La nature a attaché sa malédiction à l'immobilité.
GOETHE, _Conversations_.
Ils n'ont pas Virgile, et on les dit heureux parce qu'ils ont des
ascenseurs.
ANATOLE FRANCE, _Le Jardin d'Epicure_.
I
UNE ESPECE DE DISSERTATION LITTÉRAIRE SUR LA MEILLEURE MANIÈRE DE
TRAITER LE SUJET
Mes lecteurs, j'aimerais mieux bavarder avec vous sans faire d'embarras,
que de vous laisser tomber, comme la manne, du haut des cieux, un récit
qui n'aura peut-être aucun goût, mais se donnera des airs d'avoir été
composé par un être sans âge, sans sexe, insoumis aux lois de la
pesanteur et de la vie, et écrivant à la façon de Moïse, sous la dictée
de l'Éternel.
Car enfin, si un auteur ne cause pas tout simplement, c'est bien cette
attitude surhumaine qu'il se donne. Je sais qu'il y a encore aujourd'hui
nombre de gens à qui il ne répugne pas de se laisser duper par une
autorité prétendue; mais comment se fait-il que les mêmes soient
acharnés, lorsqu'ils ont lu un livre, à obtenir mille renseignements sur
la personne de l'écrivain? Ce n'est pas la peine que celui-ci se soit
fait passer pour un grand-prêtre, un initié, un inspiré, si tout
aussitôt il doit vous communiquer son état civil, sa photographie, le
menu de son repas, l'aveu de sa fleur préférée. Jeu cruel, qui consiste
à se faire d'un homme, durant une heure ou deux, l'image d'une espèce de
demi-dieu, et puis à le rabaisser soudain, voire à se délecter de ses
petitesses!
La vérité est qu'il y a des hommes très grands qui sont plus simples que
le premier venu. Les pensées profondes, la haute sagesse, les riches
constructions de l'imagination sont l'apanage de bonshommes qui
ressemblent à tout le monde, et vivent comme vous et moi. Méfiez-vous de
ceux qui donnent à leur vie une tournure extravagante: ce sont
probablement des farceurs, de creux comédiens avides de leurrer l'âme
crédule, et qui se dégonflent un beau matin, comme des ballons remplis
de vent. Souvenez-vous que Corneille portait de fort mauvaises
chaussures, que Racine fut bourgeoisement le père d'une nombreuse
famille, et Stendhal un petit consul ennuyé, à Civita-Vecchia.
Nous n'écrivons pas dans les nuages. Un ange n'est point apparu pour me
dire: «Prends ta plume et écris aux amateurs éclairés qui, depuis
vingt-cinq ans, supportent la lecture de tes livres dénués d'intrigues
et finissant mal.»
Non. Voici comment les choses se sont passées.
Je réfléchissais à un sujet de conte, choisi parmi ceux qui se
rapportent le plus possible au temps présent,--on ne croit guère qu'aux
aventures du temps présent, je ne sais pas pourquoi,--lorsqu'on vint
m'annoncer la visite d'un jeune homme tout à fait moderne. Il venait me
confesser qu'ayant jusqu'ici ignoré mes ouvrages, sous prétexte qu'il me
tenait pour un Monsieur «arrivé»,--il paraît qu'il est tout à fait
superflu de connaître les auteurs qui se sont fait une réputation,--il
avait été poussé à les lire par le mal extrême que l'on en disait, et,
comme il était loyal, il désirait m'avouer que mes livres l'avaient
touché; seulement, et avec beaucoup de politesse et un entrain endiablé,
il m'exprima aussi son regret sincère que je n'eusse point coutume de
traiter des sujets plus actuels. «Qu'appelez-vous donc un sujet
«actuel»? lui demandai-je.--Comment! monsieur, dit-il, mais le monde est
renouvelé par les découvertes scientifiques...», etc. Et le voilà à
m'énumérer les dernières merveilles: avions, torpilles, sous-marins,
sans-fil, et les gaz asphyxiants récompensés par le prix Nobel. Bref, le
roman, par exemple, des «Ondes hertziennes» traité par l'auteur de _La
jeune fille bien élevée_, lui paraissait désirable. Je trouvais ce jeune
homme charmant; il était intelligent, informé, piqué par le goût de
l'innovation, ce qui n'est pas pour me déplaire; et, évidemment, seule
lui échappait une expérience prolongée de la littérature. Je songeais:
«A-t-il de la chance! D'abord il est très jeune; et il attache à une
