PAUVRE ANGÈLE!

Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, et Germain Patou étaient seuls tous

deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait à la

cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui

et la curiosité des agents.

Ils étaient assis l'un auprès de l'autre, sur la marche ou caisson que

la coutume plaçait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des

croisées.

C'était l'unique siège que présentât désormais l'appartement.

Chacun d'eux avait à la main un de ces papiers qui contenaient des

cailloux. La chandelle était par terre. Ils se penchaient pour lire,

et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son

visage.

On entendait sa respiration siffler dans sa gorge.

Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient.

--Pauvre Angèle! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes

dans la voix.

--Pauvre Angèle! répéta Gâteloup d'un accent profond. Elle n'a pas

songé à sa mère!

--Elle n'a pas songé à vous, patron! ajouta l'étudiant en médecine.

Vous l'aimiez autant que sa mère.

--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gâteloup.

Patou ne répondit pas; il lut:

«René, mon René chéri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne

craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi

noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angèle.

Est-ce qu'on abandonne un chérubin dans son berceau?

«J'ai fait un rêve, René; écoute-moi, je vais te dire tout; je suis

bien sûre que c'est un rêve.

«Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es

pas revenu. Mais peut-être te retient-on de force.

«Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce

qu'elle t'aime comme moi?

«René, ce n'est pas la mère de notre petit ange!

«Je lance ce papier sur la fenêtre de la chambre où je t'ai vu; tu le

liras, si tu reviens encore à cette croisée, songer et regarder le

vide.

«Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux

miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur.

«J'étais là, sur cette borne qui est en face de la croisée, de l'autre

côté de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idées

on a dans ces instants où l'âme chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais

vue, nous aurions peut-être été tous sauvés!

«J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains

jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitié.

«J'étais là, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme

auparavant, mon René. De toi à moi il y a notre petite Angèle. Je

t'aime...»

Germain Patou cessa de lire, et le papier s'échappa de ses doigts.

--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un

méchant quart d'heure.

--Tais-toi! prononça tout bas Gâteloup.

Il ajouta:

--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien?

--C'est un ange du bon Dieu! s'écria l'étudiant. Ah! le coquin de

Breton.

Jean-Pierre réfléchissait.

--Ce doit être ici la première lettre, dit-il, les yeux fixés sur

le chiffon humide qu'il relisait pour la dixième fois. Celle-ci est

peut-être la seconde:

«Je suis venue, et j'ai lancé le papier sur la fenêtre; il y est

resté, après avoir retombé bien des fois. Tu ne m'as pas répondu, tu

ne l'as pas lu, René! Que les heures sont longues! Ma pauvre mère ne

sait pas jusqu'à quel point je suis désespérée; je n'ai rien dit à mon

père, qui voudrait me venger, peut-être.

«Je n'ai parlé qu'à notre enfant. A celle-là, je dis tout, parce

qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants où ce

bien-aimé petit être semble deviner ma souffrance; d'autres, son

sourire me dit d'espérer.

«Espérer, mon Dieu!...

«Eh bien, oui! j'espère encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai

pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entraînements,

des maladies de l'âme.

«Tu es entraîné, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas

encore donné le temps de songer à ton enfant.

«Ce fut à Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien,

mais quelque chose troubla ma prière. Je sentais en moi comme une

sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensée de nos noces ne me

donnait plus de joie.

«Elle était là, j'en suis sûre!

«Nos noces! ce jour si ardemment souhaité, le voilà qui arrive! Oh!

René! René! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une

larme dans ces yeux d'ange.

«L'ange est tombé. Etait-ce à toi de le punir?

«En revenant de l'église, je te ne reconnaissais déjà plus. Je

cherchais ta pensée. Je pleurai en montant notre escalier.

«Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer.

«La nuit entière se passa, René. J'étais perdue.

«Réponds-moi, ne fût-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre

maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires,

peut-être...

«Ni mon père ni ma mère n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets.

J'ai ouï parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomnié

dans mon âme, René, mon René chéri! si tu n'étais que malheureux!...»

