Dans la chambre de ma pauvre petite Angèle, continua Jean-Pierre
Sévérin, dit Gâteloup, on ne me répondit point d'abord, mais la
porte était si mince que j'entendis le bruit de deux respirations
oppressées.
«--Sauvez-vous! dit la voix de la fillette épouvantée, sauvez-vous
bien vite!
«--Restez! ordonnai-je sans élever la voix. Si vous essayez de
traverser la rue de, nouveau, je vais ouvrir ma fenêtre et vous loger
deux balles dans la tête.»
Angèle dit, et sa voix avait cessé de trembler:
«C'est le père! il faut ouvrir.»
L'instant d'après, j'entrais, mes pistolets à la main, dans la
chambrette, éclairée par une bougie.
Angèle me regarda en face. Elle ne savait pas regarder autrement. Elle
était très pâle, mais elle n'avait pas honte...
--Parole! voulut interrompre M. Berthellemot.
--Vous n'êtes pas juge de cela! prononça Jean-Pierre avec un calme
plein d'autorité. C'est sur autre chose que je suis venu prendre vos
avis... Le jeune homme était debout au fond de la chambre, la taille
droite, la tête haute.
Sur la table auprès de lui, il y avait un livre d'heures et un
crucifix.
--Tiens! tiens! fit le secrétaire général. Est-ce qu'ils disaient la
messe?
--Je restai un instant immobile à les regarder, car j'étais ému
jusqu'au fond de l'âme, et les paroles ne me venaient point.
C'étaient deux belles, deux nobles créatures: elle ardente et à demi
révoltée, lui fier et résigné.
«Que faisiez-vous là?» demandai-je.
Pour le coup le secrétaire général éclata de rire.
Jean-Pierre ne se fâcha pas.
--Votre métier durcit le coeur, monsieur l'employé, dit-il seulement.
Puis il poursuivit:
--Les questions prêtent à rire ou à trembler selon les circonstances
où elles sont prononcées. Personne ici n'était en humeur de
plaisanter.
Et pourtant, la réponse d'Angèle vous semblera plus plaisante encore
que ma question. Elle répliqua en me regardant dans les yeux:
«Père, nous étions en train de nous marier.»
--A la bonne heure! s'écria Berthellemot, qui fit craquer tous ses
doigts. Petite parole! je prends des notes.
--Nous sommes religieux à la maison, continua Jean-Pierre, quoique
j'eusse la renommée d'un mécréant, quand je chantais vêpres à
Saint-Sulpice. Ma femme pense à Dieu souvent, comme tous les
grands, comme tous les bons coeurs. Il ne faut pas croire qu'un
républicain,--et je l'étais avant la république, moi, monsieur le
préfet,--soit forcé d'être impie. Notre petite Angèle nous faisait
la prière chaque matin et chaque soir... De son côté, le jeune M.
de Kervoz venait d'un pays où l'idée chrétienne est profondément
enracinée. Ce n'est pas un dévot, mais c'est un croyant...
--Et un chouan! murmura Berthellemot.
Jean-Pierre s'arrêta pour l'interroger d'un regard fixe et perçant.
--Et un chouan, répéta-t-il, je ne dis pas non. Si c'est votre police
qui l'a fait disparaître, je vous prie de m'en aviser franchement.
Cela mettra un terme à une portion de mes recherches et rendra l'autre
moitié plus facile.
Berthellemot haussa les épaules et répondit:
--Nous chassons un plus gros gibier, mon voisin.
--Alors, reprit Jean-Pierre Sévérin, j'accepte pour véritable que vous
n'avez contribué en rien à la disparition de René de Kervoz, et je
continue.
Ma pauvre petite Angèle m'avait donc dit: «Père, nous sommes en train
de nous marier.» René de Kervoz fit un pas vers moi et ajouta: «J'ai
des pistolets comme vous; mais si vous m'attaquez, je ne me défendrai
pas. Vous avez droit: je me suis introduit nuitamment chez vous comme
un malfaiteur. Vous devez croire que j'ai volé l'honneur de votre
fille.»
