par hasard

leur sourit, ils en demeurent plus stupéfaits que reconnaissants, et, ne

pouvant s'expliquer l'accident heureux, ils le nient.

Bien leur prit, d'ailleurs, de ne point s'attendre à des merveilles ce

jour-là, car il ne s'en produisit aucune. Les bûcherons eurent beaucoup

de mal à rentrer chez eux; ils s'égarèrent plusieurs fois; les femmes

épuisées durent s'asseoir tandis que le temps précieux s'écoulait et

faisait grommeler les hommes rudes.

Quand le père Gilles, sa bourgeoise et les deux nouvelles chrétiennes

franchirent enfin le seuil de leur cabane, rien n'y était changé, et ils

s'endormirent simplement, du sommeil qui suit les journées de fatigue.

Et le lendemain, le travail reprit, tout comme à l'ordinaire.

Et il en fut de même pendant plusieurs années. Je dis bien: plusieurs

années.

De sorte que, si, par hasard, à la veillée, les bûcherons voisins se

réunissaient et se prenaient à deviser sur les choses passées,--car

celles-ci reviennent au coin du feu taquiner la mémoire paresseuse,--qui

donc, s'il vous plaît, se trouvait avoir raison? C'étaient les

incrédules. Aussi, que de gorges chaudes au sujet de la prétendue fée

Malice, et du carillon et des dragées et du déjeuner aux frais de la

princesse! N'y a-t-il pas partout des farceurs, disaient-ils, et des

gens fortunés qui se plaisent à jouer des tours, même favorables?

A la vérité, le père et la mère des deux petites filles avaient le

dessous; et, bien que les promesses féeriques eussent été faites en leur

faveur, ils n'y ajoutaient plus aucune foi.

Cependant, il se passait, sous la hutte, des choses qui, pour minces

qu'elles fussent, ne laissaient point d'être notables en un ménage qui

gagne péniblement sa vie et pour qui un sou est un sou.

C'est que, tout justement, quand la mère Gilles en était au chapitre de

ses comptes, il arrivait, ce qui est bien aussi étrange qu'un carillon

gratuit ou la visite d'une fée, que ses comptes se réglaient par un

excédent de recettes et jamais par un déficit.

La première fois qu'elle en fit la remarque à son homme, celui-ci n'en

fut point du tout si content que vous pourriez croire, et il obligea la

malheureuse à recommencer dix et vingt fois ses calculs, et il les fit

lui-même. Les piécettes d'argent étaient là; non qu'il plût, à vrai

dire, des sacs d'écus dans les armoires; mais, sou par sou, l'un

arrondissant l'autre, le magot, au bout d'un temps, représentait de

belles et bonnes économies. Et ceci ne s'était encore jamais vu, de

mémoire d'homme.

Mais comme ces bénéfices extraordinaires ne se réalisaient, à chaque

coup, que sous les apparences d'une somme minime, on ne leur attribua

aucun caractère inquiétant; mieux même, on en vint à s'y accoutumer si

bien qu'à supposer que l'excédent indu se fût trouvé inférieur à celui

de la veille, c'eût été ce dernier cas qu'on eût jugé suspect.

Gilles usait sagement de ses économies. Il acheta quelques lopins de

terre qui se muèrent bientôt en arpents; et il allait de temps en temps

à la ville, et plus volontiers seul qu'en compagnie, afin d'y faire des

prêts au denier dix.

Ne parla-t-on pas d'un procès qu'il eut à soutenir pour avoir été

seulement frustré de quelques livres tournois, et qu'il eût gagné

d'ailleurs, car il y avait dès ce temps-là une justice?

Toujours est-il que Gilles fut mis, à cette époque, en grand émoi,

d'abord parce qu'il n'admettait pas qu'on lui dérobât son argent,

ensuite parce que cette sotte affaire le signalait dans le pays comme

détenteur d'une petite fortune, ce qui pouvait tenter les voleurs et

détrousseurs.

Quoi qu'il en soit, la chose était désormais notoire: le bûcheron avait

du bien, ce qui, de tout temps, excita, en même temps que pillerie et

convoitise, la considération des hommes.