--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Sévérin.

--Kervoz est de Bretagne, répondit Patou.

Il ajouta:

--Le gros marchand de chevaux de l'église Saint-Louis-en-l'Ile

n'est-il pas son oncle?

Jean-Pierre se frappa le front:

--Morinière! prononça-t-il tout bas. Et le secrétaire général de la

préfecture m'a dit...

Il n'acheva pas, et sa pensée tourna.

--Morinière a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible!

--La troisième lettre nous apprendra peut-être quelque chose, fit

l'étudiant en médecine. L'écriture change.

Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa.

«...Rien de toi, rien! Tu n'as pas reçu mes messages. Jamais tu ne

pourrais te montrer si cruel envers moi...

«Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon

sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-être

que Dieu nous prendra tous ensemble.

«Quelle nuit! Pourrait-on dire en une année ce que l'on pense dans

l'espace d'une nuit?

«J'ai vu mon père et ma mère pour la dernière fois. Tout le jour, je

vais rôder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te

verrai, je le veux, je te parlerai...

«Ils dormaient! J'ai baisé les cheveux blancs de mon père d'adoption,

qui m'aimait comme si j'eusse été sa fille.

«J'ai collé mes lèvres sur le front de ma mère.

«Celle-là aussi a bien souffert.

«Elle a eu le courage de vivre!

«J'ai baisé aussi mon jeune frère, un enfant doux et bon, qui pleurera

sur moi.

«Il a déjà le coeur d'un homme. Le père dit souvent qu'il ne sera pas

heureux dans la vie.

«Puis je suis revenue à ma fille et je l'ai habillée en blanc. Dans

ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportée le jour de ma

fête. Notre fille sera bien belle.

«J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi

quand on devient folle...»

Les bras de Gâteloup tombèrent.

Son visage énergique exprimait une torture si poignante que les larmes

vinrent aux yeux de Patou.

--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas

fini.

--Non, répliqua Gâteloup d'une voix changée, tout n'est pas fini.

Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge:

--C'est vrai que c'était demain le mariage! ma pauvre femme ne

survivra pas à cela...

Sa main fiévreuse déplia un autre papier.

«...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je

n'y fusse jamais entrée. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y

trouver.

«La portière ma laissée monter. Je t'écris chez toi: cela me portera

bonheur.

«Je suis à l'endroit où je te voyais assis, quand je regardais par ma

fenêtre. C'est de là que tes yeux m'ont parlé pour la première fois.

«J'ai devant moi les portraits de ton père et de ta mère. Comme ta

mère doit t'aimer! et combien je l'aime!

«Il y a une lettre commencée où tu lui parlais de moi. M'as-tu donc

chérie ainsi, René? Et pourquoi m'as-tu quittée?

«Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute à toi?

«Il y a là aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une

couronne...

«Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille à toi et que je te

cherche...

«D'ailleurs, il est un autre endroit où je te parlerai mieux qu'ici,

c'est près du pont Marie, sous le quai des Ormes, là où nous nous

assîmes entre le gazon et les fleurs, écoutant les murmures du vent

dans le feuillage des grands arbres.

«Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que

j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit.

«Tu ne m'as pas oubliée, tu es prisonnier quelque part, je te

délivrerai.

«René, mon René, ma vie! j'ai baisé le portrait de ta mère...»

--Est-ce la dernière? demanda Gâteloup d'une voix qui défaillait.

--Non, répondit Patou, il y a celle qui est écrite avec du sang.

--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force.

Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouillés, dont les

paupières le brûlaient.

«...Tout un jour encore, tout un long jour! Où es-tu? Les gens du

quartier me connaissent et m'appellent déjà la folle.

«J'ai jeté les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les

cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regardé. On ne voit rien.

J'ai appelé. Tu n'as pas répondu.

«Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise à

rôder autour de la maison maudite.

«J'en ai fait dix fois, cent fois le tour.

«J'ai heurté à la porte par où tu étais entré. Une vieille femme est

venue, qui parle une langue étrangère. Elle m'a chassée, me montrant

les longues dents d'un chien énorme, qui a du sang dans les yeux.

