C'était une nuit claire et froide. Les réverbères de l'île Saint-Louis
chômaient, laissant faire la lune. Les chimères se fanent vite à
Paris, même les plus absurdes. A l'endroit où nous vîmes naguère tant
de pêcheurs de diamants sonder le courant blanchâtre de la Seine, il
n'y avait personne. Décidément, la renommée du quai de Béthune avait
vécu; on n'avait pas pêché sous l'égout de Bretonvilliers assez de
bagues chevalières; le prestige était défunt, les gens de l'hameçon et
de la gaule en étaient venus à se moquer du miracle!
Et, dès onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezéchiel, éteint,
formé, muet, témoignait assez du mépris où tombait l'Eldorado
abandonné.
La rivière coulait, turbulente, au plein de ses rives.
Quelques minutes avant onze heures, des pas précipités sonnèrent dans
la rue de Bretonvilliers, sans éveiller les demeures voisines, depuis
longtemps endormies. C'était Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, qui
s'en allait en guerre à la tête de son escouade de gens de police.
Nous savons que le gardien de la Morgue du Châtelet avait dans tout ce
quartier du vieux Paris, où la chicane et la police agglomèrent leurs
suppôts, une réputation bien établie. C'était un crâne homme, pour
employer l'expression des citoyennes du Marché-Natif. Il y a toujours
dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de
vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis resté souvent confondu
en lisant la prodigieuse série des actes de courage froid, solide,
implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas à
leur service le stimulant de la gloire.
Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel
du tambour, l'étourdissement du canon, la fièvre de la poudre!...
Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin
emphatique ne chantera...
Ces luttes où, la plupart du temps, le bandit armé cherche à tuer, et
où l'homme de la loi a défense de frapper...
Qu'ont-ils donc fait, ces héros boueux, robustes comme les guerriers
d'Homère, pour que leurs prouesses accumulées ne puissent jamais
rédimer l'opprobre de leur gagne-pain!
Ils étaient quatre, accompagnés par un officier de paix, jeune homme
assez bien couvert, qui allait le cigare à la bouche et les mains dans
ses poches.
Ils suivaient tous Gâteloup avec plaisir et flairaient quelque
curieuse bagarre.
L'officier de paix écoutait; en gardant le sérieux de son grade,
certaines anecdotes racontées à voix basse par Laurent et Charlevoy,
toutes à la louange du vigoureux poignet de M. Sévérin; le troisième
agent applaudissait, franchement; le quatrième, laid coquin, à la
figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arrière et
grommelait:
--J'ai vu mieux que ça! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre
s'arrêta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrième
agent se mit à rire dans sa barbe et murmura:
--Tiens! c'te farce! c'est à l'établissement qu'il en veut. Pourtant
il avait trouvé le vin mauvais.
Jean-Pierre frappa bruyamment à la porte du cabaret de la _Pêche
miraculeuse_. Personne ne fit réponse à l'intérieur.
--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-là.
--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les
formalités d'usage.
--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derrière une voix qui
dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouée là-dedans. Le
propriétaire a déménagé.
--Est-ce toi? Ézéchiel? s'écria Jean-Pierre.
--Pour vous servir, monsieur Gâteloup, si toutefois j'en suis capable,
répondit le quatrième agent, qui avança chapeau bas. J'ai mis comme ça
un peu de barbe à mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en
être quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous
les jours en bourgeois, et ma physionomie du métier: ça fait-il du mal
à quelqu'un?
Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte,
qui s'ouvrit aussitôt...
--Au nom de la loi, ajouta Ézéchiel, qui était en belle humeur,
donnez-vous la peine d'entrer.
Dans cette espèce de cave, qui servait naguère de cabaret, il n'y
avait plus que les quatre murs.
--Oh! fit Ézéchiel, répondant au regard étonné de Jean-Pierre et
tenant à la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je
suis en règle, monsieur Gâteloup. J'ai fait mon rapport, et la _Pêche
miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souricière. Les temps sont durs, on
vit comme on peut.
--Ce n'était pas la préfecture qui te donnait à vivre, dit Jean-Pierre
qui fronça ses gros sourcils; ce n'était pas non plus ton métier de
cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare à tes côtes!
