--Chez le premier consul, répéta-t-il. Bonhomme, pensez-vous qu'on
entre comme cela chez le premier consul?
--Moi, j'y entre, répondit Jean-Pierre simplement. Il faut donc me
dire, par un oui ou par un non, et sans nous fâcher, si c'est votre
métier d'aider les gens en peine.
La question ainsi posée déplut manifestement au secrétaire général,
qui reprit son couteau à papier et l'aiguisa sur son genou.
--L'ami, dit-il entre ses dents, vous m'avez déjà pris beaucoup de mon
temps, qui appartient à l'intérêt public. Si vous prétendiez jamais
que je ne vous ai pas reçu avec bonté, vous seriez un audacieux
calomniateur. Je ne fais pas un métier, sachez cela: j'ai un haut
emploi, le plus important de tous les emplois, presque un sacerdoce!
Je vous donnerais un démenti formel au cas où vous avanceriez que je
vous ai refusé mon aide. Me blâmez-vous pour les précautions dont
j'entoure la vie précieuse de notre maître? Expliquez-vous brièvement,
clairement, catégoriquement. Pas d'ambages, pas de détours, pas de
circonlocutions! Que réclamez-vous? Je vous écoute.
--Je viens, commença aussitôt Jean-Pierre, pour vous demander...
Mais M. Berthellemot l'interrompit d'un geste familier, qui formait
avec la gravité un peu rogue de son maintien un contraste presque
attendrissant.
--Attendez! attendez! fit-il comme si une idée subite eût traversé son
cerveau. Je perdrais cela! Saisissons la chose au passage! Par quel
hasard, mon cher monsieur Sévérin, avez-vous vos entrées chez le
premier consul?... Il est bien entendu que, si c'est un secret, je
n'insiste pas le moins du monde.
--Ce n'est pas un secret, répliqua Jean-Pierre. Il m'arriva une fois
sous la Convention...
--Nous nous comprenons bien, mon cher monsieur Sévérin je ne vous
force pas, au moins...
--Monsieur l'employé supérieur, interrompit Jean-Pierre à son tour, si
ce n'était pas mon idée de vous répondre, vous auriez beau me forcer.
Je ne dis jamais que ce que je veux.
--Un brave homme! s'écria le secrétaire général avec une admiration
dont nous ne garantissons pas la sincérité, un vrai brave homme...
allez!
--Sous la Convention, continua Jean-Pierre, vers la fin de la
Convention, et, s'il faut préciser, je crois que c'était dans les
premiers jours de vendémiaire, an IV,--le 23 ou le 24 septembre
1795,--un jeune homme en habit bourgeois, d'aspect maladif et pâle,
vint dans ma salle d'armes...
--Quelle salle d'armes? demanda M. Berthellemot.
--J'étais marié depuis trois ans déjà, et j'avais mon petit garçon.
Comme on n'avait plus besoin de chantres à Saint-Sulpice, dont les
portes étaient fermées, je m'étais mis en tète de monter une petite
académie dans une chambre, sur le derrière de l'hôtel ci-devant
d'Aligre, rue Saint-Honoré. Mais ceux qui font aller les salles
d'escrime étaient loin à ce moment-là, avec ceux qui vont à l'église,
et je ne gagnais pas du pain.
--Pauvre monsieur Sévérin! ponctua Berthellemot, je ne peux pas vous
exprimer à quel point votre récit m'intéresse?
--Ce jeune homme en habit bourgeois dont je vous parlais avait une
tournure militaire...
--Je crois bien, mon cher monsieur Sévérin! comme César! comme
Alexandre le Grand! comme...
--Comme Napoléon Bonaparte, monsieur l'employé supérieur, on ne vous
en passe pas; vous avez deviné que c'était lui.
Berthellemot fourra sa main droite dans son jabot et dit avec
conviction:
--Petite parole, vous en verrez bien d'autres. Ce n'est pas au hasard
que le premier consul choisit ceux qui doivent occuper certaines
positions. Non, ce n'est pas au hasard!
--Donc, reprit Jean-Pierre Sévérin, le jeune Bonaparte, général de
brigade en disponibilité, attaché, par je ne sais quel bout, au
ministère de la guerre, grâce à la protection de M. de Pontécoulant,
mécontent, fiévreux, tourmenté,--pauvre fourreau usé par une
magnifique lame,--entrait tout uniment: dans la première salle d'armes
venue, pour y chercher une fatigue physique qui apaise les nerfs et
mate l'intelligence.
--Savez-vous que vous vous exprimez très bien, mon cher monsieur
Sévérin? dit le secrétaire général.
--Je ne l'avais jamais vu, continua Jean-Pierre, et même je n'avais
jamais entendu prononcer son nom, mais je passe; pour être un peu
sorcier.
Berthellemot recula son siège. Jean-Pierre reprit::
--Vous ne croyez pas aux sorciers, ni moi non plus... cependant,
monsieur l'employé supérieur, il se passe à Paris, en ce moment, des
choses bien étranges, et le motif de ma présence dans votre cabinet
a trait à une aventure qui frise de bien près le surnaturel... Mais
revenons au jeune Bonaparte. J'eus comme un choc en le voyant. Un
brouillard lumineux tomba devant mon regard. Il sourit et prit un
fleuret qu'il mit en garde de quarte d'une main novice et presque
maladroite.
«--Est-ce vous qui êtes le citoyen Sévérin, dit Gâteloup! me
demanda-t-il.
«--Oui, citoyen général,» répondis-je.
--Je ne me trompe pas, s'interrompit ici Jean-Pierre. Je l'appelai
citoyen général, et je ne saurais expliquer pourquoi.
