La vampire existait, voilà le point de départ et la chose certaine:
que ce fût un monstre fantastique comme certains le croyaient
fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs réunis sous cette
raison sociale, comme les gens plus éclairés le pensaient, la vampire
existait.
Depuis un mois il était bruit de plusieurs disparitions. Les victimes
semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et
riche qu'un intervalle de paix amenait à Paris. On parlait d'une
vingtaine d'étrangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marqué
leur passage à Paris par de grandes dépenses, et qui s'étaient
éclipsés soudain sans laisser de traces.
Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police eût affirmé
volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et
qu'elles étaient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en
jour plus hardie.
Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les dénégations
de la police sont plus précises. Dans les faubourgs, ce n'était pas
de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par
centaines.
A ce point qu'on affirmait l'existence d'un ténébreux charnier situé
au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, où ce charnier pouvait
être caché; on objectait même des impossibilités matérielles, car il
eût fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette
tombe, pour expliquer le phénomène de la pêche miraculeuse. Et comment
admettre la présence d'un canal inconnu aux gens du quartier?
Dans la saison d'été, la Seine abandonne ses rives et livre à tous
regards le secret de ses berges.
C'était assurément là une objection frappante et qui venait à l'appui
de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-même: une oubliette au
dix-neuvième siècle!
Les sceptiques avaient beau jeu pour rire.
Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il
répétait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible.
Mais il avait peur.
Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins
creux, ils chantent à tue-tête. Paris est ainsi: au milieu de ses plus
grandes épouvantes, il rit souvent à gorge. Paris riait donc en
tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les
raisonnements ne peuvent rien contre certaines évidences. La panique
se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-être
pas encore, mais l'inquiétude contagieuse les prenait, et les
railleurs eux-mêmes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la
fièvre.
Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs
étrangers et provinciaux, disparition qui commençait à produire son
résultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le
lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus
vivement encore que la première: la _pêche miraculeuse_ du quai de
Béthune.
C'était, on peut le dire, une préoccupation générale. Ceux qui se
bornaient à hocher la tête en avouant qu'il y avait là «quelque chose»
pouvaient passer pour des modèles de prudence.
Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note à ce
concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour mêler le
mélodrame politique à l'imbroglio du crime privé. De grands événements
se préparaient, de terribles périls, récemment évités, laissaient
l'administration fatiguée et pantelante. L'Empire, qui se fondait à
bas bruit dans la chambre à coucher du premier consul, donnait à la
préfecture les coliques de l'enfantement.
Le citoyen préfet, qui ne devait jamais être un aigle et qui ne
s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tête aux
pieds à chaque bruit de porte fermée, croyant ouïr un écho de cette
machine infernale dont il n'avait point su prévenir l'explosion. Les
sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient porté
leurs têtes sur l'échafaud: mais, du fond de sa disgrâce, Fouché
murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'état.
Fouché disait: Saint-Rejant et Carbon ont laissé des fils. Avant eux,
il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laissé des frères. Entre
le premier consul et la couronne, il y a la France républicaine et la
France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et
Dubois n'est qu'un âne!
Le mot était dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer.
Celui qui devait être l'empereur l'écoutait bien plus qu'il n'en
voulait avoir l'air.
Quant à Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'était pas un âne,
non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'était un
brave homme prodigieusement embarrassé.
Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration
bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menaçait le
premier consul.
Les trois ou quatre polices chargées d'éclairer Paris, affolées tout
à coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne
pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit
de leur ignorance, se nuisaient l'une à l'autre, se contrecarraient
mutuellement, et surtout s'accusaient réciproquement avec un entrain
égal.
Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance,
qu'un matin, Paris s'éveilla disant et croyant que la vampire, cette
friande de cadavres, était la police, et que les jeunes gens disparus
payaient de leur vie certaines méprises de la police ou des polices
frappant au hasard, les prétendus constructeurs d'une machine
infernale.
Ce jour-là Paris oublia de rire; mais il s'en dédommagea le lendemain
en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner
par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures
juste après la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges
Cadoudal et ses complices, derrière les murailles de l'église en
construction.
Il semblait, en vérité, que Paris sût ce que le citoyen Dubois
ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces événements, gros
de menaces, comme l'éternel mari de la comédie qui est le seul à ne
point voir les gaietés de sa chambre nuptiale.
Il cherchait partout où il ne devait point trouver, il se démenait, il
suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec
désespoir.
Ce fut dans ce conciliabule de l'église de la Madeleine que Georges
Cadoudal proposa aux ex-généraux Pichegru et Moreau le plan hardi qui
devait arrêter la carrière du futur empereur.
Le mot hardi est de Fouché, duc d'Otrante Au mot hardi Fouché ajoute
le mot _facile_.
