L'EMBARRAS DE VOITURES.

René do Kervoz avait coutume d'entrer chez son oncle par la rue

Saint-Jacques. Il possédait une clef du passage secret. Georges

Cadoudal avait réglé cela ainsi, afin que le fils de sa soeur ne fût

pas compromis en cas de mésaventure.

En quittant la rue Saint-Louis-en l'Ile, René s'était lancé à pleine

course vers le pont de la Tournelle. sans s'inquiéter s'il était

suivi.

La fièvre lui donnait des ailes.

Jean-Pierre se faisait vieux et Germain Patou avait de courtes jambes.

Quoiqu'ils fissent de leur mieux l'un et l'autre, ils perdirent René

de vue aux environs de l'Hôtel-Dieu.

Les agents de M. Berthellemot venaient par derrière, suivis à une

assez grande distance par M. Barbaroux, officier de paix, qui était

d'humeur pitoyable et nourrissait la crainte légitime d'avoir gagné

cette nuit quelque mauvais rhumatisme.

Le jour était désormais tout grand.

En arrivant à l'endroit où ils avaient perdu la vue de René,

l'étudiant et Gâteloup se séparèrent, prenant chacun une des deux

voies qui se présentaient. Jean-Pierre continua le quai et Patou monta

la rue Saint-Jacques.

C'était cette dernière route que René avait choisie, mais il était

désormais de beaucoup en avance et Patou ne pouvait plus l'apercevoir.

René s'introduisit, comme nous l'avons vu, à l'aide de la clé qu'il

portait sur lui. En entrant de ce côté, la chambre où se trouvait la

comtesse Marcian Gregoryi était la troisième.

Sur le guéridon de la seconde une paire de pistolets chargés traînait.

La maison, du reste, était pleine d'armes.

René prit en passant un des deux pistolets et l'arma avant d'ouvrir la

dernière porte.

Comme Germain Patou atteignait, toujours courant, le haut de la rue

Saint-Jacques, il aperçut une grande cohue de peuple massée dans la

rue Saint-Hyacinthe. Cette foule était en train de pénétrer dans la

maison n° 7, où l'on avait entendu un cri d'appel, puis un coup de

pistolet.

Germain Patou entra avec les autres.

René était encore debout, le pistolet à la main.

Patou s'agenouilla auprès de la blonde, qui était splendidement belle

et semblait dormir un souverain sommeil.

Il lui tâta le coeur.

Le sien battait à rompre les parois de sa poitrine.

--Quelqu'un connaît-il cette femme? demanda-t-il.

Comme personne ne répondait, il ajouta:

--Qu'elle soit portée à la morgue du Marché-Neuf, qui a ouvert

aujourd'hui même.

Puis il dit à René, espérant ainsi le sauver:

--Citoyen, vous allez me suivre.

Son dernier regard fut cependant pour la comtesse Marcian Gregoryi, et

il pensa:

--L'aurais-je aimée? l'aurais-je haïe? Mon scalpel, désormais, peut

aller chercher son secret jusqu'au fond de sa poitrine!

Au bas de la rue Monsieur-le-Prince et dans la rue de

l'Ancienne-Comédie, une autre foule roulait comme une avalanche,

criant:

--Au chouan! au chouan! Arrêtez Georges Cadoudal!

Quoiqu'il semblât que toutes les maisons eussent vomi leurs habitants

sur le pavé, les fenêtres regorgeaient de curieux.

Le cabriolet de Georges Cadoudal avait rencontré un premier obstacle

à la hauteur de la rue Voltaire. Deux charrettes de légumes se

croisaient.

--Enlève! ordonna Georges.

Les deux charrettes, culbutées, lancèrent leurs pauvres diables de

conducteurs dans le ruisseau.

Et le cabriolet passa.

Les gens qui étaient devant commencèrent à s'émouvoir, bien qu'ils

n'eussent aucun soupçon.

Ils crurent à un cheval fou, emporté par le mors aux dents, et des

attroupements secourables se formèrent pour barrer la route.

Mal leur en prit.

--Place! commanda Georges, qui s'était levé tout debout dans le

cabriolet.

Comme on n'obéissait pas assez vite à son gré, il arracha le fouet des

mains du cocher et allongea de si rudes estafilades que la route, en

un instant, redevint libre.

Mais la rumeur qui venait par derrière se faisait si forte qu'on

l'entendait gronder au loin.

