M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine.

L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie.

--Approchez, dit M. Berthellemot.

L'inconnu obéit.

La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon.

L'homme était «un gaillard». Du moins, il avait dû l'être. C'était

maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, à voir les

rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus être

qu'un gaillard démissionnaire.

Il était vêtu de noir, très proprement et très pauvrement. Il nous

souvient d'avoir employé des expressions identiques pour peindre le

costume du «papa Sévérin,» la première fois que nous le rencontrâmes,

sur son banc de bois, aux Tuileries.

Il était grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentués,

mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit

qu'il eût lutté contre des passions désordonnées, soit qu'il eût

seulement livré l'éternelle bataille de l'homme contre son malheur.

Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui séparait la porte de la

table de travail, il salua décemment et dit:

--C'est à M. le préfet que je souhaitais avoir l'honneur de parler.

--Impossible, répondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le

préfet et moi, c'est tout un.

--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de

même de m'avoir accordé audience.

Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant

ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau à papier qu'il

examina avec beaucoup d'attention.

--Mon brave, répliqua-t-il en affectant un air de distraction,

j'espère que vous vous en rendrez digne.

L'étranger mit sa main, une main robuste et très blanche, sur le

dossier d'une chaise.

Comme un certain étonnement vint se peindre dans la prunelle du

secrétaire général, l'inconnu dit avec simplicité:

--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employé, et

je n'ai pas les moyens de courir en voiture.

Il s'assit.

Mais ne croyez pas qu'il y eût dans ce fait la moindre effronterie.

L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait décent et courtois.

M. Berthellemot se demanda si c'était un homme d'importance, mal

habillé, ou tout simplement un pauvre hère péchant par l'ignorance du

respect profond qui lui était dû, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_

de M. Dubois.

Il était lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau

aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouvé dans

les cartons, il ne put résoudre cette alternative.

--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolère une familiarité qui

n'est pas dans mes habitudes à l'égard des agents.

--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employé, répondit l'étranger,

et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien,

maintenant que je vous regarde. Au temps où il y avait des clubs, vous

parliez haut et bien d'égalité, de fraternité, etc. Cela vous a réussi

et je vous en félicite. Pendant que vous prêchiez, moi, je pratiquais,

ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez fermé les clubs où vous

n'aviez plus rien à faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus

anciennes que les clubs; je continue de parler franc à mes inférieurs,

à mes égaux et à mes supérieurs aussi.

L'humilité n'est pas généralement le défaut des tribuns parvenus. A

cette époque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus,

devenus enragés patriciens: comme s'il était vrai de dire que la haine

de l'aristocratie est souvent tout uniment le désir immodéré de tuer

l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau.

M. Berthellemot appartenait énergiquement à cette catégorie de

bourgeois conquérants qui poussent à la roue des révolutions pour se

faire une honnête aisance, et qui enrayent tout net, dès qu'ils ont

quelque chose à perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de

tout éloge ce qu'ils ont conspué, conspuant ce qu'il ont adoré.

Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est

inutile d'insister.

--L'ami, fit-il avec dédain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur

constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires,

mécontente les ennemis du premier consul...

--Je suis dévoué au premier consul, l'interrompit l'étranger sans

façon. Personnellement dévoué.

--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous

préviens qu'un homme comme moi n'est jamais au dépourvu. Je n'aurais

qu'un mot à dire pour châtier sévèrement votre insolence!

Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau à papier

qu'il tenait à la main.

Un coup de théâtre sur lequel il comptait évidemment beaucoup se

produisit aussitôt. La porte latérale ouvrit ses deux battants tout

grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil.

L'étranger se mit à sourire en les regardant:

--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garçons,

il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire!

vous en êtes donc?

Une expression d'embarras se répandit sur les traits des deux agents.

Nous mentirions si nous prétendions qu'ils ressemblaient à des princes

déguisés.

--Vous connaissez cet homme? demanda le secrétaire

--Quant à cela, oui, répliqua Laurent, comme tout le monde le connaît,

monsieur Berthellemot.

--Qui est-il?

--Si M. le secrétaire général le lui avait demandé, murmura Charleroy,

il le saurait déjà, car celui-là ne se cache pas.

--Qui est-il? répéta M. Berthellemot en frappant du pied. De la main,

l'étranger imposa silence aux deux agents, et se tournant vers le

magistrat, il répondit avec une modestie si haute, qu'elle était

presque de la majesté:

--Monsieur l'employé, je ne suis pas grand'chose; je suis Jean-Pierre

Sévérin, successeur de mon père, gardien juré au caveau des montres et

confrontations du tribunal de Paris.

La vampire · 第 28 / 68 题