Je le regardais attentivement, et j'admirais la noble beauté de son
visage.
Angèle dit:
«--René, le père ne vous tuera pas. Il sait bien que je mourrais avec
vous.
«--Ne menacez pas votre père!» prononça tout bas le jeune Kervoz, qui
se mit entre elle et moi en croisant ses bras sur sa poitrine.
--Vous ne me connaissez pas, monsieur l'employé, s'interrompit ici
Jean-Pierre, et il faut bien que je me montre à vous comme Dieu m'a
fait. J'avais envie de l'embrasser; car j'aime de passion tout ce qui
est brave et fier.
--Et d'ailleurs, glissa Berthellemot, ce René de Kervoz, tout chouan
qu'il est, a des terres en basse Bretagne, et ne faisait pas un trop
mauvais parti pour une grisette de Paris... Ne froncez pas le sourcil,
mon voisin, je ne vous blâme pas: vous êtes père de famille.
--Je suis Sévérin, dit Gâteloup, repartit rudement l'ancien maître
d'armes, et j'ai passé ma vie à mettre le talon sur vos petites
convenances et vos petits calculs. Par la sarrabugoy! comme ils
juraient autrefois, quand j'étais l'ami de tant de marquis et de tant
de comtesses, j'avais dix mille écus de rentes rien que dans mon
gosier, citoyen préfet, et les landes de la basse Bretagne tiendraient
dans le coin de mon oeil. J'avais envie de l'embrasser, cet enfant-là,
parce qu'il me plaisait, voilà tout... et ne m'interrompez plus si
vous voulez savoir le reste!
Berthellemot eut un sourire bonhomme en répondant:
--La, la, mon voisin, calmons-nous! Je prends des notes. Vous ne
tuâtes personne, je suppose!
--Non, je fus témoin du mariage.
--Ils se marièrent donc, les tourtereaux?
--Provisoirement, sans prêtre ni maire, devant le crucifix... Et je
reçus la parole d'honneur de René, qui fit serment de ne plus danser
sur la corde roide au travers de la rue jusqu'au moment où le maire et
le prêtre y auraient passé.
--Autre bon billet, mon voisin!
--Il a tenu loyalement sa promesse... trop loyalement.
--Ah! peste! C'est une autre façon de se parjurer.
Les doigts de Jean-Pierre pressèrent son front où il y avait des rides
profondes.
--Ma femme et moi, dit-il d'un ton presque fanfaron et qui essayait
de braver la raillerie, nous fûmes parrain et marraine quand l'enfant
vint...
--Petite parole! s'écria Berthellemot avec une explosion d'hilarité.
Je savais bien que c'était chose faite! Était-ce un chouanet ou une
chouanette?
--Monsieur l'employé supérieur, vous me payerez vos plaisanteries en
retrouvant mes enfants, n'est-ce pas? demanda Jean-Pierre, qui lui
saisit le bras avec une violence froide.
--Mon voisin!... fit Berthellemot, pris d'une vague frayeur.
Mais Jean-Pierre souriait déjà.
--C'était un petit ange, dit-il, et nous la nommâmes Angèle, comme sa
mère... Mon Dieu, oui, vous l'avez très bien compris, le mal était
fait. La nuit où j'entrai dans la chambrette d'Angèle avec mes
pistolets, René était là pour accomplir ou promettre une réparation.
Tout cela nous fut expliqué, car je n'ai point de secret pour
ma femme, et ma femme ne sut pas être plus sévère que moi. Nous
acceptâmes toutes les promesses de René de Kervoz; nous reconnûmes
la sincérité des explications qu'il nous donna. Il ne pouvait pas se
marier maintenant; le mariage fut remis à plus tard, et nous formâmes
une famille.
C'était une belle et douce chose que de les voir s'aimer, ce fier
jeune homme, cette chère, cette tendre jeune fille. Oh! je ne vous
empêche plus de rire. Il y a là, dans mon coeur, assez de souvenirs
délicieux et profonds pour combattre tous les sarcasmes de l'univers!
Ils étaient là, le soir, entre nous. Je ne sais pas si ma pauvre femme
n'aimait pas autant son René que son Angèle.