Et l'on venait, de plusieurs lieues à la ronde, visiter les époux

Gilles, le dimanche.

Ces réunions étaient composées d'hommes maniant la cognée, de leurs

compagnes et d'une nombreuse marmaille. On leur distribuait du lait, du

vin blanc, des rôties: la mère Gilles excellait à faire ce que l'on

appelle du «pain perdu». Son mari trouvait que cela lui coûtait cher, et

elle avait beau lui prouver après coup que, quelle que fût la dépense,

le petit excédent à son avantage était le même le dimanche que les

autres jours, le bûcheron lui répliquait:

--Alors il faudrait voir si, ne faisant, le dimanche, nulle dépense,

l'excédent ne serait pas beaucoup plus fort!...

Et ils essayèrent, un dimanche, de simuler qu'ils n'étaient pas là; ils

enfermèrent les bessonnes au cellier, clôturèrent portes et fenêtres et

dormirent tout le jour.

Le soir on fit ses comptes. En effet, la somme que l'on eût pu passer ce

tantôt au chapitre des générosités amicales, était là, bien là, sonnante

et trébuchante, avec le petit excédent en outre.

--Tu le vois, ma femme! Ne te l'avais-je pas dit? Et il suffisait

d'avoir un peu de bon sens pour en être assuré...

Il trouvait la chose logique et naturelle. Et l'avantage, il le tenait,

désormais, comme à lui dû personnellement.

Mais, voici qu'il ne voulait plus, à présent, entendre parler de servir

à ses compagnons et voisins le lait, le vin blanc, les rôties et le pain

perdu! A cette lubie, sa femme, heureusement, mit le holà: elle était

moins intéressée que lui; de plus elle aimait la compagnie; enfin elle

affirmait que ses filles étaient d'âge maintenant à ne point vivre en

recluses ou comme des lapins sous leur toit: elles auraient un jour une

dot!

--C'est vrai, dit l'heureux père.

Et il se prit, dès cette heure, à regarder ses filles d'un oeil nouveau.

C'étaient des filles de bûcheron, oui, mais qui, par le diable, auraient

une dot. Et il décida, quoique les petites fussent bien éloignées de

cette échéance, qu'elles ne se marieraient point avec des gars du

voisinage, mais avec deux beaux jeunes gens de la ville.

--Tu me fais rire, dit la mère: elles vont tout juste sur leurs six

ans!...

--Je veux, déclara le père, qu'elles sachent lire.

--Et écrire aussi! pourquoi pas? dit la mère en se tenant les côtes.

Feraient-elles pas mieux, je te le demande, de rester honnêtes?

--Elles sauront lire et écrire! s'écria le père.

Et il n'en démordit pas.

Tel fut, dès lors, l'objet de son souci.

Mais comment deux filles de bûcheron, vivant au centre d'une forêt

immense et ne fréquentant que des ignares, pourraient-elles devenir

savantes? Il n'y avait pas un monastère à moins de dix lieues de là,

encore était-il d'hommes.

Voilà à quoi songeait le papa Gilles, un jour, assis sur une bille de

chêne, non loin de sa cognée au tranchant courbe et brillant.

Et tandis que son regard était attiré par le foyer lumineux que formait,

frappé par le soleil, son fidèle instrument de travail, il entendit,

pour ainsi dire à ses pieds, une petite voix toute menue qui disait:

--Es-tu bête!... Cornichon... Es-tu bête!...

Il se retourna vivement, ne pouvant avec vraisemblance attribuer ce

propos qu'à sa femme. Cependant celle-ci n'était point dans les

environs, non plus qu'aucun être humain. Mais il vit un petit lézard, le

coeur essoufflé sans doute d'avoir à traîner une queue si longue.

--Tu te chagrines, reprit la voix menue, comme tous les gens qui ont

trop de chance...

--Ah çà, est-ce toi, Lézard, fit le bûcheron, qui te mêles de m'adresser

la parole?

Aussitôt le lézard disparut sous la grosse bille de bois.

Le bûcheron se prit à réfléchir.