découverte scientifique l'importance que je donnais, de mon temps, au
Réalisme dans nos parlotes de débutants! Le sans-fil va plus loin que le
réalisme, je le reconnais; mais que sont ces prétendus perturbateurs au
prix d'une ode d'Horace, d'un vers de Ronsard ou d'une de ces
nonchalantes réflexions de Montaigne qui s'enlacent autour de vos
membres et vous pénètrent pour la durée de la vie comme le lierre la
muraille? Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'une sorte de
littérature, c'est celle qui nous entretient de l'esprit et du coeur
humains. Les accidents de l'état social ou des moeurs, comme l'esclavage
antique, la féodalité au moyen âge, ou le merveilleux scientifique de
nos jours, n'ont vraiment d'intérêt que dans la mesure où ils
influencent notre manière de penser ou de sentir; or les «Dialogues» de
Platon, qui ne datent pas d'hier, n'ont jamais flatté davantage
l'intelligence; la femme de nos jours est aussi perfide que Circé; et
n'aime-t-on point encore comme faisait Didon? Un monsieur qui nous eût
raconté avec stupeur les premiers chemins de fer nous paraîtrait sans
doute un peu coco. Je crois bien, moi qui vous parle et qui ai connu les
diligences, avoir été un des premiers à narrer un voyage en automobile;
je ne voudrais pas le relire à présent, tandis que l'émoi d'une jeune
fille à l'éveil de la première tendresse, qui fut sincèrement écrit il y
a soixante ou cent ans, il me semble qu'il a conservé sa fraîcheur
malgré tout ce que l'ingéniosité des hommes, à leurs moments perdus, a
ajouté depuis lors aux arts chimiques et mécaniques.»
Et voyez, s'il vous plaît, comment les choses arrivent, et les hasards
singuliers qui déterminent nos écrits! Pendant que mon jeune homme
parlait et pendant que je faisais, à part moi, les précédents
retours,--que je me gardais bien de lui communiquer, parce qu'il se
serait moqué de moi, vieille barbe,--je prenais la résolution
d'abandonner le projet de conte choisi, lequel me paraissait tout à coup
encore trop rapproché du temps présent, quoiqu'il ne le fût certes pas
assez au gré de mon visiteur, et je faisais le serment de conter quelque
aventure qui, non seulement n'eût aucun caractère scientifique, mais fût
aussi invraisemblable que possible.
«C'est avoir l'esprit mal fait, me direz-vous, c'est procéder par
réaction.» Hélas! je sais bien que nous n'agissons presque jamais
d'autre manière, mais ici, je jure que je ne pensais point à réagir;
j'aurais au contraire aimé à contenter mon visiteur: j'étais pour lui
plein de reconnaissance, car il venait de m'éclairer en me montrant à
quel point j'eusse été sot de donner dans les nouveautés.
«Mais ce n'est pas une raison pour écrire une histoire invraisemblable!»
Je vous demande bien pardon. A mesure que la littérature s'opposait pour
moi, d'une manière définitive, à l'esprit scientifique, je reconnaissais
que la véritable littérature était la littérature invraisemblable.
Entendons-nous.
Voyons, ne prenez-vous pas en pitié tous ces écrivains qui se donnent un
mal affreux pour agencer d'une manière véridique des séries compliquées
de faits, lesquels, si bien imbriqués qu'ils soient, ne signifient rien
du tout? Que m'importent mille faits ingénieusement combinés, qui ne
fournissent aucune lumière à mon esprit, aucune émotion durable à mon
coeur? Je vous en prie, croyez-moi: ce ne sont pas les faits qui doivent
être vraisemblables, c'est le sens qui se dégage des images présentées à
vos yeux. Si je vous dis qu'aidé d'un diable je soulève tous les toits
de Paris ou de Madrid et vous montre la vie des hommes que ces
couvertures abritent, le fait est nettement incroyable, mais ne nuit en
rien au caractère véridique de l'histoire. Il n'est pas vraisemblable
que le chêne ait dit jamais quelque chose au roseau: trouvez-vous que la
fable de La Fontaine pèche par la base? Les péripéties de _Candide_ sont
insensées: il n'existe pas à mon avis d'ouvrage plus vrai.
