Après ces paroles, Jean-Pierre Sévérin resta un instant silencieux.
Le secrétaire général jouait activement avec son couteau à papier, et
réfléchissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de
ses doigts.
--Il faudrait être double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi
pour accomplir seulement la moitié de la besogne qui est à ma charge,
car dieu sait à quoi sert M. le préfet. Je ne mange pas, je ne dors
pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la
journée sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable
coup d'oeil des souverains qui choisissent et démêlent les hommes
utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu,
puisque tout le monde connaît les services que j'ai rendus à ma
patrie... Le premier consul, à l'heure où je parle, doit avoir les
yeux sur moi. Mon cher monsieur Sévérin, je serais porté par vocation
à m'occuper sérieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que
si je m'en occupais, elle serait coulée à fond en une journée... Mais
le salut de l'État dépend de moi, et il serait coupable d'abandonner
des intérêts si graves pour un objet de simple curiosité...
Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les lèvres de ces
sortes de personnages ont vraiment un aspect spécial. On dit qu'elles
sont à vif et perpétuellement humides de sang... J'ai pris des notes
dans le temps... Et il m'est arrivé de causer avec Fog-Bog, le pitre
anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non
sans plaisir; mais ce n'était pas un vampire, car il mourut d'un coup
de porte-voix que lui donna son maître, sans malice, et jamais il
n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes... À quoi pensez-vous,
mon cher monsieur Sévérin?
--A la comtesse Marcian Gregoryi, répondit Jean-Pierre.
--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue?
--Je l'ai vue.
--Parlez-moi de ses lèvres. Je vais prendre des notes. Les lèvres de
ces personnes ont un aspect spécial.
--Ses lèvres sont pures et belles, prononça lentement le gardien juré:
elles sembleraient un peu pâle sur un autre visage, mais elle vont
bien à l'adorable blancheur de son teint...
--Très bien, continuez. La pâleur est un signe.
--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albâtre...
--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koënig, a pu la prendre
pour un de ses produits.
M. le secrétaire général fut sincèrement content de cette plaisanterie
et se laissa aller à un rire débonnaire, après avoir fait craquer
toutes les articulations de ses dix doigts.
Jean-Pierre ne riait pas.
--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux présentent aussi un
caractère particulier, chez ces personnes.
--Elle a des yeux d'un bleu sombre, répliqua le gardien juré, sous
l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux
sont noirs aussi, noirs étrangement, avec ces reflets de bronze qu'on
voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempête. Et
l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la
nuit de cette chevelure, que le regard en reste blessé.
--Cela doit être laid, assurément, mon voisin?
--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe à Paris
au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses
courtisanes des dernières fêtes de la royauté, les déesses de la
république, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de
l'Angleterre, couronnées d'or, les charmeuses d'Italie, les fées
étincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrénées en
dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou
de Bavière, des Moscovites charmantes comme des Françaises; j'ai vu
des houris de Circassie, des sultanes géorgiennes, des Grecques,
statues animées de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si
magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi!
--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait.
--J'ai été peintre, dit Jean-Pierre.
--Vous avez donc été tout?
--A peu près.
--Et savez-vous l'adresse de cette huitième merveille du monde?
--Si je la savais!... commença Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent
une noire lueur.
--Que feriez-vous? demanda le préfet.
Jean-Pierre répondit:
--C'est mon secret.
--L'avez-vous rencontrée souvent?
--Deux fois.
--Où l'avez-vous rencontrée?
--A l'église... la première fois.
--Quand?
--Avant-hier au soir.
--Et la seconde fois?
--Sous le pont au Change, au bord de l'eau.
--Quand?
--Cette nuit.
Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosité
impatiente:
--Voyons! faites votre rapport!
Le gardien juré redressa involontairement sa haute taille.
--Pardon, voisin, pardon, reprit le secrétaire général, je voulais
dire racontez-moi votre petite histoire.
Avant de répondre, Jean-Pierre se recueillit un instant.
--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il
tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits
devront sembler si extraordinaires et si insensés...
--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau à
la bouche! J'aime les choses invraisemblables...
--C'était à l'église Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et
si je n'eusse pas été là pour mes deux enfants, peut-être qu'à l'heure
où nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des
vivants. Elle était avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce
lieu d'où le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les
renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employé, sur les faits
qui se sont produits au quai de Béthune?
--La pêche miraculeuse! s'écria Berthellemot en riant; vos almanachs
sont-ils de cette force-là, mon voisin?... Le cabaretier Ézéchiel nous
tient au courant: il est un peu des nôtres.
--Monsieur l'employé, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la
peine de jouer cette audacieuse et lugubre comédie devaient avoir
un grand intérêt à cela. Les pouvoirs qui enrôlent des gens comme
Ézéchiel sont trompés deux fois: une fois par Ezéchiel, une fois par
ceux qui trompent Ézéchiel. J'ai beaucoup travaillé hier. Les débris
humains qu'on retrouve au quai de Béthune viennent des cimetières,
audacieusement violés depuis plusieurs semaines. II y a là un parti
pris de détourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste
fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher
le charnier qui dévore les cadavres des victimes.
--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des
notes. Le métier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.
Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au
cadran de la grosse montre.
--Le premier consul doit être rentré, murmura-t-il. Peut-être est-il
en train de lire la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui... Et, je
ne vous me cache pas, monsieur l'employé, il y a déjà du temps que je
vous aurais brûlé la politesse, si je n'attendais ici même la réponse
du général Bonaparte.
Berthellemot fit un petit signe de tête à la fois sceptique et soumis.
Jean-Pierre continua.
--J'aurais beaucoup de choses à vous dire sur votre Ézéchiel et les
derrières de sa boutique. Dieu merci, je commence à voir clair au fond
de cette bouteille à encre; mais vous me prendriez pour un fou, de
mieux en mieux, monsieur l'employé, et ce serait dommage. Vous ai-je
parlé de l'abbé Martel?
--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrétaire
général, et votre façon de renseigner l'administration n'est pas des
plus claires, savez-vous?
--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire à l'administration, mon
voisin; je compte bien agir un peu par moi-même. L'abbé Martel est
un digne prêtre qui se trouve mêlé, à son insu, à quelque diabolique
affaire. Je suis retourné à Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je
l'ai demandé à la sacristie. On lui portait justement le viatique; il
avait été frappé, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pénétrer
jusqu'à lui. Je l'ai trouvé paralysé et sans parole. Mais quand j'ai
prononcé à son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimés pour
peindre l'horreur et la terreur.
--Quels noms, mon voisin?
--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.