Et voyez comme les choses s'arrangent! Tandis qu'il songeait à la petite

bête à longue queue, voilà qu'il vit au loin, sous bois, du côté du

soleil couchant, non seulement le plus étrange spectacle imaginable,

mais un spectacle qui rappelait l'objet de sa pensée vagabonde.

C'était, s'il vous plaît, un carrosse. Un carrosse, oui, en pleine

forêt, ce qui est déjà peu croyable; et un carrosse attelé, non pas de

chevaux, mais de lézards verts, fabuleux, grands comme des percherons.

Gilles se frotta les yeux, car il croyait rêver. Mais lorsqu'il les eut

ouverts de nouveau, son ouïe vint confirmer ce que lui affirmait sa vue

folle. On n'entendait point les sabots d'un attelage qui d'ailleurs

filait à une allure inusitée, mais l'on distinguait nettement les sauts

et soubresauts des grandes roues ferrées, sur le sol inégal et sur les

brindilles pétillantes. Comment un tel équipage ne se brisait-il pas aux

mille détours nécessaires pour éviter soit un tronc, soit un bouquet de

baliveaux ou bien un entonnoir tel que celui d'où jadis avait été

retirée la fée sous figure de vieille? C'était miracle assurément; mais

cela tenait aussi à l'extrême dextérité de cette paire de lézards géants

qui se faufilaient dans la forêt aussi aisément que fait un ordinaire

lézard parmi la pierraille.

Ces lézards, ai-je dit, étaient verts, d'un vert que je ne saurais que

ternir par la plus flambante épithète, disons du plus beau des verts.

Ils dressaient leur fantastique queue, avec quelle habileté, je vous le

laisse à penser, car il s'agissait pour ces monstres de ne point la

laisser écraser sous les roues. Ah! par exemple, ne se privaient-ils pas

d'en battre les grosses joues et le nez rougeaud du cocher qui

s'efforçait de rire, mais transpirait: il eût eu chaud à seulement

assujettir son chapeau que les queues fouettaient par cruelle facétie,

semblait-il.

Quant au carrosse, il était superbe. Il était du genre de ceux qu'aimait

mon cher et regretté ami, le peintre La Touche, mais ce carrosse-ci

était de jade et d'émeraude. Et la quantité de ces verts, et ces formes

baroques et admirables, parmi les verts infiniment variés de la forêt

caressée d'en haut par la lumière d'été, composaient un spectacle de

nature à émouvoir un bûcheron rêvasseur, ami des sous-bois, troublé de

vivre à l'heure où les bêtes parlent, et, par-dessus tout, piqué du

souci de la future grandeur de ses filles.

Il ne vit pas approcher de lui un objet aussi peu coutumier, sans tendre

sa main vers la fidèle cognée appuyée comme lui-même à la bille de bois.

Il savait, tudieu! manier l'instrument qui met à bas les plus puissants

chênes, et, ma foi, il ruminait dans ce moment-ci de trancher pattes et

queues à ces lézards démesurés qui, aussi bien, commençaient déjà à lui

donner de l'humeur.

Il l'eût fait si ce satané attelage n'eût couru un train hors de toute

comparaison avec la vitesse que l'esprit d'un homme sensé peut

concevoir. En effet, le carrosse et son attelage soufflant étaient déjà

là, mais là, ce qui s'appelle là, à cinq ou six coudées devant la bille

de bois; et, de l'intérieur du carrosse, sortait une voix, ou plus

exactement sortaient deux voix de femmes qui, tout en se contrariant,

comme deux notes de musique moderne, disaient exactement la même chose,

à savoir:

--Bonjour, Gilles, notre cher voisin!

Le carrosse était trop beau, les dames trop polies. Nonobstant les

lézards, Gilles ôta son chapeau.

Le valet de pied avait sauté à la portière. Une des dames descendit.

Elle était fort bien mise et vêtue d'une robe et d'un chapeau rappelant

les couleurs éclatantes du jour. L'autre, au contraire, et qui

paraissait du même âge, affectionnait les teintes plus effacées. Ni

l'une ni l'autre n'étaient vieilles, et elles n'étaient pas non plus

jeunes. Elles s'étaient prises de bec dans la voiture, cela était

évident à leur teint animé, à leurs regards acérés, mais elles

appartenaient non moins certainement à la meilleure compagnie et,

vis-à-vis de l'étranger, elles savaient présenter les figures les plus

avenantes.

