La lune, momentanément dégagée de son voile de nuages frappait en
plein la porte de la maison solitaire. René put voir la personne qui
ouvrait la porte en dedans.
C'était une vieille femme de taille virile, aux traits durs et tannés.
Elle portait ce bizarre et beau costume hongrois que les danseuses
nomades ont fait connaître dès longtemps sur nos théâtres.
La figure du nouveau venu restait au contraire invisible. Il se
présentait de dos, et le collet de son manteau rejoignait les bords
larges de son chapeau.
La vieille lui dit quelque chose à voix basse.
Il se retourna vivement, comme si son regard eût voulu percer les
ténèbres dans la direction du champ de framboisiers où René était
caché.
Ce fut l'affaire d'un instant. René vit seulement que la figure était
jeune et encadrée de longs cheveux qui lui semblèrent blancs. La porte
se referma, et la maison redevint silencieuse.
Mais minuit devait être l'heure d'une réunion ou d'un rendez-vous,
car, dans l'espace de dix minutes tout au plus, trois autres voitures
montèrent le faubourg, amenant trois mystérieux personnages qui
frappèrent à la porte comme le premier, furent comme lui interrogés en
latin et répondirent dans la même langue.
René avait pu remarquer qu'ils avaient une façon particulière
d'espacer les coups en heurtant à la porte. Il y avait six coups,
ainsi divisés: trois, deux, un.
Quand le dernier fut entré, les alentours restèrent muets pendant une
demi-heure. La ville dormait maintenant et n'envoyait plus ces larges
murmures qui, de nos jours, emplissent la campagne de Paris jusqu'à
une heure si avancée de la nuit.
La pluie avait cessé; la lune épandait partout sur le paysage plat et
triste sa froide lumière.
René n'avait pas bougé, des pensées confuses naissaient et mouraient
dans son cerveau. Pas une seule fois, l'idée de se retirer ne lui
vint.
Il était brave comme les neuf dixièmes des jeunes gens de son âge:
nous ne voulons donc point noter comme un fait surprenant chez lui
l'absence de toute crainte.
Mais il était discret, scrupuleux en toutes choses touchant à
l'honneur. Etant donnés son caractère et son éducation, il aurait
dû éprouver un scrupule, doublé par la situation particulière de sa
famille.
Evidemment il y avait là un mystère. Selon toute apparence, le mystère
se rapportait à des menées politiques. De quel droit René gardait-il
l'affût à portée de ce mystère!
Une pareille conduite a un nom qui repousse l'estime et inspire la
haine plus ou moins réfléchie de ce juge trop prompt qui s'appelle
tout le monde: un nom qui est une explication et devrait être souvent
une excuse, car _l'espion_, ce soldat de la lutte douloureuse et sans
gloire, met, la plupart du temps, sa vie même au service de son obscur
dévouement.
René n'était pas un espion. On est espion par passion, par devoir ou
pour un salaire. René vivait d'une existence complètement en dehors de
la politique. Les idées qui enfiévraient encore ceux de son pays et de
sa race n'avaient jamais été en lui. Il appartenait à cette génération
transitoire qui réagissait contre la violence des grands mouvements:
c'était un penseur, peut-être un poète; ce n'était ni un chouan, ni un
républicain, ni un bonapartiste.
Au point de vue politique, la réunion qui avait lieu derrière ces
muettes murailles n'avait pour lui aucune espèce d'intérêt. La passion
ici lui manquait; il n'en était ni à discuter ni surtout à reconnaître
ce devoir qui naît pour chacun à l'heure même où une conspiration
montre le bout de son oreille, devoir controversé, mais que l'opinion
du plus grand nombre caractériserait certainement ainsi: faire ou ne
pas faire.
Combattre pour ou aller contre.
La neutralité porte honte.
René, pourtant, restait neutre, non point par défaut de courage,
mais parce que, à certaines époques et après certaines secousses, le
patriotisme ne sait pas à quoi se prendre.
Les partis ont intérêt à être sévères et à nier ces subtiles
évidences; mais l'histoire parle plus haut que l'intolérance des
raisonneurs et confesse de temps à autre qu'il y a lieu de se
demander, parmi la cohue des égoïsmes ébriolant: Où donc est la
patrie!