--Nous n'irons pas longtemps comme cela, monsieur Morinière, grommela

le cocher.

--Nous irons jusqu'à Rome, si nous voulons, répliqua Cadoudal.

Penses-tu qu'un homme comme moi sera arrêté par de faillis Parisiens?

Allume, mon gars! ajouta-t-il en lui rendant son fouet, et n'aie pas

peur!

En abordant le carrefour de l'Odéon, le cocher fut obligé de rêner. Il

y avait une lourde voiture en travers.

--Passe dessus ou dessous! cria Georges, qui regardait en arrière.

Et il se mit à sourire, saluant de la main ceux qui le suivaient en

criant:

--Au chouan! au chouan! Arrêtez l'assassin!

Du carrefour de l'Odéon à l'endroit où la rue de l'Ancienne-Comédie

s'embranche aux rues Dauphine et Mazarine, il n'y eut point de

nouvel obstacle, mais là, un véritable embarras de véhicules barrait

complètement le passage.

--Arrête, bonhomme, dit Georges, Autant vaut jouer sa dernière partie

ici qu'ailleurs. Pichegru, et Moreau sont tombés, par leur faute,

vivants tous deux; moi je ne tomberai que mort, et j'aurai fait de mon

mieux.

Il se leva de nouveau tout debout, dégagea les deux épées et rangea

sous les coussins trois paires de pistolets qu'il avait sous ses

vêtements.

Ceux qui le poursuivaient approchaient.

Il tendit la main au cocher.

--Va-t'en, garçon, lui dit-il avec une cordiale bonne humeur. Le reste

ne te regarde pas... Si la rue se dégage, je conduis aussi bien que

toi, et ils ne me tiennent pas encore!

Le cocher hésita.

--J'ai trois enfants, dit-il enfin, et il sauta sur le pavé pour se

perdre dans la foule.

La foule se massait devinant déjà un spectacle extraordinaire.

Georges releva complètement la capote du cabriolet. Un instant, le

voyant ainsi au milieu de cette foule, vous eussiez dit un de ces

joyeux charlatans de nos foires parisiennes sur le point de commencer

son travail.

Son travail en effet, allait commencer.

Il dépouilla vivement le surtout qu'il portait et parut vêtu d'une

sorte de jaquette, en drap fin, il est vrai, mais rappelant exactement

la coupe de la veste des gars d'Auray. Au côté gauche de cette veste,

il y avait un coeur brodé en argent.

--Au chouan! au chouan! Arrêtez le chouan!

Cette fois, ce fut une grande clameur qui partait de tous les côtés à

la fois. Georges prit son fouet à la main. Il s'en servait bien, et il

est à propos de dire que le fouet, emmanché à un bras morbihannais,

devient une arme qui n'est point à dédaigner.

J'ai vu au gros bourg de la Gacilly, sur la rivière d'Oust, des

combats au fouet, tournois bizarres et sauvages qui laissent des

blessures plus profondes assurément que celles des sabres savants

usités dans les querelles universitaires de l'Allemagne.

Le fouet de Georges fît un large cercle autour de lui.

--Que me voulez-vous, bonnes gens! demanda-t-il, imitant avec

perfection l'accent de basse Normandie. Je suis Julien-Vincent

Morinière de mon nom, je vends des chevaux par état, je n'ai fait de

tort ici à personne.

--Chouan, répliqua de loin Charlevoy, qui se tenait à distance tu t'es

dépouillé trop vite.

--C'est pourtant vrai, murmura Georges en riant.

Il va sans dire qu'il ne perdait point de vue son cheval, surveillant

toujours l'embarras qui avait fait obstacle à sa course.

De l'autre côté de l'embarras, rue Dauphine, la foule grossissait à

vue d'oeil. Il y eut un moment où l'effort de sa curiosité rompit

l'embarras et ouvrit un passage au beau milieu de la voie.

Il exécuta un second moulinet pour assurer ses derrières, et, touchant

légèrement les oreilles de son cheval, il cria:

--Hie, Bijou! Passe partout! nous avons affaire à la foire!

Les spectateurs étaient là, comme à la comédie. Paris s'amuse de tout,

et sur cent badauds il n'y en avait pas dix pour croire à la présence

de Georges Cadoudal.

Malgré la veste bretonne, malgré le coeur chouan, les neuf dixièmes

des assistants doutaient. Ce gros gaillard avait l'air si bonne

personne! et la police s'était si souvent trompée!

