Les mairies de Paris donnent maintenant trois francs à toute famille
pauvre qui fait vacciner son enfant. Ce n'est pas cher, et cela paye
pourtant avec splendeur les vingt années de souffrances, envenimées
par le sarcasme, que Jenner vécut, entre l'invention de la vaccine et
le jour où la vaccine fut victorieusement acceptée.
De même les quelques milliers de thalers employés à fondre le bronze
de la statue érigée à Samuel Hahnemann payent glorieusement les
cailloux qui poursuivirent jadis le maître lapidé.
Ainsi va le monde, conspuant d'abord ce qu'il doit adorer.
L'homéopathie compte désormais au nombre des systèmes illustrés par
le triomphe. Elle possède la vogue, ses adeptes roulent sur l'or,
éclaboussant les anciennes et illustres méthodes, qui protestent en
vain du haut des trônes académiques. La raillerie a émoussé sa
pointe, le dédain s'est usé, la haine est venue, cette providentielle
consécration du succès.
Ceci n'est point un livre de science; tout au plus y pourra-t-on
trouver, chemin faisant, quelques pages détachées de la curieuse
histoire des contradictions de l'esprit humain. Nous voulons pourtant
ajouter un mot, à propos de la doctrine du grand médecin de la Saxe
royale.
Quelquefois, l'homéopathie semble arrêtée tout à coup dans sa marche
triomphante par une large rumeur: on l'accuse d'avoir tué quelque
personnage illustre ou d'avoir ouvert à quelque prince héritier la
succession d'un trône.
C'est qu'elle est, en effet, généralement la médecine de bien des gens
dont on parle; elle soigne l'art qui est en vue et tâte volontiers le
pouls des mains qui tiennent le sceptre, tout en ouvrant bien larges
au travail et à l'infortune les portes de ses dispensaires. Ceux
qu'elle _tue_, comme disait notre grand comique, ennemi né des
médecins, font du bruit en tombant.
Et puis, les meilleures médailles ont leur revers. Samuel Hahnemann,
qui a inventé tant de spécifiques, n'a pas laissé dans son testament
la formule capable d'extirper le charlatanisme.
Il y a des charlatans partout, et les charlatans, par une heureuse
propriété de leur nature, préfèrent les palais aux chaumières.
En somme, nous avons voulu montrer ici seulement les débuts d'un
praticien original qui, sous la Restauration, quinze ans plus tard,
passa pour sorcier, tant ses cures semblèrent merveilleuses.
Après qu'il eut prononcé le nom d'Angèle, René de Kervoz redevint
silencieux; mais son pâle visage prit, en quelque sorte, le pouvoir
d'exprimer ses pensées. On pouvait suivre sur son front comme un
reflet fugitif des rêves qui traversaient son sommeil.
Jean-Pierre Sévérin et Germain Patou l'examinaient tous les deux avec
attention. Tantôt sa physionomie s'éclairait, trahissant une vague
extase, tantôt un nuage sombre descendait sur ses traits, qui
exprimaient tout à coup une poignante souffrance.
L'étudiant consulta plusieurs fois sa montre, et ne donna la troisième
prise du médicament que quand l'aiguille marqua l'heure voulue.
Quelques minutes après que le globule eut fondu sur la langue du
dormeur, ses yeux s'ouvrirent encore, mais cette fois tout grands.
Ses yeux n'avaient point de regard.
--Lila! prononça-t-il d'une voix changée.
Puis avec une soudaine colère qui enfla les veines de son front:
--Va-t'en! va-t'en!
--M'entendez-vous, monsieur de Kervoz? demanda Jean-Pierre, incapable
de se contenir.
On eût dit un charme subitement rompu.
Les paupières de René retombèrent, tandis qu'il balbutiait:
--C'est un songe! toujours le même songe! tantôt Lila! tantôt
Angèle... l'haleine brûlante du démon, les doux cheveux de la
sainte!...
Sa main eut, sous la couverture, un mouvement frémissant, comme s'il
eût caressé une chevelure.
--Angèle est morte! pensa tout haut Jean-Pierre. Je comprends tout ce
qu'il dit... tout!
Sa joue était plus livide que celle du malade, et ses yeux exprimaient
une indicible terreur.
René se couvrit tout à coup le visage de ses mains:
--_In vita mors_, murmura-t-il, _in morte vita_! Toujours le même
songe! La mort dans la vie, la vie dans la mort!... Non... non...
C'est le frère de ma pauvre mère... je ne te donnerai pas les moyens
de le perdre!
L'attention des témoins redoublait.
--De qui parle-t-il? demanda Patou après un moment de silence.
--Le frère de sa mère, répondit Gâteloup, est un marchand de chevaux
de Normandie, vers la frontière de Bretagne. Je ne sais pas ce qu'il
veut dire.
René bondit sur son lit.