Tu étais payé par la comtesse Marcian Gregoryi.
--Tiens! tiens! grommela Ezéchiel, vous saviez donc cela, monsieur
Gâteloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent
de côté pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces
histoires-là, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai été
longtemps à deviner pourquoi la comtesse avait monté la mécanique du
quai de Béthune.
--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport?
--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis
fâché de n'avoir plus un verre de vin à vous offrir, messieurs,
quoiqu'il n'était pas fameux, hein, monsieur Gâteloup?... En faut pour
tous les goûts... Quand j'ai donc dit, là-bas, à la préfecture, qu'on
emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici près, à un
caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussée des
Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve à couvert.
L'officier de paix jeta son cigare. Ezéchiel continua:
--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout
se sait à Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il
faut dérouter les chiens.
--Le nom de l'inspecteur? demanda impétueusement l'officier de paix,
qui se vit du coup commissaire de police.
--M. Despaux, parbleu! répliqua Ezéchiel, et qui sera secrétaire
général quand M. Fouché aura mis M. Dubois à la retraite.
--Le numéro de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de
paix.
--Quant à ça, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut
dire que ce qu'on lui a appris...
--Nous le saurons tout à l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui
écoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre
chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers?
--Jusqu'à la porte, oui, répondit Ézéchiel, et ces messieurs doivent
avoir de quoi parler aux serrures.
L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille,
et repartit:
--J'ai ma trousse.
--Mais quant à trouver la pie au nid, continua Ezéchiel, c'est autre
chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir où les camarades
apportèrent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur
le gardien... on a dit qu'un jeune homme était entré ce soir-là au
pavillon?
--Qui l'a dit?
--Mme Paraxin, la femelle de Satan.
--Et l'a-t-on emporté comme les autres?
--Je n'ai point ouï parler de cela. La figure de Jean-Pierre
s'éclaira.
--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons!
Et il se dirigea de lui-même vers la porte basse qui était au fond du
cabaret. Ézéchiel le laissa faire.
Aussitôt que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Sévérin se trouva en
face d'un tas de terre et de déblais qui bouchaient hermétiquement le
passage.
--C'est vous qui êtes la cause de cela, patron, dit Ezéchiel. Le jour
où vous avez dérangé les marchandises qui étaient devant la porte, il
y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage était
bouché... Mais ils ont compté sans le vieil Ézéchiel, qui les sait
toutes, depuis le temps qu'il va à l'école... Rangez-vous, s'il vous
plaît, et laissez-moi passer.
L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumée,
dans un trou étroit qui restait à gauche et conduisait à l'escalier de
sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave était vide
comme le bouge supérieur, mais à l'extrémité orientale du cellier,
il y avait un amas de plâtras, entourant une ouverture récemment
pratiquée.
Ezéchiel l'éclaira; elle pouvait donner passage à un homme de médiocre
corpulence.
--Le soir où j'ai percé ce trou, dit-il en rougissant de colère,
la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler
là-dedans, le diable à quatre pattes, j'étais un homme mort. Je lui
garde une dent: non pas au chien, mais à la dame... Et vous qui êtes
un savant, monsieur Gâteloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut
faire la fin de ces gens-là qu'avec un morceau de feu qu'on leur met
dans le coeur?...
Charlevoy et Laurent étaient tout pâles.
--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurèrent-ils ensemble.
--En avant! ordonna Jean-Pierre.
Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ézéchiel l'arrêta de force.
--Monsieur Gâteloup, dit-il, vous êtes un brave homme, et je vous ai
vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne
voudrais pas qu'il vous arrivât du gros mal... Passez le premier,
c'est la justice, car vous semblez le plus intéressé à passer. Mais
avant de mettre la tête hors du trou, veillez, guettez, écoutez. Si le
chien est là, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est
une bête qui croque un homme comme un poulet.
Sévérin se dégagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois
vigoureux efforts.
Il y eut un moment d'attente terrible. Ezéchiel avait de la sueur au
front.
--Eh bien! fit Gâteloup du dehors, venez-vous?
--Parait que le chien est délogé pour tout de bon! dit Ézéchiel. Il
aurait déjà fait son tapage s'il était là. Marchons.