Ce qui est vraisemblable, hélas! c'est que nous avons été de grands
bêtas, en accordant une importance à des éléments qui n'en ont point, et
en convertissant, comme nous-mêmes, la littérature au matérialisme. Les
faits, ce sont des signes comme les mots. Une littérature qui arrive à
conférer des dignités excessives aux mots est proche de la décadence; si
pareils honneurs sont rendus aux faits, la pauvre littérature perd son
cerveau; c'est une folle, une innocente de village, et sa chair même
n'est pas belle, car c'est la vigueur spirituelle qui lui eût valu son
principal agrément.
Mais voilà trop de pédanteries et j'ai hâte d'entreprendre le récit
d'une aventure à laquelle il me plaît, je vous en avertis, de donner les
apparences de la plus extravagante folie et de la plus surannée.
Je ne sais pas si vous avez lu les «Contes de ma Mère l'Oye». On les
connaissait de mon temps, et les grandes personnes n'en faisaient pas
fi. Je n'en suis pas autrement entiché, mais leur absence de prétention,
leur apparence de s'adresser aux enfants--comme l'oeuvre de notre
Fabuliste, qu'il faut être un grand sage pour comprendre--m'ont toujours
séduit. Il vaut mieux avoir l'air de chuchoter de toutes petites choses
au niveau de l'oreille des fourmis que de simuler qu'on embouche les
trompettes du jugement dernier. Quelqu'un se trouvera, un jour ou
l'autre, pour juger la valeur des choses qui auront été dites ou d'aussi
bas ou d'aussi haut.
Veuillez donc me permettre de vous mener au coeur même d'une forêt, non
d'une forêt d'aujourd'hui savamment exploitée ou saccagée pour les
besoins de la guerre; au coeur d'une bonne forêt d'autrefois où les
arbres croissent à leur gré et ne meurent, la plupart du temps, que de
leur mort naturelle. Cela ne forme pas un enlacement de troncs et de
branches inextricable, car chaque plante se défend comme un homme, a
horreur d'être incommodée par le voisin et tâche à être la plus forte
afin d'exterminer qui la gêne. A défaut d'aboutir à cette extrémité
toujours tentante pour un être vivant, eh bien! l'on se retire sur
soi-même, on raccourcit ses rameaux, on les dirige en hauteur, on se
résigne à une taille fluette et un peu trop longue, mais du moins on est
seul et ne se commet point, si l'on est bouleau, avec un sapin, si l'on
est frêne avec un cornouiller. Les chênes sont maîtres, cela va de soi,
et étouffent la gent myrmidonesque, par la musculature de leurs bras et
l'épaisse ampleur de leur ombre.
Au beau milieu d'une telle végétation, vivaient en bonne intelligence un
bûcheron nommé Gilles et sa femme, qui, étant demeurés assez
longtemps--à leur grand désespoir--sans enfants, furent tout à coup
favorisés de deux filles jumelles, autrement dit «bessonnes», comme il
était d'usage de s'exprimer dans ce temps-là au fond des provinces.
Le bûcheron Gilles et sa bûcheronne n'étaient pas gens à se mettre en
frais d'imagination pour trouver des noms à donner à leurs filles: ils
les appelèrent sans barguigner Gillette et Gillonne.
Mais il s'agissait de faire baptiser les deux petites.
Quand je vous ai dit que tout ce monde-là gîtait au beau milieu d'une
forêt, cela signifie qu'il était très loin de tout hameau ou village. De
la chaumière, on n'entendait pas les cloches les plus voisines, même
quand le vent portait. Aussi ce fut une expédition dans le genre de
celle des Rois Mages, lorsque la mère, qui nourrissait les deux marmots,
étant relevée de ses couches, se jugea en état d'aller jusqu'à l'église
métropolitaine.
Il y avait bien quelques huttes de bûcherons dans les environs, où l'on
ramassa un parrain et une marraine, peu reluisants, à la vérité, mais
qui consentirent à faire la route--si l'on peut dire--à pied, et qui,
entre nous, n'étaient pas fâchés qu'une occasion s'offrît à eux de voir
des lieux habités.
L'humble cortège se mit en marche, de très bonne heure, un beau matin,
après avoir soigneusement verrouillé les portes.