La première dit:

--Nous venons de faire un voyage exquis.

--Le voyage que nous venons d'accomplir, dit l'autre, ressemble à la

plupart des voyages: il n'a pas été sans agréments ni sans incommodités.

Le bûcheron les considérait, tout en faisant tourner son chapeau. Elles

l'avaient nommé chacune «Mon cher voisin»!... Elles lui rendaient compte

d'un voyage qu'il ignorait totalement. Il pensa avoir affaire à des

femmes démentes.

L'une d'elles fit au cocher rougeaud:

--Allez!

Et ce ne fut ni sans satisfaction, ni toutefois sans angoisse, que

Gilles vit s'éloigner l'attelage diabolique, à une allure vertigineuse.

Ne plus sentir si près de soi les lézards aux goitres haletants et à la

queue de dragon, c'était certes délivrance; mais est-ce que ces deux

pécores, à présent, allaient lui demeurer sur les bras?

Mû plutôt par le sentiment de l'intérêt que par celui de la politesse,

le bûcheron dit aux deux femmes:

--Quoi! mesdames, vous donnez congé à votre équipage?...

--Peuh! firent-elles, ne sommes-nous pas à deux enjambées de chez

nous?...

Gilles laissa tomber sa cognée qu'il avait jusque-là tenue par le

manche, et il se pinça fortement pour savoir s'il était vivant:

--A deux enjambées? répéta-t-il.

--A combien estimez-vous, cher voisin, la distance d'ici à nos deux

pavillons?

--Deux pavillons!... répéta, comme un écho, le bûcheron complètement

ahuri.

Et, ce disant, il se retourna, regardant du côté de sa propre demeure

que les dames semblaient désigner du geste.

Et il vit en effet à quelque deux cents pas de sa chaumière d'où une

fumée bleue s'échappait, deux pavillons, deux pavillons voisins sans

qu'ils se pussent confondre, deux pavillons cossus, non pas tout à fait

semblables, mais d'importance égale, deux pavillons qui n'avaient pas

l'air de dater d'hier, car la belle patine du temps dorait la pierre

meulière dont ils étaient construits; et une fine mousse bleuâtre

agrémentait l'ardoise des toitures et les petites lucarnes percées en

oeil-de-boeuf.

Cet homme robuste crut s'évanouir. Jamais la forêt n'avait été habitée

par une personne de qualité, et il n'avait été construit sous bois

d'autres demeures que les huttes couvertes de bruyères. Cependant les

deux pavillons étaient là; ils lui crevaient les yeux, si l'on peut

dire; et c'étaient deux maîtres pavillons!

Gilles ne poussa pas un cri, ne hasarda pas une parole de nature à

laisser accroire qu'il ignorait les pavillons. La main en abat-jour sur

les yeux, il dit:

--En effet!... en effet!... Ces dames n'ont que deux enjambées à

faire...

--Nous ne voyons pas assez vos bessonnes, dit l'une des dames, il faudra

nous les envoyer: que diable! les voilà d'âge à apprendre à lire et à

écrire...

Le pauvre bûcheron, ébaubi, saluait, saluait les deux fantômes qui

trottinaient sur les aiguilles de pin. Il crut fermement qu'ils allaient

s'évaporer comme une brume.

Le carrosse avait disparu aussi rapidement qu'un mulot ordinaire sous la

brande. Et Gilles croyait voir bientôt rentrer sous terre les deux

pavillons, aussi vite qu'ils en étaient sortis.

Point du tout. Les dames diminuaient à ses yeux exactement comme des

personnes réelles qui s'éloigneraient à petits pas; et il les vit

nettement pénétrer, chacune en son pavillon, comme une poupée dans sa

maisonnette.

Et une demi-heure, et une heure après, les pavillons étaient encore là,

debout, solides, et d'aplomb; même, un rayon de soleil baissant, qui

frappait une de leurs vitres, reflété par elles, illuminait toute la

région forestière.

