La pendule du boudoir marquait dix heures. C'était, au dedans et au
dehors du pavillon de Bretonvilliers, un silence profond. A peine
quelques murmures venaient-ils au lointain de la ville vivante.
René et Lila étaient assis l'un près de l'autre sur l'ottomane. René
avait baissé les yeux sous le défi amoureux qui venait de jaillir des
prunelles de Lila. Il savait trop qu'elle; était sûre de la victoire.
--Il faut que vous sachiez toutes ces choses, monsieur de Kervoz,
reprit-elle. Vos superstitions de Bretagne ne sont pas les mêmes que
nos superstitions de Hongrie. Qu'importe cela? Fables ou réalités, ces
prémisses de mon récit vont aboutir à des faits incontestables, d'où
dépend la vie ou la mort d'un parent qui vous est cher, et d'où dépend
aussi peut-être la mort ou la vie du plus grand des hommes.
Je continue. Chaque fois qu'Addhéma, la vampire d'Uszel, parvenait
à réchauffer les froids ossements de son crâne à l'aide d'une jeune
chevelure arrachée sur le vif, elle gagnait quelques jours, parfois
quelques semaines, mais parfois aussi quelques heures seulement d'une
nouvelle existence: une semaine pour sept ans, un mois pour six
lustres.
C'était comme un jeu terrible où le bénéfice pouvait être grand ou
petit; Addhéma ne le savait jamais d'avance; mais qu'importait, après
tout? Les heures conquises, nombreuse ou rares, étaient au moins
toujours des heures de jeunesse, de beauté, de plaisir, car Addhéma
redevenait la splendide courtisane d'autrefois, avec sa passion de feu
et son attrait irrésistible.
Ici était le don.
Je vais vous dire la condition imposée en regard du don: la loi
qu'elle ne pouvait enfreindre sous peine de souffrir mille morts.
Addhéma ne pouvait pas se livrer à un amant avant de lui avoir raconté
sa propre histoire.
Il fallait qu'au milieu d'un entretien d'amour elle amenât l'étrange
récit que je vous fais ici, parlant de jeunes filles mortes, de
chevelures arrachées et relatant avec exactitude les bizarres
conditions de sa mort qui était une vie, de sa vie qui était une
mort...
J'emploie le passé, parce qu'elle manqua une fois à la loi de ses
hideuses résurrections; et ce fut justement pendant qu'elle portait la
blonde chevelure de notre mère. L'amour lui fit oublier son étrange
devoir. Elle reçut le baiser d'un jeune Serbe, beau comme le jour,
avant d'avoir cherché et trouvé l'occasion de placer l'histoire
surnaturelle.
L'esprit du mal l'étreignit au moment où elle balbutiait des mots de
tendresse, et le jeune Serbe recula d'horreur à la vue de sa maîtresse
rendue à son état réel: un cadavre de vieille femme, décharné, glacé,
chauve et tombant en poussière.
Ce fut d'elle-même, alors, qu'elle se révéla, car, à ces heures du
châtiment, tout vampire est forcé de dire la vérité.
Le Serbe entendit ces mots qui semblaient sortir de terre:
--Tue-moi! Mon plus grand supplice est de vivre. L'heure est
favorable, tue-moi. Pour me tuer, il faut me brûler le coeur!
Le deuil récent qui était dans la maison du magnat de Bangkeli,
laissant un époux inconsolable et deux petits enfants au berceau,
avait fait grand bruit dans le pays. Le Serbe monta à cheval et vint
trouver notre père au milieu des fêtes des funérailles.
Notre père prit avec lui tous ses parents, tous ses convives, et l'on
se rendit au tombeau d'Uszel, car le cadavre de la vampire n'était
déjà plus dans le logis du Serbe.
Le tombeau d'Uszel fut démoli, et notre père ayant fait rougir au
feu son propre sabre, le plongea par trois fois et par trois fois le
retourna dans le coeur d'Addhéma la Bulgare.
Nous grandîmes, ma soeur et moi, dans le château triste et qui
semblait vide. Les caresses maternelles nous manquaient, on nous
berçait avec le récit de ces lugubres mystères.
Il y avait un chant qui disait:
«Un jour pour un an, vingt-quatre heures pour trois cent soixante-cinq
jours.
«A la dernière minute de la dernière heure, la chevelure meurt, le
charme est rompu, et la hideuse sorcière s'enfuit, vaincue, dans son
caveau...»
Ma soeur était dans sa seizième année et j'allais avoir quinze ans,
quand notre père arbora la bannière rouge au plus haut des tours de
Bangkeli. En même temps, il envoya ses tzèques dans les logis de ses
tenanciers, le long de la rivière; ils étaient quatre, l'un portait
son sabre, le second son pistolet-carabine, le troisième son dolman,
le quatrième son jatspka.
Le soir, il y avait douze cent hussards équipés et armés autour de nos
antiques murailles.
Mon père nous dit: prenez vos hardes, vos bijoux et vos poignards.
Et nous partîmes, cette nuit-là même, en poste pour Trieste.
Le régiment,--les douze cents tenanciers de mon père formaient le
régiment des hussards noirs de Bangkeli,--avait pris la même route à
cheval. Le rendez-vous était à Trévise.