«Je suis sur le banc, auprès du pont Marie. Les arbres murmurent

comme l'autre fois. La Seine coule à mes pieds. Comme elle doit être

profonde!

«Je t'écris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre

de messe, que j'avais emporté pour prier.

«Je ne peux pas prier.

«Mes pensées ne sont plus bien claires dans ma tête, je souffre trop.

«Il y a une pensée pourtant dans ma tête, qui est claire et qui

revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser.

«Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angèle dans

mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne.

«Je l'emmènerai où je vais. Que ferait-elle ici sans sa mère!

«Cette fois, je lancerai ma lettre à travers le carreau. Peut-être

qu'elle arrivera jusqu'à toi.

«Puis je reviendrai ici, sur ce banc.

«Au matin, si je n'ai pas de réponse, j'irai prendre ma petite Angèle

dans son berceau...»

--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout à coup

l'étudiant en médecine.

--Oui, répondit le gardien d'un ton morne.

Puis se parlant à lui-même et d'une voix que l'angoisse brisait:

--C'était elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son

crime en sacrifiant son enfant!...

Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'excès

du malheur a produit le délire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux;

je n'ai jamais rencontré d'âme si douée ni si pure... C'était elle!...

Tu ne me comprends pas, garçon, et je n'ai pas le courage de me faire

comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu même qu'elle

désigne, entraînée et saisie par le démon du suicide... Vue de mes

yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste dépasse tellement

les bornes du vraisemblable que les paroles s'arrêtent dans mon

gosier... Un monstre, un être impur lui a pris sa vie, sa vie

angélique, et la prodigue à toute sorte de hontes... La vampire...

L'oeil de Patou brilla.

--J'ai lu, la nuit dernière, le plus étonnant de tous les livres,

prononça-t-il à voix basse: _la Légende de la goule Addhéma et du

vampire de Szandor_, imprimée à Bade, en 1736, par le professeur Hans

Spurzheim, docteur de l'Université de Presbourg... L'oupire Addhéma

prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire,

vivant une heure pour chacune de leurs années, et courant sans cesse

le monde, afin de rassembler des trésors au roi des morts-vivants, le

comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend

chaque baiser au prix d'un monceau d'or.

--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre,

qui avait honte d'interroger ces mystères de la démence orientale.

--En appliquant sur son crâne chauve, répondit Patou, les chevelures

des jeunes filles assassinées.

Le gardien poussa un cri sourd et se retint à la croisée pour ne point

tomber à la renverse.

--J'ai vu la vampire Addhéma face à face, balbutia-t-il, j'ai vu

la propre chevelure d'Angèle, ma pauvre enfant, sur le crâne de la

comtesse Marcian Gregoryi!

L'étudiant recula stupéfait.

Il regarda Gâteloup dans les yeux, craignant l'irruption d'une

soudaine folie.

Les yeux de Gâteloup se fixaient dans le vide. Peut-être voyait-il ce

corps inerte, remontant le courant, le long des berges de la Seine,

contre toutes les lois de la nature; ce corps qui avait allongé le

bras pour saisir la jeune fille indécise, penchée au-dessus de l'eau,

près du pont Marie.

Le démon du suicide!

Dans le silence qui suivit, on put entendre un bruit qui venait de

cette muraille, en apparence pleine, formant la partie orientale de la

chambre.

C'était comme le grincement d'une porte sur ses gonds rouillés.

Jean-Pierre et Patou prêtèrent avidement l'oreille.

La porte grinça une seconde fois, puis fut refermée avec une évidente

précaution.

--Il y a quelque chose là! s'écria Germain Patou.

Le patron lui mit la main sur la bouche.

Ils écoutèrent pendant toute une minute, puis, le bruit ne s'étant

point renouvelé, Jean-Pierre dit:

--René de Kervoz est de l'autre côté de cette muraille, j'en suis sûr!

il faut percer la muraille.

La vampire · 第 55 / 68 题