--C'est toi, c'est toi, cria-t-il, la vivante et la morte!... C'est
toi qui es la comtesse Marcian Gregoryi!... C'est toi qui es Addhéma
la vampire!
Il s'était levé à demi; il se laissa retomber épuisé.
Jean-Pierre passa ses doigts sur son front baigné de sueur.
--Je ne crois pas à cela, au moins! prononça-t-il entre ses dents
serrées; je ne veux pas y croire! c'est l'impossible!
--Patron, répondit l'étudiant gravement, je ne suis pas encore assez
vieux pour savoir au juste ce à quoi il faut croire. Il n'y a jusqu'à
présent qu'une seule chose que je nie, c'est l'impossible?
Et son doigt tendu désignait la devise latine, courant autour du
cartouche qui ornait la cheminée.
La devise disait exactement les paroles échappées au sommeil de René.
Patou poursuivit:
--L'homme a dit longtemps: Cela n'est pas parce que cela ne peut pas
être, mais, depuis quelques années, Franklin a joué avec la foudre; un
pauvre diable de ci-devant, le marquis de Jouffroy, fait marcher des
bateaux sans voile ni rames, avec la fumée de l'eau bouillante... Vous
pouvez me parler si vous avez quelque chose à dire: je sais la légende
du comte Szandor, le roi des vampires, et de sa femme, l'oupire
Addhéma.
--Moi, je ne sais rien, répliqua rudement Jean-Pierre. Le monde
vieillit et devient fou!
--Le monde grandit et devient sage, repartit l'étudiant. Les vieux
républicains comme vous sont de l'ancien temps tout comme les vieux
marquis. Le jour viendra où l'on aura honte de douter, comme hier
encore on rougissait de croire.
La chandelle de suif, presque entièrement consumée, bronzait de sa
flamme mourante le cuivre du flambeau. Elle rendait ces lueurs vives,
mais intermittentes, des lampes qui vont s'éteindre.
Mais la fin de la nuit était venue, et les premières lueurs du
crépuscule arrivaient par la porte entr'ouverte.
René de Kervoz, assis sur son séant, était soutenu par Jean-Pierre,
tandis que Germain Patou, agitait dans un verre à demi plein un
liquide qui semblait être de l'eau pure.
René avait l'air d'un fiévreux ou d'un buveur terrassé par l'orgie.
--Ne me demandez rien, dit-il; et ce fut sa première parole. Je ne
sais pas si je pense ou si je rêve. La moindre question me ferait
retomber tout au fond de mon délire.
--Buvez, lui ordonna Patou, qui approcha une cuiller de ses lèvres.
Le jeune Breton obéit machinalement.
--Combien y avait-il de temps que vous ne m'aviez vu, père?
demanda-t-il en s'adressant à Gâteloup.
--Trois jours, répondit celui-ci.
René fit effort pour éclaircir les ténèbres de son cerveau.
--Et n'ai-je point vu Angèle depuis ce temps! questionna-t-il encore.
--Non, répliqua Jean-Pierre.
--Trois jours, reprit René, qui compta péniblement sur ses doigts.
Alors nous sommes au matin du mariage.
Jean-Pierre baissa les yeux.
--C'est vrai, c'est vrai, balbutia le jeune Breton, dont les traits se
décomposèrent, Angèle est morte!
Deux grosses larmes roulèrent sur sa joue.
Jean-Pierre se redressa, sévère comme un juge.
--Comment savez-vous cela, monsieur de Kervoz? interrogea-t-il à son
tour.
René pleurait comme un enfant, sans répondre.
Jean-Pierre répéta sa question d'un ton de sombre menace.
--J'ignore tout, balbutia René. Mais j'ai le coeur meurtri comme si
quelqu'un m'eût dit: Elle est morte.
--Elle est morte! prononça Jean-Pierre comme un écho.
--Qui vous l'a dit?
--Personne.
--L'avez-vous vue?
--Sa dernière lettre, balbutia le vieil homme, dont les larmes,
jaillirent, était écrite avec du sang et disait: Je vais mourir!...
René se leva de son haut et mit ses deux pieds nus sur le parquet.
--Il est peut-être temps encore! s'écria-t-il, rendu comme par
enchantement à l'énergie de son âge.
Jean-Pierre secoua la tête et voulut le retenir pour l'empêcher de
tomber: mais Germain Patou dit:
--C'est fini, la crise est passée.
Et en effet René resta solide sur ses jarrets.
--Dites-moi tout, reprit René d'une voix basse, mais ferme. Je ne sais
rien. Ces trois jours ont été arrachés à ma vie... et bien d'autres
avant eux. Je ne sais rien, sur mon salut, sur mon honneur! Je n'ai
jamais cessé de l'aimer. J'ai été fou encore plus que criminel, et
cela me donne le droit de la venger.
