HISTOIRE POLITIQUE

Nous publions dans ce volume et dans les premières feuilles du suivant

l'acte le plus important du procès des Templiers. C'est l'interrogatoire

que le Grand Maître et deux cent trente et un chevaliers ou frères

servants subirent à Paris par-devant les commissaires pontificaux.

Cet interrogatoire fut conduit lentement, et avec beaucoup de ménagement

et de douceur, par de hauts dignitaires ecclésiastiques, un archevêque,

plusieurs évêques, etc. Les dépositions obtenues ainsi méritent plus de

confiance que les aveux, d'ailleurs très-brefs, uniformes et peu

instructifs, que les inquisiteurs et les gens du Roi avaient arrachés

par la torture, immédiatement après l'arrestation.

Il reste deux manuscrits authentiques du grand interrogatoire. L'un,

copie sur vélin, fut envoyé au pape, et il est enfermé sous la triple

clef du Vatican. L'autre, sur simple papier, fut déposé au trésor de

Notre-Dame de Paris. A en juger par les surcharges et les ratures,

celui-ci pourrait bien avoir été une rédaction primitive faite jour par

jour sur les notes d'audience.

Il porte à la dernière page les mots suivants: «Pour surcroît de

précaution, nous avons déposé ladite procédure, rédigée par un des

notaires en acte authentique, dans le trésor de Notre-Dame de Paris,

pour n'être exhibée à personne que sur lettres spéciales de Votre

Sainteté.»

A quelle époque le mystérieux registre fut-il tiré de Notre-Dame? Nous

l'ignorons. Si nous en croyons du Puy (reg. 746, p. 165), il se trouvait

au XVIe siècle dans la bibliothèque du président Brisson. De là il passa

dans les mains de M. Servin, avocat général, enfin dans celles des

Harlay. Au milieu du XVIIIe siècle, M. de Harlay le légua avec ses

manuscrits aux bénédictins de Saint-Germain des Prés. Ayant heureusement

échappé à l'incendie de leur bibliothèque en 1793, il a été déposé à la

Bibliothèque royale, fonds Harlay, nº 49.

Si ce monument de scandale était resté enfoui au trésor de Notre-Dame,

ce n'est pas nous qui l'en aurions fait sortir. Mais il en a été tiré

depuis longtemps; depuis longtemps il est connu par de courts extraits,

par des citations partielles, choisies selon des vues différentes. Les

savants hommes qui les premiers n'ont pas craint de le divulguer, y

cherchaient uniquement, quelle que fût leur bonne foi, ce qui pouvait

appuyer deux systèmes, deux plaidoyers opposés. Ils ont montré et ils

ont caché; le scandale n'en a été que plus grand.

Mieux valait publier tout, donner les pièces, les actes en entier. Cette

grande affaire, la plus grave peut-être du moyen âge, devait, pour être

traitée gravement, se présenter à la critique dans l'intégralité de ses

détails (_omnia munda mundis_), dans sa vérité naïve et terrible.

Désormais le lecteur pourra juger lui-même. Nous lui remettons entre les

mains le plus ancien procès criminel dont il reste une instruction

détaillée. Cette instruction se trouve être une sorte d'enquête

singulièrement curieuse sur l'histoire des rites, des moeurs, des

usages.

Tout identiques que sont les questions, tout uniformes de style que

peuvent sembler les réponses dans le latin monotone du notaire

apostolique, l'observateur sérieux verra, non sans intérêt,

l'individualité humaine se produire encore sous cette lourde enveloppe

avec le naturel, la variété, les accidents de la vie, souvent avec le

mouvement imprévu de la passion... Cette diversité des détails sera

peut-être pour le critique un motif d'accorder quelque créance à ce que

les assertions capitales présentent de concordant.

Nous avons religieusement reproduit le seul manuscrit de cet

interrogatoire que nous eussions entre les mains. Nous l'avons suivi,

copié, même dans ses dispositions matérielles les plus insignifiantes au

premier coup d'oeil[1], même dans ses nombreuses fautes de langue et

d'orthographe[2]. Si nous obtenions plus tard communication d'un autre

manuscrit du même acte, nous nous empresserions de faire connaître les

variantes qu'il pourrait offrir.

Avant de publier les nombreuses pièces encore inédites du procès des

Templiers[3], que possèdent les Archives du royaume et la Bibliothèque

royale, nous faisons appel à l'obligeance des savants nationaux et

étrangers. Nous espérons qu'ils voudront bien nous faire connaître les

actes relatifs au même sujet qui se trouveraient dans les diverses

archives, bibliothèques et autres dépôts publics.

La série des pièces une fois complétée et ordonnée, nous pourrons

essayer de les apprécier, d'en déterminer la valeur, enfin de résumer le

procès, d'en donner le sens historique, et de mieux motiver le jugement

que nous avons hasardé ailleurs sur une si vaste et si obscure question.

Le procès des Templiers, Tome I. · 第 4 / 21 题