On compte environ quarante-cinq ordres musulmans d’une certaine force,
parmi lesquels huit ou dix noms brillent comme des étoiles de première
grandeur; et ces quarante-cinq ordres sont entourés d’une quantité de
petites confréries, d’un maraboutisme plus ou moins terne, aussi
difficile à reconnaître et à classer que les éléments d’une nébuleuse.
Mais la nébuleuse existe pourtant.
A quoi bon tenter ici sa nomenclature fatigante? Il faut se borner à
quelques-uns des titres barbares qui dérivent parfois du nom de la
zaouïa-mère, ou de celui d’un objet matériel et symbolique, comme chez
les Moukhalïa[12], francs-tireurs du désert, presque disparus
aujourd’hui. Mais ils rappellent le plus souvent ce «fondateur», ce
saint dont les fils pleins d’orgueil feignent l’humilité dans quelques
oraisons publiques:
[12] De _moukhala_, fusil.
«O Dieu, redresse-moi et permets-moi de redresser! O Dieu, guide-moi et
permets-moi de guider!»
Mais tant de modestie voulue ne peut cacher l’immense satisfaction
d’hommes presque divinisés par l’adoration de leurs disciples--leurs
disciples qui n’ont plus, selon le serment, «qu’un morceau de l’âme
chériffienne en place de la leur».
Les chériffs, les soufis... distributeurs des jouissances et possesseurs
des volontés: ceux dont les conseils sont doux et les promesses
affolantes:
«Approche-toi de ton Maître: comme tu bois près du puits, tu boiras
entre ses deux mains l’ivresse divine[13].»
[13] Instructions de l’«ordre» des Aroussïa-Selamïa.
Ils sont, ces _ouali_, ces saints, les «marchands de bonheur» que
souhaitait l’un des nôtres, esprit délicieux du temps qui s’en va.
Contre un peu de viles richesses, ils rendent de la joie présente, des
délices immédiates, porte entr’ouverte sur les délices futures qui ne
passeront pas.
Ils sont les «donneurs» par excellence, les «dispensateurs». Ils
tiennent au bout de leurs dix doigts tout ce qui touche à la vie et tout
ce qui rachète la mort...
* * * * *
Le Nord algérien, tout autant que le Sud, se livre à l’influence des
mystiques (il s’agit ici, bien entendu, de l’élément indigène). Mais une
seule confrérie très importante a ses zaouïas-mères dans ces régions:
celle des Rahmanïa, célèbres par l’ubiquité posthume de leur premier
cheikh, dont le corps _entier_ repose dans deux pays à la fois, grand
miracle évidemment, et grâce auquel deux maisons directrices se
partagent les hautes prérogatives: une près de chaque tombeau.
En dehors des Rahmanïa, nos Arabes septentrionaux prennent leur _dikhr_
tantôt de petites congrégations locales, innombrables dans les montagnes
surtout, tantôt--et en même temps au besoin--des ordres sahariens[14],
tripolitains ou marocains: tels nous trouvons, dans la province d’Oran
et jusque dans celle d’Alger, les Taïbïa. Ils sont extrêmement connus,
de par leur quantité considérable et le prestige de leur directeur, ces
_khouan_ fidèles et dévoués de Moulay-Taïeb, le fameux chériff d’Ouazzan
(Maroc)[15].
[14] Je classe comme ordre africain celui des _Khadrïa_, bien qu’il
ait son origine à Bagdad; mais ses branches de l’Algérie-Sud et de
Tunisie ont une existence propre, presque détachée du tronc
primitif.
[15] Le chef de cet «ordre» épousa une très intelligente Anglaise,
dont l’influence se fit sentir de façon évidente en divers cas.
L’origine marocaine est commune à beaucoup d’autres ordres. Par exemple
les Hansalïa, dont l’association fut fondée par le Marocain
Saïd-ben-Yousef-el-Hansali, et dont la province de Constantine est celle
qui renferme le plus d’adeptes. Par exemple aussi les Chabbïa du Sahel
tunisien. Par exemple encore les Ammarïa, jongleurs plus modérés que les
Aïssaoua, et qui, priant selon les maximes de Sidi-Ammar-bou-Senna,
grand saint marocain venu jadis vers des terres plus douces, progressent
actuellement en Tripolitaine, en Tunisie et en Algérie de si inquiétante
façon.
On le voit: de l’âpre Moghreb, de ces montagnes sévères qui forment le
«coin» de la Méditerranée et de l’Atlantique, le mysticisme se propage,
cherchant à combattre l’Infidèle et à galvaniser le zèle des «frères»
dans les contrées plus voisines du Levant poétique, dans les terres du
Fedjeur...
Quant aux ordres qui sont du Sud par leur influence immédiate (sans
compter l’immense et lointain pouvoir qu’ils peuvent ailleurs exercer),
j’en choisirai sept ou huit, les plus réputés, ces étoiles de première
grandeur dont nous parlions tout à l’heure--astres qui projettent
souvent plus de feu sombre que de vraie lumière, plus de grise et rouge
superstition que de blanche clarté.
Ce seront, si l’on y consent:
Les Khadrïa, les Cheikhïa, les Amamïa, les Derkaoua, les Bakkaïa, les
Selamïa, les Tidjanïa, les Snoussïa.
Et chacun de ces groupements formera le sujet d’une note, paragraphe
sommaire.
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