Il me semble que je les vois, les mains unies, les sourires confondus,
lui soucieux parce qu'Angèle était bien pâle, malgré sa souffrance,
heureuse d'être ainsi adorée.
Puis Angèle refleurit; elle fut belle autrement et bien plus belle
avec son enfant dans ses bras...
Ici, M. Berthellemot consulta sa montre à son tour, une montre
élégante et riche.
--Heureusement que j'avais un peu congé ce soir, murmura-t-il. Vous
n'êtes pas bref, mon voisin.
--Je le serai désormais, monsieur l'employé, répliqua Jean-Pierre en
changeant de ton du tout au tout. Aussi bien, je plaide une cause
gagnée; votre excellent coeur est ému, cela se voit!
--Certes, certes... balbutia le secrétaire général.
--Je passe par-dessus les détails et j'arrive à la catastrophe. Voilà
un mois, à peu près, notre petit ange avait six semaines, et sa jeune
mère, heureuse, lui donnait le sein, René vint nous annoncer un soir
que rien ne s'opposait plus à l'accomplissement de sa promesse, et
Dieu sait que le cher garçon était plus joyeux que nous.
Il n'y a pas beaucoup d'argent à la maison, et René, pour le moment
n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait
magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eûmes
des idées de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angèle,
c'était la fête de notre bonheurs à tous.
Elle fut fixée à trente jours de date, cette chère fête, qui ne devait
point être célébrée.
Angèle et René devaient être mariés après-demain.
Nous nous mîmes à travailler aux préparatifs dès ce soir-là, et ce
soir-là, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons présages,
notre petit ange eut son premier sourire.
Quinze jours se passèrent. Une fois, à l'heure du repas, René ne parut
point.
Quand il arriva, longtemps après l'heure, il était soucieux et pâle.
Le lendemain, son absence fut plus longue.
Le surlendemain, Angèle manqua aussi au souper de famille. La petite
fille se prit à souffrir et à maigrir: le lait de sa mère, qui naguère
la faisait si fraîche, s'échauffa, puis tarit. Nous fûmes obligés de
prendre une nourrice.
Que se passait-il?
J'interrogeai notre Angèle; sa mère l'interrogea; tout fut inutile.
Notre Angèle n'avait rien, disait-elle.
Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous répondre, et nous n'avons
pas eu son secret.
Il en fut de même de René. René donnait à ses absences des motifs
plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises
nouvelles arrivées de Bretagne.
Angèle était si changée que nous avions peine à la reconnaître. Nous
la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux.
Et cependant le jour du mariage approchait.
Voilà trois fois vingt-quatre heures que René de Kervoz n'a point
couché dans son lit.
Il a visité, le 28 du mois de février, l'église de
Saint-Louis-en-l'Ile, où il a rencontré une femme. Angèle l'avait
suivi, j'avais suivi Angèle. Ce soir-là on m'a rapporté Angèle
mourante; elle a refusé de répondre à mes questions.
Le lendemain, toute faible qu'elle était, elle s'échappa de chez nous,
après avoir embrassé sa petite fille en pleurant.
René n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angèle.
Jean-Pierre Sévérin se tut.
Pendant la dernière partie de son récit, faite d'une voix nette et
brève, quoique profondément triste, le secrétaire général s'était
montré très attentif.
--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le
silence. La série de mes devoirs comprend les petites choses comme
les grandes, et je suis tout particulièrement doué de la faculté
d'embrasser dix sujets à la fois. Bien plus, j'en saisis les
connexités avec une étonnante précision. Votre affaire, qui semble
au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre,
laquelle touche au salut de l'Etat. Voilà mon appréciation.
--Prenez garde.! commença Jean-Pierre. Ne vous égarez pas.
--Je ne m'égare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majesté. Il
s'agit d'un double suicide.
Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tête lentement.
--En fait de suicide, prononça-t-il tout bas, personne ne peut être
plus compétent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un
seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie.
--René de Kervoz?
--Non... Notre fille Angèle.
--Alors vous ne m'avez pas tout dit?