Il passa le premier, non sans garder une certaine inquiétude. Les
trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au delà du trou,
c'était une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le
_vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier
de terre et de bois.
Les jardins étaient complètement déserts.
La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les
sens, Charlevoy et Laurent étaient deux fins limiers, et l'industrieux
Ezéchiel connaissait les êtres. Ils arrivèrent jusqu'au grand mur qui
bordait les deux quais, fermant l'éperon de I'Ile Saint-Louis comme
un rempart. La nuit était claire. Quoique cette partie du jardin
ressemblât à une forêt vierge, Laurent et Charlevoy, après visite
faite, affirmèrent que nulle créature humaine n'y pouvait rester
cachée.
La porte du bord de l'eau, par où la comtesse Marcian Gregoryi devait
s'introduire une heure plus tard, ne leur échappa point, mais à voir
l'état de sa serrure, ils la crurent condamnée.
Jean-Pierre lui-même, pénétrant par une brèche dans le couloir qui
communiquait de la porte du bord de l'eau à la chambre sans fenêtres,
le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages,
construits à des époques troublées, qui étonnent les curieux et
restent comme des énigmes proposées à la perspicacité des chercheurs.
Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait à l'ancienne
cachette du président d'Aubremesnil, et une voie plus large,
descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers.
Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage.
Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armée de
fer, qui eût enchanté un antiquaire. Les cuisines étaient vides comme
les jardins; ou y pouvait néanmoins deviner la récente présence d'un
ou de plusieurs habitants, car le sol était jonché d'épluchures de
légumes, et des os de boeuf cru, à moitié rongés, s'éparpillaient ça
et là.
Sur la table, il y avait une toque de femme en étoffe grossière et
ornée d'oripeaux dédorés. La forme de cette toque indiquait à première
vue son origine hongroise.
--C'était ici l'antre de maman Paraxin, dit Ézéchiel, et voici les
restes du dernier souper de Pluto. J'ai idée que l'horrible bête
mangeait plus souvent des os de chrétien que des os de boeuf.
--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gâteloup, passaient-ils par
le couloir que nous venons de suivre?
--Jamais, répondit Ézéchiel.
--Alors, s'écria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique,
capitaine.
Ezéchiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers.
Des cuisines au rez-de-chaussée c'était un large escalier de pierre de
taille, mal tenu et dans un état de complète dégradation. Les portes
du rez-de-chaussée ayant été ouvertes à l'aide de la _trousse_
de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant
l'humidité et la vétusté, et qui, évidemment, n'avaient point été
habitées depuis de longues années.
Aux murailles restaient quelques portraits déteints et quelques
haillons de tapisserie.
L'officier de paix, M. Barbaroux, était un utilitaire. Il fit
remarquer avec raison qu'il y avait là beaucoup de terrain perdu et
qu'on eût pu loger dans ces salles inoccupées une grande quantité de
gens qui couchaient dans la rue.
--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous.
Le premier étage, beaucoup mieux conservé, présentait, au contraire,
des traces d'occupation récente. C'était là que René de Kervoz avait
été introduit le soir même où commence notre récit.
La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre
entra dans ce salon où René avait attendu, rêvant et rafraîchissant
son front brûlant au froid des carreaux, la venue de sa mystérieuse
maîtresse.
En face de la fenêtre, de l'autre côté de la rue Saint-Louis-en-l'Ile,
était la borne où Angèle s'était assise pour endurer le cruel supplice
dont elle devait mourir.
C'était de là qu'elle avait reconnu ou deviné la silhouette de son
fiancé aux derniers rayons de la lune.
C'était de là qu'elle avait vu, quand la lampe allumée à l'intérieur
porta deux ombres sur le rideau, ces deux têtes rapprochées en un
baiser qui lui poignarda le coeur.
C'était là qu'elle avait désespéré de la bonté de Dieu.
Il n'y avait plus de rideaux à la croisée, plus de tentures aux
portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien.
Le déménagement était fait.
La décrépitude de la vieille maison se montrait partout.
Seulement, ça et là, un bouquet fané, un chiffon de femme, un livre
restaient comme des témoins de la vie passagère qui avait animé cette
solitude.