Voici quel était ce plan, bien connu, presque célèbre.
Les trois conjurés avaient à Paris un contingent hétérogène, puisqu'il
appartenait à tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par
une passion commune et composé d'hommes résolus.
Les mémoires contemporains portent ce noyau à deux mille combattants
pour le moins: Vendéens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de
Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coudé.
Une élite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait été
pourvue d'uniformes appartenant à la garde consulaire.
Le chef de l'État habitait le château de Saint-Cloud.
A la garde montante du matin, et à l'aide d'intelligences qui ne sont
pas entièrement expliquées, les trois cents conjurés, revêtus de
l'uniforme réglementaire, devaient prendre le service du château.
Il paraît prouvé qu'on avait le mot d'ordre.
A son réveil, le premier consul se serait donc trouvé au pouvoir de
l'insurrection.
Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorèrent
jusqu'au dernier moment, mais par l'irrésolution de Moreau. Ce général
était sujet à ces défaillances morales. Il eut frayeur ou remords.
L'exécution du complet fut remise quatre jours de là.
Jamais les complots remis ne s'exécutent.
On raconte qu'un Breton conjuré, M. de Querelles, pris de frayeur à
la vue de ces hésitations, demanda et obtint une audience du premier
consul lui-même et révéla tous les détails du plan.
Napoléon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police
militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis
duc de Rovigo; le grand juge Régnier et H. Dubois. Il leur raconta la
très curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau
et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de
Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de
moeurs joyeuses, fréquentaient assidûment les cafés de la rive gauche
après son dîner.
L'histoire ne dit pas que son discours fût semé de compliments
très chauds pour ses trois chargés d'affaires au département de la
clairvoyance.
Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor
Moreau, qu'il avait toujours, regardé comme une bonne arme mal chargée
et susceptible de faire long feu.
Moreau et Pichegru furent arrêtés. Georges Cadoudal, qui n'était
pourtant pas de corpulence à passer par le trou d'une aiguille, resta
libre.
Et Fouché se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je
m'en mêle!
Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouché lui-même fut en
défaut nombre de fois. Argus a beau posséder cinquante paires d'yeux,
qu'importe s'il est myope? L'histoire des bévues de la police serait
curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le
découragement viendrait à moitié route.
Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique,
plusieurs raisons qui toutes appartiennent à notre métier de conteur.
D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre où vont agir
les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile
d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face
de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une véritable concurrence
aux cancans d'État.
La police avait autre chose à faire et ne pouvaient s'occuper de la
vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien
et était sur les dents.
Le 28 février 1804, le jour même où Pichegru fut arrêté dans son lit,
rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa
rapidement sur le Marché-Neuf, devant un petit bâtiment qui était
en construction, au rebord même du quai, et dont les échafaudages
dominaient la Seine.
Les maçons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux
connaissaient bien cet homme, car ils l'appelèrent, disant:
--Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avancé la besogne
aujourd'hui?
L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le
cours de la rivière.
Maçons et surveillants se prirent à sourire en échangeant des regards
d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait à quelque
cent pas en avant de l'homme, enveloppée dans une mante de laine noire
et cachant son visage sous un voile.
--Voilà trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le
patron court le guilledou de ce côté-là.
--Il est vert encore, ajouta un autre, le patron!
Et un troisième:
--Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un métier qui ne
doit pas le régayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire.
Un vieux maçon, qui remettait sa veste, blanche de plâtre, murmura:
--Voilà trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout
le monde.
L'homme allait cependant à grand pas, et se perdait déjà derrière les
masures qui encombrent le Marché-Neuf, aux abords de la rue de la
Cité.
Quant à la fillette voilée, elle avait complètement disparu, L'homme
était vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment
dégagée. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits
bourgeois, dispensés de tous frais de toilette, était grandement
porté. Il avait, cet homme, des pieds à la tête, l'allure franche et
libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, réservés,
d'ordinaire, à la classe la plus riche.
Du bâtiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens
se découvrirent sur son passage; c'était évidemment une notabilité du
quartier. Il répondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial,
mais il ne ralentissait point sa course.
Sa course semblait calculée, non point pour rejoindre la jeune fille,
mais pour ne la jamais perdre de vue.
Celle-ci, dont les jambes étaient moins longues, allait du plus vite
qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une
seule fois elle ne tourna la tête pour regarder en arrière.
Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son âme. En avant,
il y avait un jeune homme à tournure élégante et hautaine qui longeait
en ce moment le quai de la Grève. Le suivait-elle?
Plus notre homme que les maçons du Marché-Neuf appelaient le patron
approchait de l'Hôtel-de-Ville, moins nombreux étaient les gens qui le
saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des
célébrités de rayon qui ne dépassent pas tel numéro de telle rue. Une
fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua
plus.