René restait là et ne s'interrogeait même pas sur la question de
savoir quel usage il ferait d'une découverte éventuelle! Le souvenir
de la machine infernale lui traversa l'esprit et le laissa dans sa
somnolence morale.
Cela ne lui importait point. Il semblait qu'il fût dans un monde à
part, tout plein de romanesques et puériles préoccupations.
On lui avait jeté un sort.
Il songeait à elle, à elle seulement. Elle était là. Qu'y
faisait-elle?
II était là pour elle. Il restait là pour la voir sortir comme il
l'avait vue entrer, et pour la suivre de nouveau, n'importe où.
Chose lugubre, la pensée d'Angèle lui venait à chaque instant et il la
chassait brutalement comme on secoue la tyrannie de ces refrains qui
s'obstinent.
La pensée d'Angèle, chassée, revenait douce, patiente: de pauvres
beaux yeux souriants, mais mouillés de larmes.
Et comment dire cela? René la repoussait comme il eût fait d'un être
vivant, lui disant avec colère: Ne sais-tu pas que je t'aime?
Il l'aimait. Peut-être ne l'avait-il jamais mieux aimée. Les rêves
éveillés de cette nuit malade la lui montraient adorablement belle et
suave.
Avez-vous connu de ces malheureux, de ces damnés qui délaissent
furtivement la maison où dorment les enfants chéris et la femme
bien-aimée pour aller je ne sais où, au jeu, à l'absinthe, au vertige,
à la mort lente et ignominieuse?
Ils sont nombreux, ces fous. Ils sont innombrables.
On dirait que leur mal endémique appartient étroitement à la nature
humaine.
Ils sont du peuple, et pour eux de terribles spéculateurs ont bâti
récemment ces palais presque somptueux où le billard au rabais et
l'alcool vendu an plus juste prix appellent le pauvre.--Et quand le
pauvre, laissant ce rêve de lumière et d'ivresse, rentre dans son
taudis sombre où sa famille demande du pain, le drame hurle si
épouvantablement que la plume s'arrête et n'ose plus...
Ils sont de la bourgeoisie, qui a d'autres entraînements. Chaque
caste, en effet, semble avoir son mirage particulier, sa démence
spéciale. Ils laissent chez eux une fraîche et blanche femme,
instruite, spirituelle, bonne et jeune, ils franchissent la porte de
derrière d'un bas théâtre, et les voilà aux genoux d'une créature
vieille, laide, ignorante, grossière et stupide. Là-bas ils sont
aimés, ici on se moque d'eux. Et ils jettent à pleines mains l'avenir
de leurs enfants dans le giron de cette Armide, qui garde à ses
vêtements parfumés l'odeur de pipe empruntée à l'autre amant: l'amant
de coeur, celui-là: vilain, sale et qui bat ferme!
Un vainqueur! un héros! une brute!
Ils sont de l'art ou des écoles. Ceux-là n'ont pas de famille. C'est
leur vie même qu'ils désertent, leur noble et virile jeunesse pour
aller, vous savez où, boire l'idiotisme verdâtre que Circé, à deux
sous, verse dans tous les coins de Paris, à cheval sur l'extrême
sommet de la civilisation.
Ils sont de la magistrature et de l'armée: deux grandes institutions
dont on ne peut parler sans ébranler quelque chose ou quelqu'un:
silence!
Ils sont de la noblesse ou de la richesse, ces aristocraties rivales
aujourd'hui, qui se fout concurrence dans le mal comme dans le bien.
Ils démolissent, avec une fureur sauvage, tout ce qu'ils ont intérêt à
sauvegarder.
Parfois leurs orgies contre nature épouvantent tout à coup la ville,
qui se regarde avec effroi pour voir si elle n'aurait point nom par
hasard, depuis hier, Sodome ou Gomorrhe...
D'autres fois l'auditoire livide d'une cour d'assises écoute, en
retenant son souffle, ce calcul terrifiant: combien il faut de coups
de hache pour tuer une duchesse!
D'autres fois encore... Mais à quoi bon poursuivre?
Et quand même nous irions plus haut que les ducs, croyez-nous, il n'y
aurait pas outrage: la tristesse profonde n'insulte pas.
Et la folie humaine, poussée à ce degré, inspire plus de douleur que
de colère.