Jean-Pierre hésita avant de répondre.
--Monsieur l'employé, murmura-t-il enfin, l'être mystérieux qui
défraye en ce moment les veillées parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni
goule, ni succube, ni oupire...
--La connaîtriez-vous? s'écria vivement Berthellemot.
--Je l'ai vue deux fois.
Le secrétaire général ressaisit précipitamment son papier et sa mine
de plomb.
--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit
Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or.
--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous!
--Je vous ai dit, monsieur l'employé, que l'idée nous était venue
de battre monnaie pour ces chères épousailles d'Angèle et de René.
J'avais rouvert ma salle d'armes, et dès que ma porte de maître
d'escrime s'entre-bâille seulement, les élèves abondent incontinent.
Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de
la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, dont
le père possède les grandes mines d'albâtre de Würtz, dans la forêt
Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la
France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment...
--Comment? répéta le secrétaire général.
--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Université de Tubingen,
où les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un
peu le diable au corps.
--Ah ça! ah ça! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous là, mon
voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le préfet n'y verra que
du feu.
--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent éternellement
trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des
conspirations, la farce du suicide, et cette farce où Brutus parle
tant, si haut et si longtemps de tuer César, que César finit par
entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que
nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft
et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer...
--Comment cela s'écrit-il, mon cher monsieur Séverin? demanda le
secrétaire général, et pensez-vous réellement qu'ils aient été pour
quelque chose dans la machine infernale?
--La postérité le saura, répliqua Jean-Pierre avec une gravité
ironique, à moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce
mystère. Mais revenons à nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le
comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, qui n'appartenaient
nullement à la ligue de la Vertu et n'avaient aucun méchant dessein.
Le comte Wenzel était riche, le baron de Ramberg était très riche,
Franz Koënig compte par millions: ce laitage solide, l'albâtre, étant
fort à la mode depuis quelque temps.
Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup
d'esprit, Franz Koënig a de l'esprit comme un démon.
--Vous parlez toujours des deux premiers au passé, mon voisin, fit
observer le secrétaire général. Est-ce qu'ils sont morts?
--Dieu seul le sait, prononça tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir.
J'ai rarement rencontré trois plus beaux cavaliers, surtout le
marchand d'albâtre: une figure délicate et fine sur on corps
d'athlète, des cheveux blonds à faire envie à une femme.
Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement
le plaisir.
Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide
comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit à courte distance,
et, chose véritablement singulière chez des gens de cette sorte, tous
les deux s'en allaient en restant mes débiteurs.
Toute idée fixe change le caractère. J'ai passé ma vie à négliger mes
intérêts; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je
n'aurais pas fait grâce d'un écu à mon meilleur ami.
J'écrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de
réponse.
J'écrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, même silence.
Notez bien que je les connaissais pour les plus honnêtes, pour les
plus généreux jeunes gens de la terre.
Je les aimais. Je fus pris d'inquiétude. J'adressai une lettre à notre
chargé d'affaires français à Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon
ancien élève pour le solfège.--J'ai des amis un peu partout.--M.
Aulagnier me répondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de
Ramberg n'étaient point de retour à Stuttgard, mais que leurs familles
commençaient à prendre frayeur.
On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour où le comte
avait écrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins
de banque, destinée à former sa dot, car il se mariait à Paris,
disait-il, et entrait dans une famille considérable.
Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui,
seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demandé
deux cent mille.
Le double envoi avait eu lieu.
Et ce qui épouvantait les amis de mes deux élèves, c'est que le comte
Wenzel et le baron de Ramberg devaient épouser la même femme: la
comtesse Marcian Gregoryi.
--La comtesse Marcian Gregoryi! répéta M. Berthellemot.
Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque
chose.
--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin?
--Il ne m'est pas inconnu, répondit le secrétaire général, de cet
accent à la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau
pour parler de ce qui concerne leurs chefs.
--M. le préfet a dû le prononcer devant moi... Je prends des notes.
Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout.
Berthellemot reprit:
--Cette affaire-là n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien
envoyé de l'ambassade de Wurtemberg.