Jean-Pierre l'attira contre son coeur.
--Nous aurions été trop heureux! pensa-t-il tout haut. La pauvre femme
me disait souvent: «J'ai tant de joie que cela me fait peur!» Nous
sommes vieux tous deux, elle et moi, monsieur de Kervoz, nous ne
souffrirons pas bien longtemps désormais... Promettez-moi que vous
serez le frère et l'ami de l'enfant qui va rester tout seul.
--Votre fils sera mon fils! s'écria René.
--Part à deux! fit Germain Patou. Mais vous ne vous en irez pas comme
cela, patron, de par tous les diables! Hahnemann soigne aussi le
chagrin. Votre chère femme a sa résignation chrétienne, et ce fils
dont vous parlez: elle va reporter sur lui tout son coeur...
Jean-Pierre secoua la tête une seconde fois et murmura:
--Son coeur, c'était Angèle!
--Et si Angèle n'était pas morte? interrompit l'étudiant. Nous n'avons
pas de preuves...
Cette fois ce fut René qui secoua la tête, répétant à son insu:
--Angèle est morte!
Germain Patou, obstiné dans l'espoir, comme tous ceux dont la volonté
doit briser quelque grand obstacle, répondit:
--Je le croirai quand je l'aurai vu.
Jean-Pierre raconta en quelques mots l'histoire de ces pauvres
lettres, si naïvement navrantes, trouvées sur l'appui de la croisée,
et dont la dernière, celle qui était écrite avec du sang, avait percé
le carreau.
René de Kervoz écoutait. Sa force d'un instant l'abandonnait et ses
jambes tremblaient de nouveau sous le poids de son corps.
Il tomba sur le lit en gémissant:
--Je l'ai tuée!
Puis, sa raison se révoltant contre sa conviction, qui n'avait aucune
base humaine et ressemblait à l'entêtement de la démence, il s'écria:
--Courons! cherchons!...
Sa parole s'arrêta dans sa gorge, et ses yeux devinrent hagards.
--Il y a longtemps déjà, fit-il d'une voix qui semblait ne pas être à
lui, longtemps. J'ai tout vu en rêve et tout entendu, tout ce qu'elle
écrivait... Sa pauvre plainte me venait d'en haut... Et j'ai été dans
le jardin du quai des Ormes, au bord de l'eau... une nuit où la Seine
coulait à pleines rives... Elle s'est mise à genoux... et le Désespoir
l'a prise par la main, l'entraînant doucement dans ce lit glacé où
l'on ne s'éveille plus jamais... jamais!...
Un sanglot convulsif déchira sa poitrine.
--Le reste est horrible! poursuivit-il, parlant comme malgré lui. Elle
est venue... mes lèvres connaissaient si bien ses doux cheveux. J'ai
baisé les chères boucles de sa chevelure; j'en suis certain, j'en
jurerais... Qui donc m'a raconté la hideuse histoire de ce monstre
gagnant une heure de vie pour chaque année de l'existence qu'elle
volait à la jeunesse, à la beauté, à l'amour?...
Ce fut un cri qui répondit à cette question.
--Lila!... c'est Lila qui me l'a dit... Et la Vampire ne peut se
soustraire à cette loi de conter elle-même sa propre histoire?...
Il s'élança loin du lit, comme si le contact des couvertures l'eût
brûlé.
--Je me souviens! je me souviens! râla-t-il, en proie à un spasme qui
l'ébranlait de la tête aux pieds, comme l'ouragan secoue les arbres
avant de les déraciner. Il y a des choses qui ne se peuvent pas
dire... Mon coeur restera flétri par ce sépulcral baiser... C'est ici
l'antre du cadavre animé... du monstre qui vit dans la mort et qui
meurt dans la vie!
Son doigt crispé montrait la devise latine, que les lueurs du matin,
glissant par l'ouverture de la porte entre-bâillée, éclairaient
vaguement.
Il chancela. Jean-Pierre et Patou coururent à lui pour le soutenir,
mais il les repoussa d'un geste violent.
--Tout est là, désormais! dit-il en se frappant le front. Ma
mémoire ressuscite. J'ai trahi le sang de ma mère... Tant mieux!
entendez-vous? tant mieux! ma trahison va me mettre sur les traces de
la comtesse Marcian Gregoryi... Angèle sera vengée!
Il se précipita, tête première, au travers des appartements et
descendit l'escalier en quelques bonds furieux.
Jean-pierre et l'étudiant se lancèrent à sa poursuite sans avoir le
temps d'échanger leurs pensées.
Quand ils atteignirent la rue, René en tournait l'angle déjà, courant
avec une rapidité extraordinaire vers les ponts de la rive droite.
Nos deux amis suivirent la même direction à toutes jambes.
Derrière eux, les agents apostés par M. Berthellemot se mirent
aussitôt en chasse.