René subissait ce navrant délire qui fut de tout temps notre lot. Le
bonhomme La Fontaine l'a dit en souriant, montrant ce chien malavisé
qui lâche sa proie pour l'ombre.
Et, certes, le chien de La Fontaine avait encore bien plus d'esprit
que nous, car l'ombre ressemble à la proie,--et nous, combien souvent
abandonnons-nous la plus belle des proies pour une ombre hideuse!
Comment ne pas croire à cet axiome des naïfs? On jette des sorts,
allez, c'est certain: au peuple, aux bourgeois, aux artistes, aux
écoles, aux magistrats, aux généraux, aux ducs, aux millionnaires et
au reste.
René avait un sort, il allait ainsi à cette femme aveuglément,
fatalement.
Il fut longtemps, car son intelligence était frappée, à joindre
ensemble ces deux idées: la femme et la conspiration.
Quand ces deux idées se marièrent en lui, une joie extravagante lui
fit bondir le coeur.
--Elle conspire! se dit-il. Je conspirerai.
Contre qui? pour qui? La question n'est jamais là. Il ne faut point
juger les fous à l'aide de la loi qui régit les sages.
Incontinent le cerveau engourdi de René se mit à travailler, Il
chercha; c'était un lien providentiel.
Pendant qu'il cherchait, une autre hypothèse s'offrit et le troubla.
Ce ne sont pas seulement les conspirateurs qui se cachent, les
malfaiteurs ont naturellement aussi ces mystérieuses allures.
René eut le frisson, mais il ne s'arrêta point pour cela.
Il en fut quitte pour prononcer le mot des amoureux et des fous:
--C'est impossible!
Et il continua sa tâche mentale.
Six coups retentirent, frappés ainsi: trois, deux, un. A la question
latine cette réponse qu'il savait déjà par coeur fut faite:
«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je suis un Frère de la
Vertu.»
Voilà quel fut le raisonnement de René:
Avec cela on pouvait s'introduire dans la maison.
Une fois dans la maison, peut-être y avait-il d'autres épreuves.
Mais le hasard, qui avait servi René si étrangement jusque-là, devait
le servir encore.
--Je la verrai, se disait-il.
Et ce seul mot mettait des frémissements dans tout son être.
Le temps avait passé cependant. Un grand nuage noir venait de Paris,
argentant déjà ses franges déchiquetées aux approches de la lune.
Depuis quelques minutes le silence immobile de cette nuit semblait
s'animer vaguement.
Ce chant souterrain qui avait lancé un instant René dans le pays des
illusions ne s'était point renouvelé. Rien ne venait de la maison,
toujours morne et sombre, mais un ensemble de bruits presque
imperceptibles montait de la plaine.
Ainsi doit être affectée l'ouïe de l'homme d'Europe, ignorant les
secrets de la prairie, quand les sauvages peaux-rouges rampent, par la
nuit noire, sur le sentier de la guerre.
Le bruit était né derrière la maison, puis il s'était divisé,
éparpillé en quelque sorte, tournant autour des bâtiments et se
perdant au lointain, pour se rapprocher ensuite, mais dans une
direction autre.
Un instant vint où il sembla partir de l'enclos même on végétaient
fraternellement les framboisiers, les cassis, les groseilliers et les
petits cerisiers de Montmorency.
On ne peut dire que René fît beaucoup d'attention à ces bruits. Il les
percevait néanmoins, car il avait passé son enfance en Bretagne, et il
était chasseur.
Il y eut un moment où il rêva ces grandes châtaigneraies qui sont
entre Vannes et Auray. Il s'y voyait à l'affût et il entendait les
braconniers se glisser vers lui sous bois.
Mais sa pensée revenait toujours à elle. Il avait un sort.
Quand le grand nuage aux bords argentés mordit la lune, les clochers
de Saint-Bernard, de Sainte-Marguerite, des Quinze-Vingts et de
Saint-Antoine envoyèrent la première heure de la nuit.
René en était à se dire: «Allons! il est temps,» lorsque l'obscurité
soudaine qui couvrit le paysage l'éveilla vaguement.