Le cheval s'enleva avec sa vigueur ordinaire, tandis que Georges,

toujours debout, commandait:

--Gare, bonnes gens! je ne réponds pas de la casse.

Le cheval passa, mais la voiture s'engagea entre la caisse d'un fiacre

et la roue d'une grosse charrette qui était en train de tourner.

--Foi de Dieu! dit Georges, nous voilà engravés, mais nous sommes ici

comme dans une redoute.

Un coup de pistolet, le premier, partit derrière lui et abattit son

chapeau.

--Plus bas! fit-il en se retournant et en abattant d'un coup de feu

l'homme qui tenait encore l'arme fumante à la main.

Les agents reculèrent encore une fois, tandis que les badauds,

essayant de fuir, produisaient une presse meurtrière.

On n'entendait plus que les cris des femmes et des enfants.

Georges, qui avait ouvert son couteau, coupa les deux liens de cuir

qui rattachaient le cheval aux brancards, et dit avec beaucoup de

calme à ceux de la rue Dauphine:

--Citoyens, voulez-vous livrer passage à un brave homme?

Il y eut de l'hésitation parmi les curieux. Georges se retourna

pour faire tête aux agents, qui essayaient de monter dans les deux

véhicules voisins. Il tira deux coups de pistolet et fut blessé de

trois projectiles, dont l'un était une bouteille, parti du cabaret qui

faisait le coin de la rue de Buci.

Quand il regarda de nouveau devant lui, les rangs s'étaient

notablement éclaircis, mais ceux qui restaient semblaient décidés à

tenir tête: entre autres un groupe de militaires avaient dégainé le

sabre.

On put entendre, en ce moment, des coups de feu dans la rue de Buci.

C'était le capitaine L---- et trois de ses amis qui prenaient les

agents à revers.

En même temps, un homme de haute taille et coiffé de cheveux blancs,

fendit la presse qui encombrait la rue Saint-André-des-Arts. Il bondit

en scène, brandissant un sabre qu'il venait d'arracher à un soldat du

train de l'artillerie, lequel le poursuivait en criant.

Nous avons vu que Jean-Pierre Sévérin, au lieu de prendre la rue

Saint-Jacques, comme son compagnon Germain Patou, avait continué de

longer le quai.

Tout ce que nous venons de raconter s'était passé avec une rapidité si

grande que Jean-Pierre Sévérin ne faisait que d'arriver, quoiqu'il eût

toujours marché d'un bon pas.

De la rue Saint-André-des-Arts, il avait reconnu, au beau milieu de la

bagarre, l'oncle de René de Kervoz, debout dans sa voiture et faisant

le coup de feu.

L'idée lui vint soudain que ceci était une suite de l'erreur de M.

Berthellemot, confondant M. Morinière, le maquignon inoffensif, avec

Georges Cadoudal, qui voulait tuer le premier consul.

Aucun de nous n'est parfait. Tout homme tient à son opinion, surtout

les chevaliers errants, dit-on, et Gâteloup était un chevalier errant.

Sa vie s'était passée à défendre le faible contre le fort.

Dans sa pensée peut-être, car il était subtil à sa manière, le danger

de Morinière se rattachait à quelque piège tendu par la comtesse

Marcian Gregoryi.

N'avait-il pas été pris lui-même, lui Gâteloup, au cabaret de la

_Pêche miraculeuse_, pour un des assassins du chef de l'État?

Il apaisa le soldat du train en lui jetant son nom, connu dans toutes

les salles d'armes de tous les régiments, et lui dit:

--On va te rendre ton outil, mon camarade. Prête-le-moi cinq minutes,

si tu es un bon enfant!

Et, attachant rapidement sur sa poitrine le coeur d'or que nous

connaissons, il s'écria:

--Holà! y a-t-il quelqu'un pour se mettre du côté de papa Gâteloup?

Dix voix répondirent dans la foule:

--Présent, monsieur Sévérin! on y va!

Et les militaires qui barraient le passage du côté de la rue Dauphine

remirent l'épée au fourreau.

Gâteloup, cependant, abordait le cabriolet par devant.

Il comprit la situation d'un coup d'oeil et acheva de dételer le

cheval.

Georges le regardait stupéfait. Quelques hommes protégeaient déjà les

derrières de la voiture, où les agents de police résistaient mollement

à une vigoureuse poussée.