L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trévise avec son état-major.
Bonaparte avait accompli déjà les deux tiers de cette foudroyante
campagne d'Italie qui devait finir au coeur même de l'Allemagne. Notre
armée avait changé quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus
les batailles perdues.
Pourtant il y eut des fêtes à Trévise, où douze nouveaux régiments,
arrivés du Tyrol, de la Bohême et de la Hongrie, présentait un
magnifique aspect, et le prince Charles jura d'anéantir les Français à
la première rencontre.
Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la
Save et l'austère solitude du château. Pendant trois jours ce fut pour
nous comme un rêve. Le quatrième jour, notre père dit à ma soeur: «Tu
vas être la femme du comte Marcian Gregoryi.»
Ma soeur n'eut à répondre ni oui ni non; ce n'était pas une question:
c'était une loi.
Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait héroïquement son
brillant costume croate. La veille même, le prince Charles l'avait
fait général. Il était beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et
heureux.
Ma soeur et lui furent mariés le matin du jour où Bonaparte
franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille
qui tua l'archiduc dans ses espérances et dans sa gloire, en ouvrant
aux Français le passage du Tyrol.
Nous fûmes séparées de notre père. Le comte Marcian Gregoryi veillait
sur nous.
Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre
était séparée par une simple cloison de celle où devaient dormir les
jeunes époux.
Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'élevait ferme et
dure. Je crus d'abord que c'était une autre femme, car je ne lui
connaissais pas cet accent impérieux.
Elle disait:
--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous êtes brave, vous
devez avoir rencontré nombre de femmes pour admirer votre taille noble
et votre beau visage. J'ai obéi à mon père, qui est mon maître et
qui m'a dit: Celui-là sera ton mari... Mais mon père, en partant, de
Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est
dans ma main. C'est ma liberté. Si vous faites un pas vers moi, je me
tue.
Marcian Gregoryi supplia et pleura.
Sais-je pourquoi j'étais du parti de Marcian contre ma soeur?...
--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effilés dans les
cheveux de René, il ne faut pas être jaloux! Voilà bien longtemps que
Marcian Gregoryi est mort.
A la fin de ce mois, qui était mars 1797, les Français, nous chassant
toujours devant eux, entrèrent dans Trieste.
Nous étions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6
germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne située
à une lieue de la Chiuza.
Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle.
Sa parure était éblouissante, et il y avait des éclairs d'orgueil dans
ses yeux.
Elle m'embrassa du bout des lèvres et me dit adieu.
Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes après, le galop
de son cheval soulevait des flots de poussière sur la route, et de ma
fenêtre je pouvais suivre sa course folle, qui allait déjà se perdant
dans la nuit.
Au lointain et dans différentes directions, on entendait la canonnade.
Yanusza, notre nourrice à toutes deux, c'est cette vieille femme qui
vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur
le seuil.
--La fille aînée de mon maître est sur le chemin de sa mort!
gémit-elle les larmes aux yeux.
Elle imposa silence à mes questions. Un grand bruit de chevaux se
faisait dans la cour.
La voix éclatante de Marcian Gregoryi commanda: «Au galop!» Et pour la
seconde fois la route disparut derrière les tourbillons de poussière.
Marcian Gregoryi suivait la même direction que ma soeur.
A quelques lieues de là, il y avait une tente toute simple, piquée au
coin d'un bouquet de frênes et entourée par les feux d'un bivouac.
Au-devant de la tente, des officiers généraux français s'entretenaient
à voix basse.
A l'intérieur, un jeune homme de vingt-six ans, pâle, maigre, chétif,
coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tête appuyée
sur une carte pointée. Une lettre signée «Joséphine» était ouverte sur
la table et portait la marque de la poste de France.
Celui-là pouvait dormir; il avait terriblement travaillé depuis le
lever du soleil.
Une armée tout entière le gardait, soldats et généraux; il était
l'espoir et la gloire de la république française, victorieuse de
l'univers.
Il avait nom Napoléon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour
arriver jusqu'à lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente
mille hommes.
Pourtant, il fut éveillé tout à coup par une main qui se posa sur son
épaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--était debout
devant lui, le sabre à la main.
Un homme grand, fort, jeune, doué au degré suprême de la mâle beauté
de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de
colère et de haine.
--Général, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes
pères étaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il
n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas
assassiner. Je vous prie de prendre votre épée afin de vous défendre,
car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure.
L'heure où l'on s'éveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur,
car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le
murmure des gens qui veillaient.
S'il eût appelé, il était mort, car il y avait bien près de la pointe
du sabre de Marcian Gregoryi à sa poitrine.
--Vous vous trompez ou vous êtes fou, répondit-il. Je ne connais pas
votre femme.
Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme:
--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme.
--Général, répliqua Marcian, vous mentez!
Et sans perdre sa position d'homme prêt à frapper, il tira de son sein
une lettre également ouverte qu'il présente à Bonaparte.
La lettre était écrite en français; ma soeur et moi, comme presque
toutes les nobles hongroises, nous parlions le français dès l'enfance,
aussi bien que notre langue maternelle.