«--Capitaine, mon ami, rectifia-t-il. Et me trouvez-vous trop vieux
pour mon grade?»
Le citoyen Bonaparte avait alors juste vingt-cinq ans, et n'en
paraissait pas plus de vingt.
Je ne me souviens plus de ce que je répondis, j'éprouvais un grand
trouble. Il poursuivit:
«--Antoine Dubois, mon médecin, m'a ordonné de faire de l'exercice; je
ne sais pas me promener, c'est trop long, et je passerais vingt-quatre
heures à cheval sans fatigue. Etes-vous homme à me rompre les os, à me
courbaturer les muscles en vingt minutes de temps chaque jour?
«--Oui, citoyen général.
«--On vous dit capitaine... Et combien me prendrez-vous pour cela? je
ne suis pas riche.»
Nous convînmes du prix, et il fallut commencer incontinent; car, dès
ce temps-là, il n'aimait pas attendre.
Je ne le fatiguai pas, je le moulus si bel et si bien qu'il demanda
grâce et tomba tout haletant sur ma banquette.
«--Parbleu! dit-il en riant et en essuyant ses cheveux plats qui
ruisselaient de sueur sur son grand front, Mme de Beauharnais
jetterait de jolis cris, si elle me voyait en un pareil état!»
J'étais muet et presque aussi las que lui, moi dont le bras est de fer
et le jarret d'acier.
«--Çà! mon maître, dit-il en se levant tout à coup, j'ai perdu plus de
vingt minutes. Que je vous paye, et à demain!»
Il plongea précipitamment dans son gousset sa main longue et fine,
mais il la retira vide: il avait oublié ou perdu sa bourse.
«--Me voilà bien! fit-il en rougissant légèrement, je me suis donné
ici une fausse qualité, et je vais être obligé de vous demander
crédit!
«--Général, répliquai-je, vous n'avez trompé personne.
«--C'est vrai... Vous me connaissiez?
«--Non, sur mon honneur!...
«--Alors, comment savez-vous!...
«--Je ne sais rien.»
Il fronça le sourcil.
«--Sire...» continuai-je.
--Sire! s'écria le secrétaire général, qui écoutait avec une avide
attention. Parole jolie! vous l'appelâtes sire, mon cher monsieur
Gâteloup!
--Monsieur l'employé, s'interrompit Jean-Pierre, je vous dis les
choses comme elles furent. Je vous ai promis de raconter, non point
d'expliquer. Le citoyen Bonaparte fit comme vous: il répéta ce mot:
sire! Et il recula de plusieurs pas, disant:
«--L'ami, je suis un républicain!»
Moi, je poursuivis, parlant comme les pythonisses antiques, avec un
esprit qui n'était pas à moi:
«--Sire, je suis un républicain, moi aussi, je l'étais avant vous,
je le serai après vous. Ne craignez pas que je réclame jamais des
intérêts trop lourds pour le crédit que je fais aujourd'hui à Votre
Majesté!»
--Vous dites cela? murmura Berthellemot, avant le 13 vendémiaire!
C'est curieux, petite parole, c'est extrêmement curieux!
--Pas longtemps auparavant... c'était le 4 ou le 5.
--Et que répondit l'empereur?... je veux dire le premier consul... je
veux dire le citoyen Bonaparte.
--Le citoyen Bonaparte me regarda fixement. La pâleur de sa joue
creuse et amaigrie était devenue plus mate.
«--Ami Gâteloup, me dit-il, d'ordinaire je n'aime ni les illuminés
ni les fous... mais vous ayez l'air d'une bonne âme, et vous m'avez
courbaturé comme il faut... A demain.» Et il partit.
--Et il revint? demanda Berthellemot.
--Non... jamais.
--Comment! jamais?
--Il n'eut pas le temps... Sa courbature n'était pas encore guérie
quand le 13 vendémiaire arriva. A l'affaire devant Saint-Roch, il
commandait l'artillerie. Il y eut là bien du sang répandu: du sang
français. Le jeune général de brigade était nommé général de division
par le Directoire: il n'avait plus besoin de la protection de M. de
Pontécoulant... Je le suivais de loin; j'allais où l'on parlait de
lui, et bientôt on parla de lui partout... Comment dire cela? Il
m'inspirait une épouvante où il y avait de la haine et de l'amour...
L'année suivante, il épousa cette Mme de Beauharnais «qui aurait
poussé de jolis cris,» si elle l'avait vu en l'état où je l'avais
mis à ma salle d'armes;--puis il partit, général en chef de l'armée
d'Italie.
--Et vous ne l'aviez pas revu? interrogea le secrétaire général, qui
oubliait de jouer sa comédie, tant la curiosité le tenait.
--Je ne l'avais pas revu, répondit Jean-Pierre.
--Dois-je conclure qu'il est encore votre débiteur?
--Non pas! Il m'a payé.
--Généreusement?
--Honnêtement.
--Que vous a-t-il donné?
--Le prix de mon cachet était d'un écu de six livres. Il m'a donné un
écu de six livres.
Le secrétaire général enfla ses joues et souffla comme Eole en faisant
craquer ses doigts.
--Pas possible! parole mignonne, pas possible!
--Ce qui n'était pas possible, prononça lentement Jean-Pierre Sévérin,
dont la belle tête se redressa comme malgré lui, c'était de me donner
davantage.
--Parce que? fit Berthellemot naïvement.
--Je vous l'ai dit, monsieur l'employé supérieur, répondit
Jean-Pierre: j'étais républicain avant le général Bonaparte; je suis
républicain, maintenant que le premier consul ne l'est plus guère; je
resterai républicain quand l'empereur ne le sera plus du tout.