L'homme cependant, «le patron», qu'il courût ou non le guilledou,
avait la vue bonne, car, malgré l'obscurité qui commençait à borner
les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore
le charmant cavalier que la fillette semblait suivre.
Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour
entrer dans l'île Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron
prit la même route.
Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait
pénible. Rien n'échappait au patron, car sa poitrine rendit un gros
soupir, tandis qu'il murmurait:
--Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit changé ainsi
en misère!
On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait dû tourner le coin des
rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait
désormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement
comme s'il eût voulu s'élancer pour la soutenir.
Mais il ne céda point à la tentation, et calcula seulement sa marche
de façon à bien voir où elle dirigerait sa course, après avoir quitté
la rue des Deux-Ponts.
Elle tourna vers la gauche et franchit sans hésiter la porte de
l'église Saint-Louis.
La brume tombait déjà dans cette rue étroite. A l'ombre de l'église
et devant le portail, il y avait un riche équipage qui allumait ses
lanternes d'argent.
La République dormait, prête à s'éveiller Empire. Elle avait fait
trêve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne
proscrivait en aucune façon les allures seigneuriales. La voiture
arrêtée à la porte de l'église Saint-Louis eût fait honneur à un
prince. L'attelage était splendide, le coffre d'une élégance exquise,
et les livrées brillaient irréprochables.
En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par
une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et
presque désert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a
aucune artère. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un
chef-lieu de canton situé à cent lieues de Paris.
A l'heure où nous sommes, Paris n'a point de quartiers déserts. Le
commerce s'est emparé du Marais et de l'île Saint-Louis, Les uns
disent qu'il déshonore ces magnifiques hôtels de la vieille ville, les
autres qu'il les réhabilite.
A cet égard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas à
réhabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent
et se moque bien du reste.
Sous le Consulat, Paris ne comptait guère plus de cinq cent mille
habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonnée par
la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, était une
solitude.
A cause de cela, sans doute, le resplendissant équipage stationnant à
la porte de l'église avait attiré un concours inusité de curieux: vous
eussiez bien compté dans la rue une douzaine de commères et un nombre
égal de bambins. Le concile en plein air était présidé par un portier.
Le portier, adonné comme ses pareils à une philosophie austère et
détestant tout ce qui est beau parce qu'il était affreusement laid,
prononçait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire
les lanternes et piaffer les chevaux; les commères se disaient: Si le
ciel était juste, nous éclabousserions aussi le pauvre monde!
--S'il vous plaît, demanda le patron des maçons du Marché Neuf, à qui
appartient cette voiture?
Gamins, commères et portier le toisèrent de la tête aux pieds.
--Celui-là n'est pas du quartier, dirent les gamins.
--Est-il chargé de faire la police? demanda une commère.
--Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons
pas de comptes à rendre à des étrangers.
Car les gens de Paris sont des étrangers pour ces farouches insulaires
_penitùs toto divisos orbe_, séparés du reste de l'univers par les
deux bras de la Seine.
A l'instant où le patron allait répondre, la porte de l'église
s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant échapper un cri de
surprise, comme si un spectre lui eût apparu.
C'était, en tous cas, un fantôme charmant: une femme toute jeune et
toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses
autour d'un adorable visage.
Cette femme donnait le bras à un jeune homme de vingt-cinq à trente
ans, qui n'était point celui que suivait naguère notre fillette, et
que vous eussiez jugé Allemand à certains détails de son costume.
--Ramberg!... murmura le patron.
La délicieuse blonde était assise déjà sur les coussins de la voiture
où le jeune Allemand prit place à côté d'elle. Une voix sonore et
douce commanda:
--A l'hôtel!
Et la portière se referma.
Les beaux chevaux prirent aussitôt le trot de parade dans la direction
du Pont-Marie.
--Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier.
--Non pas! riposta une commère, c'est une duchesse de Turquie ou
d'ailleurs.
--Une espionne de Pitt et Cobourg peut-être!...
Les gamins, à qui on avait jeté des pièces blanches, couraient après
l'équipage en criant avec ferveur:
--Vive la princesse!
Le patron resta un moment immobile. Son regard était baissé; on lisait
sur son front pâle le travail de sa pensée.
--Ramberg! répéta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le
mot de l'énigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit
jours, et voilà plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu...
La femme avec qui je le vis était brune, mais c'était le même
regard...
Sans s'inquiéter davantage du petit rassemblement qui l'examinait
désormais avec défiance, il monta tout pensif les marches de l'église
et en franchit le seuil.
L'église semblait complètement déserte. Les derniers rayons du jour
envoyaient à peine, à travers les vitres, de sombres et incertaines
lueurs. La lampe perpétuelle laissait battre sa lueur toujours
mourante au-devant du maître-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la
nef la présence d'un être humain.