La lettre était adressée à Marcian Gregoryi et disait:
«Monsieur le comte,
«Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon père m'a jetée dans vos
bras; vous ne m'avez pas demandé si je vous aimais avant de me prendre
pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un
homme d'esprit, Vous êtes puni par votre péché même.
«Une seule chose aurait pu me soumettre à vous: la force. J'aime la
force. Si mon mari m'eût violemment conquise au lendemain des noces,
j'aurais été peut-être une femme soumise et agenouillée.
«Vous avez été faible, vous avez reculé devant mes menaces. Je n'aime
pas ceux qui reculent; je méprise ceux qui cèdent. Je m'appartiens; je
pars.
«Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais
n'a reculé, jamais cédé, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos
défaites, jeune comme Alexandre le Grand et destiné comme lui à mettre
son talon sur le front du genre humain.
«J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dédain
que j'ai pour vous. Je vous le répète, ne me cherhez point, à moins
que vous n'osiez me suivre sous la tente de général Bonaparte!»
C'était signé du nom de ma soeur.
Le général français lut la lettre jusqu'au bout. Peut-être espérait-il
qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il
ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre.
--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix était aussi calme que son
regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir
de mon camp. J'ai ouï dire que la jalousie était une démence: je vous
répète que je ne connais pas votre femme.
--Et moi, je te répète que tu mens! grinça Gregoryi entre ses dents
serrées.
En même temps le doigt de sa main gauche, étendu convulsivement,
montrait la seconde porte de la tente, placée derrière Bonaparte.
Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle,
portant l'opulent costume des magyares et coiffée de cheveux blonds
incomparables où couraient de longues torsades de saphirs.
Un cri s'échappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et
tué par la présence même de cette femme.
Le reste fut plus rapide que l'éclair.
Marcian Gregoryi n'était pas homme à lâcher sa proie. Il avait demandé
le combat, on lui refusait le combat, et de maître qu'il était, de par
son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave.
Le cri du général français allait amener cent épées.
Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de
pointe à bras raccourci.
Mais avant que le sabre aigu, lancé de manière à traverser de part
en part cette frêle poitrine, eût accompli la moitié de sa route, un
mouvement convulsif du bras le retint.
Un éclair avait illuminé le demi-jour de la tente; une explosion avait
retenti.
Le sabre s'échappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroyé.
Ma soeur aussi avait visé. La balle de son pistolet, en fracassant le
crâne de son mari, préservait les jours du général Bonaparte.
Officiers, généraux, soldats entrèrent de tous côtés à la fois pour
voir Bonaparte debout, un peu pâle mais froid ayant à sa droite un
homme baigné dans son sang, à sa gauche cette femme éblouissante, dont
le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore à la main son pistolet
fumant.
--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux à
l'avenir. Il paraît que la tente de votre général en chef n'est pas
bien gardée.
Et, pendant que l'assistance consternée restait muette, il ajouta:
--Je m'étais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne.
On m'a éveillé... Citoyens, que cet homme soit pansé avec beaucoup
de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterré
honorablement: ce n'est pas un assassin.
Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore:
--Citoyens, tenez-vous prêts. Tout à l'heure je vais rassembler le
conseil.
On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus.
Ma soeur resta seule avec le général Bonaparte.
Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept années ont passé sur sa
beauté. Je ne connais aucune femme qui puisse lui être comparée.
Elle était alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait
de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifférence.
Le général Bonaparte avait une large et belle montre de Genève, posée
sur les cartes qui couvraient sa table de travail.
Il la consulta et dit:
--Madame, parlez vite, et tâchez de vous justifier...
--Cela vous étonne? s'interrompit ici Lila répondant à un geste de
surprise que René n'avait pu retenir.
René n'avait pas cessé un instant d'écouter avec un intérêt étrange.
--Oui, murmura-t-il, cela m'étonne. Votre récit s'empare de moi parce
que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme
elle allait à Bonaparte...
--Non, l'interrompit Lila sèchement.
Sa paupière rapidement baissée cacha l'éclair qui, malgré elle,
s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de
dédain.
Elle ajouta d'un accent rêveur:
--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges
Cadoudal peut n'être pas un homme vulgaire, Bonaparte est un géant.
La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait
d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers
Bonaparte, c'était la gloire; la force qui l'entraîne vers Cadoudal,
c'est la vengeance.
Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hâte
d'arriver a ce qui nous regarde.
Ma soeur refusa de se justifier; elle était venue avec d'autres
espérances. Peut-être le dit-elle, car je n'ai jamais rencontré de
coeur plus hardi que le sien.
Ses paroles glissèrent sur une oreille de marbre.
Ses regards, auxquels rien ne résiste, s'émoussèrent contre des
paupières baissées.
Je ne peux pas raconter en détail ce qui se passa. Ma soeur ne me
l'a jamais dit. J'ai deviné son silence; j'ai traduit l'éclair de sa
prunelle et le tremblement de sa lèvre blême.
Ma soeur ne pardonnera jamais.
L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le
général Bonaparte appela de nouveau, disant:
--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre
que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte,
aux avant-postes autrichiens.