Nos bonnes gens étaient fort aises parce que le jour qui commençait à
poindre devait être celui d'une de ces fêtes de famille dont on se
souvient.
Mais ils étaient loin de soupçonner qu'ils dussent avoir sujet de se
remémorer cette fête-là, et longtemps.
Après une marche d'une heure et demie sur la mousse, les champignons et
les aiguilles de pin qui rendent le pied glissant, ils s'assirent afin
que la mère prît un peu de repos et donnât le sein à ses poupons. Et
celle-ci donnait, le sein droit et le sein gauche tout ensemble, afin de
ne point perdre de temps; et les deux jumelles emmaillotées, comme deux
paquets croisés sur les genoux, s'accommodaient de cette double coulée
et épuisaient gloutonnement les provisions maternelles.
Gilles, pendant cette opération, s'était écarté avec le bûcheron qui
devait remplir les fonctions de parrain et avec quelques autres qui les
accompagnaient pour l'honneur; et, tous, ils examinaient en connaisseurs
les fûts des hêtres et des chênes, fixant le prix au cours du jour.
Tandis qu'ils s'adonnaient à leurs calculs, ils furent distraits par des
cris plaintifs issus d'un trou profond. Et, s'étant approchés de la
margelle de ce puits, ils distinguèrent une vieille femme en haillons.
--Qu'as-tu, la mère? lui dirent-ils; est-ce le fait d'une femme de ton
âge de passer la nuit à la belle étoile?
--Hélas! mes bons messieurs, dit la vieille, je me suis laissée choir en
ce maudit lieu à la tombée de la nuit, qui m'a paru longue, car je pense
que j'ai une jambe cassée... Mais que doivent penser, eux, mes pauvres
enfants qui me croient morte à l'heure qu'il est?
Les bûcherons descendirent dans le trou et se mirent en devoir de tirer
de là la pauvresse. Elle poussait des cris de renard pris au piège, à
quoi ils reconnurent qu'elle pouvait, selon son dire, avoir quelque
membre rompu; et ils étaient très embarrassés, car enfin ils ne
pouvaient pas l'emmener ainsi à la ville, ni chez le rebouteur qui
habitait loin en arrière. Alors, sans réfléchir davantage, ils la
conduisirent à la mère Gilles, car, bien que les hommes médisent
ordinairement des femmes, ils vont d'instinct vers elles dès qu'il
s'agit de prendre conseil.
--Mon Dieu, dit la mère Gilles, en apercevant l'antique percluse, il
faut remettre le baptême: ce n'est pas chrétien que d'abandonner une si
pauvre femme en plein bois!
Mais la vieille, à la vue des deux bessonnes, interrompit ses plaintes
et dit:
--C'est à vous, madame, ces deux gentilles petites créatures?
--Oui, fit la mère, et elles prennent bien, comme vous voyez; ce sont
deux filles, pour mon malheur. On a du mal à tenir cette engeance-là;
deux garçons auraient mieux fait mon affaire...
--Ne vous mettez point en peine, dit la vieille; je vois que vous êtes
de braves gens...
A ce moment,--écoutez-moi bien,--le jour parut dans toute sa splendeur,
par une trouée qui se fit soudain dans les cimes, sous l'influence de
l'air matinal. Et nul ne sut jamais comment se fit la chose: les
bûcherons furent allégés de leur fardeau; la vieille disparut; tout
gémissement s'éteignit. Et l'on vit, non sur le sol en vérité, mais bien
au-dessus, à la hauteur d'au moins deux tailles d'homme, donc soutenue
miraculeusement dans les airs, une dame d'une merveilleuse beauté.
Et cette dame, aussi brillante et non moins belle que le jour, s'adressa
de là-haut aux bûcherons et aux bûcheronnes fort surpris. Sa voix avait
la douceur et le charme du vent qui chante dans les ramures des pins:
«Je suis, dit-elle, la fée Malice. Mais n'ayez pas peur de mon nom!...
J'ai voulu éprouver votre coeur. Je vois qu'il y a encore, par le monde,
quelques braves gens, du moins au fond des bois. Vous m'avez secourue:
je ne demeurerai pas en reste avec vous, car, Dieu merci, je suis riche.
Allez faire baptiser vos bessonnes, et, à votre retour, vous trouverez
une surprise...»