Dans la seconde chambre, celle que nous vîmes ornée selon la mode
orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son
histoire fabuleuse ou véridique, les hautes piles de coussins et les
lampes de Bohême avaient disparu comme tout le reste.
Cette deuxième pièce était en apparence, la fin de la maison.
La muraille opposée à la porte ne présentait aucune solution de
continuité.
C'était pourtant bien cette muraille qui s'était ouverte quarante-huit
heures auparavant pour montrer à René ébloui le réduit charmant, au
fond duquel l'alcôve drapait ses rideaux de soie;
Le boudoir où la collation était servie;
La chambre sans fenêtres, en un mot, le lit d'amour qui devait se
changer en prison.
Ce serait insulter à l'intelligence du lecteur que de lui expliquer
pourquoi une pièce construite et installée précisément pour servir
de cachette, au temps où l'art de ménager des cachettes était à son
apogée, ne montrait à l'extérieur aucune trace de son existence.
Jean-Pierre Sévérin et son escouade restèrent près d'une heure au
premier étage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent
inutiles.
Il n'y avait plus à visiter que le deuxième étage, qui fut trouvé dans
un état de désolation plus grande encore que le rez-de-chaussée. Les
plafonds étaient défoncés et les cloisons tombaient en ruine.
Jean-Pierre dit:
--Descendons aux caves. Je démolirai la maison s'il le faut, mais je
trouverai le fiancé de ma fille mort ou vif.
Les gens de police étaient là pour lui obéir. Barbaroux, l'officier de
paix, se borna à murmurer:
--Mme Barbaroux m'attend, toute seule.
Laurent et Charlevoy échangèrent, à ce mot, un sourire incrédule.
--Attend-elle? demanda Charlevoy.
Laurent ajouta:
--Toute seule?
Hélas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait
cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons
mystères de son propre ménage!
Au moment où Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier,
repassaient devant la porte ouverte du premier étage, un bruit qui
venait de l'intérieur des appartements les arrêta tout a coup.
Jean-Pierre s'élança aussitôt en avant, suivi de ses agents et arriva
dans le salon à deux fenêtres juste à temps pour voir une main
passer à travers un carreau cassé d'avance, et tourner lestement
l'espagnolette.
Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignés de
sueur.
Tout en le blâmant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux
balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances
atténuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers
étaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre
chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des
échelles; en second lieu, il était mû par une bonne intention; en
troisième lieu, c'était avant d'être reçu docteur.
S'il eût passé sa thèse en ce temps-là, croyez que nous le
regarderions comme inexcusable.
--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente
secondes, montre à la main, de la chaussée des Minimes jusqu'ici; mais
j'ai perdu plus d'un quart d'heure à rôder autour de la maison. Alors,
comme la porte était close, j'ai passé par la fenêtre. Le carreau
était cassé, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits
papiers qui sont là sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un
caillou. Apportez la lumière.
--As-tu trouvé? demanda Jean-Pierre Sévérin.
--J'ai trouvé la tanière, répondit Patou qui dépliait un des papiers
dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie.
--La louve? répéta Jean-Pierre.
Patou lui serra fortement la main.
--Patron, murmura l'apprenti médecin à son oreille, il y a du sang
là-dedans. C'est demain qu'on étrenne la Morgue du Marché-Neuf, j'ai
idée que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koënig a été
assassiné ce soir.
Les doigts de Jean-Pierre se crispèrent sur son front pâle.
--Et ma fille? dit-il en un gémissement. Et mon pauvre René?
Charlevoy approchait avec la lumière. Le regard de Gâteloup tomba sur
le papier que Patou tenait à la main.
--L'écriture d'Angèle! s'écria-t-il en lui arrachant la lettre.
--Il n'en manque pas, répliqua l'étudiant en médecine, j'en ai trouvé
au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisée... Et tenez!
en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a dû casser le
carreau.
Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui
était sur le plancher.
--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgré lui, celui-là est tracé
avec du sang!
Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ézéchiel.
--Sortez tous! prononça-t-il à voix basse, mais ne vous éloignez pas.
Tout à l'heure j'aurai besoin de vous.