Voici un article délicat. Si vous interrogez quelque taleb d’une zaouïa
sainte, il vous répondra, surtout en certains ordres, que la musique
instrumentale ou vocale est défendue par de sévères règlements,
conformes du reste cette fois à la doctrine du Prophète[49].
[49] «Ceux qui n’auront jamais fait ni écouté de musique en ce bas
monde auront aux Jardins futurs des bonheurs supplémentaires
indicibles (_Hadits_).»
«Les chanteurs et joueurs d’instruments auront à supporter d’affreux
supplices dans les sept enfers (_Hadits_).»
«Sont réputés couverts d’opprobre et récusés comme témoins les
chanteurs d’habitude (Code de justice malékite).»
Mais il existe avec tous les cieux quelques accommodements: et, certes,
on a l’occasion d’entendre souvent des chants religieux ou dévots sans
qu’il en résulte aucun scandale. Les tolba, pour tout arranger, trouvent
un compromis: ils assimilent les cantiques des _ziars_ ou pèlerins, par
exemple, au seul hymne dûment permis, _el-telbïé_, qui se psalmodie pour
l’entrée à la Mecque; ils font aussi, parfois, de ces chants populaires,
le symbole des sons divins que profèrent les chœurs d’anges, quand
ceux-ci s’avancent chaque vendredi jusqu’au trône septante-sept mille
fois splendide d’Allah miséricordieux. Rapprochement de comparaison très
goûté des fidèles, et très flatteur, évidemment, pour la vanité du
chériff qu’on vient visiter.
J’ai noté sur le vif quelques-uns de ces couplets. En voici qui sont
chantés par des fidèles de l’Ordre des Khadrïa[50], originaires
d’Ouargla:
[50] Les Khadrïa sont moins rebelles au bruit chanté.
La profession de foi[51] est belle,
Et _Lui_ est beau, sublime,
Baba[52] Abd-el-Khader!
Il est le Briseur de cœurs d’infidèles,
Le Lieutenant d’Allah, le Maître de la piété,
Baba Abd-el-Khader!
Musc précieux qui ranimes les morts,
Couvre-moi de ton beurnouss, moi qui suis tien à jamais,
Baba Abd-el-Khader!
Et je dirai: Mon _m’raboth_ m’a accordé la Voie du Salut.
Que le bonheur soit sur qui t’a bien prié,
Baba Abd-el-Khader!
Que ton fidèle soit heureux comme celui qui l’hiver
Est près d’un bon feu, avec du bon bois en provision,
Baba Abd-el-Khader!
Ou comme celui qui respire les roses au printemps,
Ou comme celui qui mange de bons fruits à l’automne,
Baba Abd-el-Khader!
La _baraka_ descendra sur tous les khouan
Qui marchent derrière toi dans la Voie,
Baba Abd-el-Khader!
[51] Profession ou _chahada_: c’est la célèbre phrase:--Il n’y a de
Dieu que Dieu, et Mahomet est le prophète de Dieu.--_La illah, ill’
Allah, ou Mohammed Ressoul Allah._ Cette phrase, dite avec foi,
suffit à faire d’un infidèle un musulman. Prononcée à l’agonie, même
ébauchée, elle est la sûre clef du paradis.
[52] _Baba_, père en langage familier, montre la confiance des fidèles
en leur saint, le fameux Sidi-Abd-el-Khader-ed-Djilani, de Bagdad.
Signalerai-je spécialement, à cause de l’aveu naïf qu’elle renferme, une
des dernières strophes de la longue mélopée:
Tu es puissant près d’Allah,
Tu nous aides à faire passer les mauvaises pièces,
Baba Abd-el-Khader!
Et l’on se demande, entendant ces paroles, si parmi les dons de ziara il
ne se trouvera pas un certain nombre de «mauvaises pièces»,
subrepticement glissées au Saint lorsqu’elles «passeront» mal ailleurs,
faute d’avoir cours ou d’avoir poids. Mais non. Ce serait un sacrilège
de la part des khouan pleins d’ardeur. La familiarité de leurs cantiques
n’ôte rien à leur vénération pour les Chériffs de Lumière. Elle nous
révèle seulement, cette familiarité, le troupeau des affiliés sous son
réel jour: puéril, gai, roublard (qu’on me pardonne l’expression), épris
de satisfactions sensuelles qu’un grain de poésie relève parfois--fort
éloigné, au résumé, de l’extase mystique telle que la concevaient les
anciens soufis.
Ces mêmes Khadrïa ont des prières plus spiritualistes. Voici un fragment
de leur _oudifa_:
O Notre Dieu, nous invoquons ton assistance, nous implorons ton
pardon, nous croyons en toi, nous nous confions en toi, nous nous
résignons à ta volonté! Place-nous au rang des parfaits, des purs!
Fais que nous mourions avec la _chahada_ sur les lèvres!
Du reste, le chant populaire religieux, dans d’autres ordres, est
d’inspiration très haute. Par exemple, le cantique «d’entrée» des
Snoussïa, quand ils se rendent à la zaouïa-mère de Koufra:
Nous venons à toi, ô Allah,
Nous venons à toi par ton ami
Le Saint qui t’aime comme l’enfant sa mère.
Il nous fera te rejoindre, ô Introuvable!
Il nous fera te toucher, ô Impondérable!
Il nous fera te saisir, ô Insaisissable!
Il nous fera te pénétrer, ô Impénétrable!
Et te connaître, ô Inconnu!
Et ce chant jaillit des humbles gosiers comme une chose comprise, un
appel senti, avec le râle instinctif de la volupté...