--C'est qu'on n'a rien reçu, répliqua Jean-Pierre. Je sors de
l'ambassade. Les messages ont dû être interceptés.
Berthellemot eut son sourire administratif.
--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes...
commença-t-il.
--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Sévérin froidement,
l'infidélité d'un employé des postes... et la chose s'est vue.
--Quelquefois, avoua le secrétaire général, qui ne perdit point son
sourire.
Entre administrations, la charité se pratique assez bien.
--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne prétends point que cette
entreprise mystérieuse et sanglante à qui la terreur publique commence
à donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de très
puissantes ramifications.
--Mais cela existe-t-il? s'écria Berthellemot, qui se leva et
parcourut la chambre d'un pas agité. Un homme dans ma position se perd
en doutant parfois, parfois en se montrant trop crédule!... l'habileté
consiste...
--Pardon, monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre Je suis le
fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu.
Voulez-vous savoir comment mon père jugeait l'habileté? Mon père
disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fossés qui
sont à droite et à gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux
prévôt, j'ajoute: L'épée à la main, tiens-toi droit et tire droit?
chaque feinte ouvre un trou par où la mort passe... Il ne s'agit pas
ici de savoir où est votre intérêt, mais où est votre devoir.
La promenade du secrétaire général s'arrêta court.
--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous
prie.
--Je dois vous dire, monsieur l'employé, poursuivit en effet
Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, après son prétendu
départ pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulières et
dans cette église de Saint-Louis-en-l'Ile où mes deux enfants ont
disparu pour moi... Ramberg était avec la comtesse Marcian Gregoryi...
et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui
d'Allemagne.
--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot.
--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, répliqua Jean-Pierre. Voici
donc deux de nos Allemands écartés; restait le marchand d'albâtre, le
millionnaire Franz Koënig, héritier des carrières de Würtz. Celui-là
n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins,
Français ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de
traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le négoce il
est de marbre.
Celui-là a duré plus longtemps que les autres, quoiqu'il fût évident
pour moi, depuis plusieurs jours déjà, qu'un élément nouveau était
entré dans sa vie.
Je devinais autour de lui les pièges mystérieux où ses deux compagnons
sont peut-être tombés.
Et je le surveillais bien plus étroitement, hélas! que je ne veillais
sur mes pauvres chers enfants, René et Angèle.
Franz Koënig est encore venu à ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y
viendra pas demain.
--Parce que?... murmura le secrétaire général, qui tressaillit en se
rasseyant.
--Parce que, comme les autres, il a réalisé une forte somme, et que le
moment est venu de le dépouiller.
--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends
des notes.
--Quand je m'occupe de police, répliqua Jean-Pierre, c'est pour mon
compte. Cela m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, et je me suis
assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police
qui succéda à M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans
le cabinet de M. le préfet Dubois.
Sévérin, dit Gâteloup, faisait ici allusion à la bizarre aventure qui
est le sujet de notre précédent récit: _la Chambre des Amours_. On se
souvient du rôle important que, sous son nom de Gâteloup, chantre à
Saint-Sulpice et prévôt d'armes, il joua dans ce drame.
--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour
relever une piste et pour mener une chasse. J'avais à venger la
blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais à sauvegarder des
enfants que j'aimais. J'étais jeune, hardi, avisé, quoique j'eusse
le défaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un
cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est
pour cela que je viens demander de l'aide.
Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-même. Cela
n'affaiblira pas votre armée, monsieur l'employé, et cela me suffira.
Franz Koënig n'avait pas besoin d'écrire à Stuttgard pour toucher la
forte somme dont je vous ai parlé: il possédait un crédit illimité sur
la maison Mannheim et C°. A deux heures cette après midi, il a quitté
ma salle; à trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait
dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de
la caisse royale de Berlin.
Voilà pourquoi, monsieur, je n'ai point employé le passé en prononçant
le nom de Franz Koënig, comme je l'avais fait en parlant du comte
Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-être pas
encore eu le temps d'être tué, tandis que certainement les deux autres
sont morts.