--Compère Sévérin, dit Georges en montrant du doigt le coeur que le

gardien portait sur la poitrine, est-ce que vous êtes aussi pour Dieu

et le roi?

--Pour Dieu, oui, monsieur Morinière, répliqua Gâteloup, mais au

diable le roi!... Montez à cheval et prenez la clef des champs, je me

charge de retenir ceux qui vous pourchassent.

Georges fronça le sourcil.

Gâteloup le regardait en face.

--Ah ça! ah ça! grommela-t-il, vous avez une drôle de figure

aujourd'hui, compère. Seriez-vous vraiment Georges Cadoudal?

--Vieil homme, répliqua Georges, qui ne riait plus, je vous remercie

de ce que vous avez voulu faire pour moi. Soigner mon neveu, qui n'est

pas cause et qui aime peut-être ce que nous combattons, là-bas, devers

Sainte-Anne-d'Auray, la noble terre où je suis né... Je ne suis pas

Normand, je suis Breton... Je ne suis pas Morinière le maquignon;

je suis Georges Cadoudal, officier général de l'armée catholique et

royale... Je ne suis pas un assassin, je suis un champion arrivant

tout seul et tête haute contre l'homme qui a des millions de

défenseurs... Ecartez-vous de moi: votre chemin n'est pas le mien.

Gâteloup baissa la tête et s'éloigna sans mot dire.

Georges se redressa, passa deux des quatre pistolets qui lui restaient

à sa ceinture et prit les autres, un dans chaque main.

--Qu'on se le dise! cria-t-il de toute la force de sa voix: je suis

le chouan Cadoudal, et je viens combattre celui qui veut se faire

empereur!

Ce ne furent plus seulement les agents de police, ce fut la foule

entière qui se rua en avant. Paris entier était amoureux du premier

consul. Georges déchargea ses quatre pistolets et saisit les épées.

La première se brisa avant qu'on fût maître de lui. Quand il tomba,

chargé de sang de la tête aux pieds, il n'avait plus dans la main

qu'un tronçon de la seconde.

La dernière blessure qu'il reçut lui vint d'un garçon boucher, qui le

frappa avec le couteau de son étal.

Il n'était pas mort. Les agents n'osaient l'approcher. Ce fut le même

garçon boucher qui lui jeta au cou la première corde.

Cinq minutes après, au moment où la charrette qui avait arrêté le

cabriolet de Georges Cadoudal l'emmenait, garrotté, à la Conciergerie,

un homme parut au milieu des agents qui formaient le noyau de la foule

immense rassemblée au carrefour de Buci.

--Voilà comme je mène les choses! dit cet homme, qui se frottait les

mains de tout son coeur.

--Tiens! fit Charlevoy, on ne vous a pas vu pendant l'affaire,

monsieur Barbaroux!

--Je crois bien, dit M. Berthellemot en fendant la presse, il n'y

était pas! Il n'y avait que moi!... Mes enfants, je suis content de

vous. Nous avons fait là un joli travail. Tout était combiné à tête

reposée, j'avais pris des notes, parole mignonne!

M. Berthellemot était en train de faire craquer un peu les phalanges

de ses doigts, quand un autre organe plus majestueux prononça ces

mots:

--Rien ne m'échappe. Il fallait ici l'oeil du maître. Je suis venu au

péril de ma vie.

--Monsieur le préfet!... balbutia le secrétaire général.

Ces deux fonctionnaires, en vérité, semblaient être sortis de terre.

Pendant qu'ils se regardaient, le secrétaire général penaud et jaloux,

le préfet triomphant, un troisième dieu, sortant de la machine, passa

entre eux et fit la roue.

--Mes chers messieurs, dit le grand juge Régnier avec bonté, j'avais

pris toutes les mesures. Je vous remercie de n'avoir pas jeté de

bâtons dans mes roues. Je vais aux Tuileries faire mon rapport au

premier consul... Eh! eh! mes bons amis, il faut du coup d'oeil pour

remplir une place comme la mienne!

Quand Régnier, futur duc de Massa, entra au château, il rencontra dans

l'antichambre Fouché, futur duc d'Otrante, qui le salua poliment et

lui dit:

--Le premier consul sait tout, mon maître. Eh bien! il m'a fallu

mettre la main à la pâte: sans moi vous n'en sortiez pas!

La vampire · 第 63 / 68 题