Quand l'heure de rentrer fut venue, non pas auparavant, malgré la

tentation qu'il en eut, le bûcheron rentra chez lui pour souper.

Il dit à sa femme:

--Mes filles sauront lire et écrire.

La mère haussa les épaules:

--Et qui c'est-il, fit-elle, sur un ton de dérision, qui leur apprendra

ces belles choses?

--Elles auront, chacune, une maîtresse, comme les filles de monsieur le

duc!...

--Mon homme, tu n'es plus bon qu'à mettre à l'asile, c'est certain.

Mais, je me souviens, à propos, ajouta-t-elle, n'est-ce pas toi qui,

jadis, crus, de tes yeux, voir une fée?...

--Ça, c'étaient des lubies, dit le bûcheron, mais n'empêche que mes

filles auront, dès demain, chacune pour maîtresse une dame de grande

naissance.

--Mange ta soupe, pendant qu'elle est chaude, mon pauvre vieux, dit la

mère... Tu as trouvé des dames de grande naissance sous ta bille de

bois!...

--J'ai reçu des propositions, dit Gilles, en se rengorgeant.

--D'un pic-vert ou bien d'une merlette, sans doute?

--Non, mais des deux dames, nos voisines...

--Nos voisines?...

--Enfin, celles qui habitent les pavillons...

--Les pavillons?

Et cette fois, la mère Gilles s'écarta de son mari et eut peur. Les deux

bessonnes elles-mêmes s'arrêtèrent de mordre leur tartine, et, la bouche

ouverte, elles avaient des moustaches de fromage blanc, montant

jusqu'aux pommettes.

--Eh bien! fit le bûcheron, qu'est-ce donc que j'ai dit?

--Tu as dit «les pavillons», mon pauvre homme!

--Oui, je l'ai dit. Je ne peux pas dire: les taupinières!

La mère fit signe qu'elle ne parlerait pas plus longtemps de ce sujet et

elle commanda à ses filles de se tenir convenablement, car les bessonnes

commençaient à se moquer de leur père.

Quand celui-ci eut fini de souper, il essuya son couteau, le ferma et le

mit dans sa poche, selon la coutume des hommes de la campagne, et il dit

à sa famille:

--Allons faire un tour à la brune.

--Vas-y avec les fillettes: ce n'est pas prudent d'abandonner la maison.

--Je tiens, dit le père, que chacun ici mesure exactement le temps qu'il

faut aux petites pour se rendre à l'école.

Plus morte que vive, assurée d'avoir affaire à un homme perdu quant à

l'esprit, la bûcheronne, après avoir soigneusement essuyé la bouche des

bessonnes, ferma son huis avec l'attention qu'elle apportait à toute

chose. Et, résignée aux pires extrémités, elle suivit son maître avec

ses enfants.

La nuit, même en forêt, n'était pas complètement répandue. Deux minutes

étaient à peine écoulées, que la mère Gilles tomba sur son derrière sans

pousser un seul cri. Et elle s'obstinait à ne pas regarder dans une

certaine direction, et elle voulait à toute force revenir vers sa

chaumière.

Mais les bessonnes, comme leur maman, avaient aperçu les deux pavillons,

et, elles, au contraire, émerveillées, voulaient aller vers ces jolies

demeures. Elles tiraient leur mère par les bras.

On arriva rapidement au pied des pavillons. La mère était muette, les

fillettes enthousiasmées comme de toute nouveauté. Le père toucha du

doigt le flanc des murailles et voulut que sa femme fît comme lui. A ce

moment on entendit un chien aboyer derrière les grilles, et un autre

chien répondit du pavillon voisin. On distinguait, entre les volets

rabattus, sur la cour, à plusieurs fenêtres, une raie lumineuse.

Entre les barreaux de la grille, une grosse balle d'étoupe, à la fois

pesante et molle, se détacha et tomba aux pieds de la famille:

--Mais, c'est Minou! Regarde, maman, c'est Minou!...

C'était le chat de la maison, qui ondulait de la tête au bout de la

queue, et offrait son échine aux caresses.

Et dire qu'on se demandait où le vaurien passait la nuit!

La carrosse aux deux lézards verts · 第 8 / 25 题