Un animal--ou un homme--était évidemment à quelques pas de lui dans
le fourré. Le gros gibier est rare dans les marais du faubourg
Saint-Antoine. René, cédant à l'obsession qui le tyrannisait et ne
voulant point croire au témoignage de ses sens, allait marcher vers la
maison, lorsque ces mots, prononcés d'une voix très basse, arrivèrent
jusqu'à son oreille.
Je ne le vois plus; où donc est-il?
Par le fait, dans la nuit plus noire, René disparaissait complètement
an milieu du buisson où il s'était accroupi.
Il ne s'agissait plus de rêves. René recouvra aussitôt tout son
sang-froid. Il n'avait pas d'armes. Il demeura immobile et attendit.
Les bruissements avaient cessé depuis quelques secondes, lorsqu'un
cri de détresse, long et déchirant, retentit à sa gauche dans les
groseilliers. René, pris à l'improviste, n'eut pas l'idée que ce pût
être une ruse et se leva tout droit pour s'élancer au secours.
Il y eut un ricanement multiple dans les ténèbres, et un coup violent,
assené sur la tête du jeune Breton, par derrière, le rejeta, étourdi,
dans le buisson qu'il venait de quitter.
Pendant une seconde ou deux, au milieu d'un grand mouvement qui
l'entourait, des figures inconnues dansèrent au-devant de son regard
ébloui. Un flambeau se mit à courir, venant de la maison, dont la
porte ouverte montrait de sombres lueurs.
Aux rayons apportés par ce flambeau, René vit une grande silhouette
toute noire: un nègre de taille colossale, dont les yeux blancs
luisaient.
Nous parlons au positif, parce qu'il serait monotone et impossible de
raconter en gardant toujours la forme dubitative, mais il est certain
que René doutait profondément du témoignage de ses sens.
Tout cela était désormais pour lui un invraisemblable cauchemar.
Chacun sait bien ce qui peut être vu dans le court espace de deux
secondes, quand l'oeil troublé miroite et aperçoit tous les objets
sous une forme fantastique. Il y avait ce nègre auquel on ne pouvait
pas croire, un nègre à prunelles roulantes et à poignard affilé comme
on en met à la porte des salons de cire. Il y avait un homme maigre et
pâle, plus maigre et plus pâle qu'un cadavre; il semblait tout jeune
et avait les cheveux blancs; il y avait un Turc, aux cheveux rasés
sous son turban, et d'autres encore dont les physionomies et les
costumes apparaissaient bizarres au point d'aller en dehors de la
vraisemblance.
Rien de tout cela ne devait être réel, à moins que notre Breton ne fût
tombé au milieu d'une mascarade.
Et le carnaval était fini.
Ces chocs violents qui, selon la locution populaire, allument
«trente-six mille chandelles», peuvent aussi évoquer d'autres
fantasmagories.
Cependant non seulement René voyait, mais il entendait aussi, et ce
qu'il entendait se rapportait merveilleusement à l'étrange mise en
scène de son rêve.
Tous ces déguisements divers parlaient des langues différentes.
Bien que René ne connût point tous ces divers langages, il
reconnaissait ce latin prononcé à la façon hongroise et qu'il avait
remarqué déjà cette nuit, l'italien et l'allemand.
Tous ces idiomes parlaient de mort, et un: «_Let us knock down the
damned rascal_!» (Assommons le maudit drôle!) prononcé avec le
pur bredouillement des cockneys de Londres fut comme le résumé de
l'opinion générale.
La plume ne peut courir comme les événements. Il y eut un commencement
d'exécution, arrêté par une nouvelle péripétie, tout cela dans le
court espace de temps que nous avons dit.
L'Anglais parlait encore, brandissant un de ces fléaux faits de
baleine, de cuir et de plomb que John Bull a baptisés _self-preserver_
et auquel René devait sans doute le lâche coup qui l'avait terrassé;
le nègre, mettant un genou dans l'herbe, raccourcissait déjà le bras
qui allait frapper, lorsqu'une voix de femme, sonore et douce, fit
tressaillir le coeur de René dans sa poitrine.
Il ne vit point celle qui parlait, et pourtant il la reconnut, aux
sons d'une voix qu'il n'avait jamais entendue.
Elle disait, tout près de lui, mais cachée par la cohue d'ombres
étranges qui se pressaient alentour:
--Ne lui faites pas de mal: c'est lui!