Le patron était pourtant bien sûr d'avoir vu entrer la jeune fille, et
si la jeune fille était entrée, ce devait être sur les traces de celui
qu'elle suivait.
Le patron avait déjà parcouru l'un des bas-côtés, visitant de l'oeil
chaque chapelle, et la moitié de l'autre, lorsqu'une main le toucha au
passage, sortant de l'ombre d un pilier.
Il s'arrêta, mais ne parla point, parce que la créature humaine qui
était là, tapie dans l'angle profond laissé derrière la chaire, mit
un doigt sur ses lèvres et montra ensuite un confessionnal situé à
quelques pas de là.
Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la prière.
L'instant d'après, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un prêtre
jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur
éclatante au milieu d'une forêt de cheveux noirs, se dirigea vers
l'autel de la Vierge et s'y prosterna.
Après une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa
poitrine, le prêtre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et
gagna la sacristie.
L'ombre sortit alors de son encoignure et dit:
--Maintenant, nous sommes seuls.
C'était un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tête ne venait
pas tout à fait à l'épaule de son compagnon, mais sa voix avait un
timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un démenti
à la petitesse de sa taille.
--Y a-t-il longtemps que tu es là, Patou? demanda notre homme.
--Monsieur le gardien, répondit l'ombre, la clinique du docteur
Loysel a fini à trois heures douze minutes, et il y a loin de
Saint-Louis-en-l'Ile à l'Ecole de médecine.
--Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le
gardien, et là-bas « le patron ».
Au lieu de répondre, cette fois, le prétendu enfant secoua d'un
mouvement brusque la chevelure hérissée qui se crêpait sur sa forte
tête, et murmura comme en se parlante lui-même:
--Je serais bien venu plus tôt, mais le professeur Loysel faisait sa
leçon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voilà huit jours que dure
cette parenthèse, où il n'est pas plus question de clinique que du
déluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais
on l'insulte tant et si bien à l'Ecole, que je commence à le regarder
comme un grand inventeur...
--Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Faculté,
vous êtes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit
être un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un
nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite!
--Ah! monsieur le gardien, répliqua Patou, de drôles de, choses,
parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain,
car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme
un ange!... La jolie femme, dites donc!
--Quelle femme?
--La comtesse.
--Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse!
--L'abbé Martel l'a appelée ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais
parler de votre Angèle, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez:
Quelle femme?
--N'as-tu point vu Angèle?
--Si fait... bien pâle et avec des larmes dans ses beaux yeux.
--Et René?
--René aussi... plus pâle qu'Angèle... mais le regard brûlant et
fou...
--Et as-tu deviné?
--Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les
symptômes ne découvre pas toujours le remède. Il y a les savants et
les médecins: ceux qui professent et ceux qui guérissent... Je vais
vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le médecin, si
vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a là
plus d'une maladie, j'en suis sûr.
Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du côté de la
sacristie, et le bedeau commença une ronde, disant à haute voix: On va
fermer les portes.
Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'église. Le
gardien se dirigea vers rentrée principale, mais Patou le retint et se
mit à marcher en sens contraire.
En passant près du petit bénitier de la porte latérale, le gardien
y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau bénite à
Patou, qui dit merci en riant.
Le gardien se signa gravement.
Patou dit:
--Je n'ai pas encore examiné cela. Hier je me moquais de Samuel
Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom à mon chapeau;
quand j'aurai achevé mon cours de médecine, je compte étudier un peu
la théologie, et peut-être que je mourrai capucin.
Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte:
--C'est par là que M. René est sorti et après lui Mlle Angèle. Le
gardien était pensif.
--Tu as peut-être raison de tout étudier, Patou, mon ami, dit-il avec
une sorte de fatigue, moi je n'ai rien étudié, sinon la musique,
l'escrime et les hommes...
--Excusez du peu! fit l'apprenti médecin.
--Il est trop tard pour étudier le reste, acheva le gardien. Je suis
du passé, tu as de l'avenir: le passé croyait à ce qu'il ignorait;
vous croirez sans doute à ce que vous aurez appris; je le souhaite,
car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a créé; je crois
en la république que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais
trompé.
Patou sauta sur le pavé de la rue Poultier, et fit un entrechat à
quatre temps qu'on n'eût point espéré de ses courtes jambes.
--Vous, patron, dit-il en éclatant de rire, vous êtes naïf comme un
enfant, solide comme un athlète et absurde comme une jolie femme.
Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait
l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre...
A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer à
cela,--quel sujet à disséquer! J'étudie en ce moment les maladies
spéciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends
quelqu'un de jeune et de bien conformé... un beau sujet... Auriez-vous
cela dans votre caveau de bénédiction, M. Jean-Pierre?