Ayant dit ces mots, la fée Malice disparut beaucoup trop tôt, au gré de
tous, car nul, parmi les gens présents, n'avait vu jusqu'ici une figure
si admirable, ni entendu de paroles si suavement prononcées.
Alors un des bûcherons, qui était du cortège, fit mine de vouloir
retourner, sans plus tarder, vers les cabanes, car il était anxieux de
connaître la surprise qu'avait promise la fée. On l'arrêta par le fond
de son pantalon, en lui faisant observer que la surprise n'était pas
pour lui et que, s'il n'assistait pas comme tout le monde au baptême, la
Fée serait bien capable de lui poser une taie sur les deux yeux.
Il suivit donc les autres, pas à pas, mais en grommelant; et au bout
d'une heure de marche, ayant ruminé dans son esprit de bûcheron, il dit
à ses compagnons qui s'entretenaient de l'événement:
--Et alors, vous y croyez, vous?
--A quoi? firent-ils tous, hommes et femmes.
--Mais, à la fée.
--Le farceur! et il voulait retourner sur ses pas pour ne point la
perdre!
--Je voulais retourner boire un coup, faute de quoi je me sens capable
d'avoir encore des visions comme une fillette aux pâles couleurs...
Les autres bûcherons furent choqués de son impertinence, mais ce n'est
jamais en vain que l'on entend émettre une idée, si mauvaise soit-elle,
et principalement une qui tend à détruire quelque chose.
Un autre bûcheron dit:
--C'est peut-être bien l'éclat du jour qui nous a éblouis, ma foi...
--Éblouis! éblouis! dit la mère Gilles, et tes oreilles, et tes doigts?
Est-ce que tu n'as pas touché la vieille? N'as-tu pas senti ses os
pointus? Ne s'est-elle pas évanouie pour toi comme pour les autres dans
le même moment où la belle dame a paru en l'air et a dit pour nous tous
les mêmes choses?... Répète un peu ce qu'elle a dit!
L'un répéta ce qu'il avait entendu. Mais il fut contredit par un autre
qui avait ouï différemment. Comme on ne réussissait pas à tomber
d'accord, l'incrédule bûcheron triomphait.
--Moi, je sais bien une chose, dit la mère Gilles, c'est qu'elle a
promis de ne pas demeurer en reste avec nous, attendu qu'elle est riche,
et en désignant mes filles, elle nous a annoncé une surprise au
retour...
Mais il ne se trouva que son mari pour avoir entendu la même chose, car
la bonne promesse s'adressait à son ménage et non point aux autres.
Et à mesure qu'il s'accréditait que la surprise était réservée aux
bessonnes, la croyance à la fée faiblissait, et même elle était réduite
à néant avant que l'on eût atteint la ville.
Tant et si bien que Gilles et sa femme eux-mêmes finissaient par
concevoir quelque inquiétude.
Cependant, il se produisit, en pleine ville, une chose étonnante. C'est
qu'aussitôt les bessonnes présentées aux fonts baptismaux, les cloches
sonnèrent à toute volée, bien que les pauvres parents n'eussent point eu
le moyen de faire les frais du carillon, ce qui causa un grand
émerveillement et attira un fort concours d'oisifs à l'entour de
l'église. Or, lorsque le cortège sortit, ne voilà-t-il pas que des
gamins se trouvèrent là, assez proprement habillés, ma foi, et qui
semaient des dragées à grands gestes, comme on répand le blé dans les
sillons, et ces gamins tiraient ces sucreries de corbeilles toutes
neuves, profondes, et que nulle prodigalité n'épuisait.
On supposa que les bûcherons avaient de puissants protecteurs dans
l'endroit; cependant on ne les vit ni monter au château, ni franchir le
porche d'aucun hôtel opulent. Ils allèrent tout simplement à l'auberge
du Cheval Blanc, mangèrent et burent en gens économes, de quoi ils
eurent vif regret, à la vérité, quand, voulant solder leur écot, ils
apprirent que leur repas était payé.
Je vous laisse à penser si tout cela donna lieu à facéties de la part
des bûcherons incrédules qui voulaient bien admettre quelque tour de
sorcellerie, quoiqu'ils n'eussent point vu de sorcier, mais qui
refusaient d'admettre la fée que cependant ils avaient tous vue, touchée
et entendue.