_Il_ est arrivé, _Lui_, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le
Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de
la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite...--l’Illustre Grand
Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti...
Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que tous dormaient, comme
tombe silencieusement la neige des pays du Nord, pendant le sommeil des
hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des choses du ciel, de celles
qui sont au-dessus de notre pouvoir et de nous-mêmes; qui nous sont
envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que nous discutions leur
force, ni leur physique domination.
--Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent plus la paix du tombeau.
J’ai vécu. J’ai revu la Lumière des lumières! J’ai revu notre Grand
Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation!).
Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour tremblent de joie, en
me racontant ce mystérieux retour nocturne. Par une petite poterne, _Il_
était entré. La masse des pèlerins ne savait rien de la sublime
Présence: car on n’aurait pu contenir les élans de leur amour ni
l’enthousiasme de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement
averti les Beni-Mezreug de l’approche des utiles vengeances.
--Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se montrera que demain à
la foule, quand seront foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous!
Mais écoute, ô Sidi: ma bouche t’apporte un message. _Il_ désire saluer
en toi l’hôte de Dieu et le bonheur de cette zaouïa. Vêtu en simple
mokaddème, le capuchon rabattu, il va te rendre ses hommages ici, dans
ta chambre. _Il_ se glissera inconnu le long des couloirs secrets. Sidi!
Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...
Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement. Il apostrophait
Bou-Haousse, Barka, Bachir, Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des
tapis, puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions, et
terminait lui-même la besogne.
--Ya Sidi, tu _le_ verras!...
Et tel était son émoi que l’apparition de «l’hypocrite», de
Si-Hassan-ben-Ali, qui venait à son tour m’annoncer protocolairement la
fameuse visite, ne toucha point le brave homme. Il ne s’en aperçut pas
pour ainsi dire--tellement troublé qu’il soupirait comme une mule qui
s’ébroue--si nerveux qu’il renversa le bahut de Smyrne, seul meuble de
cette pièce immense. Et son agitation finissait par me gagner. Je
m’attendais à une grosse déception, certes: mais j’avais hâte de
l’éprouver, d’examiner face à face le possesseur de tant d’âmes, celui
dont le moindre signe peut ébranler les couches profondes du continent
noir.
--Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...
Celui que je vis, dans un cérémonial très simplifié par l’incognito, je
n’ai guère pu le juger avant ce soir, au cours d’une longue et deuxième
entrevue chez lui. Et quand je risque ce mot: juger, c’est une simple
formule--car on ne juge à peu près que ce que l’on connaît, compare et
comprend.
Or, les documents me manquent pour ces trois primordiales opérations de
l’esprit.
Mais ils me manquaient bien davantage encore à cette heure matinale du
premier abord, quand je buvais le thé à la menthe sous mes poutrelles
vertes, en compagnie du grand personnage. J’étais fort dérouté. Cet
homme de tournure princière en son beurnouss de travesti ressemble
extraordinairement à tous ces chefs, ces caïds, ces aghas rencontrés
ailleurs. C’est le même calme satisfait, le même port de tête, le même
air «déjà civilisé». J’avais cru à je ne sais quoi de plus farouchement
grandiose, de plus sauvage--de plus renfrogné, comme le sont toujours
les autres membres de la famille, les Djazerti silencieux. Bref (je le
pressentais du reste), j’éprouvai ce désappointement badaud de foule
guettant un souverain et s’émerveillant de le trouver si pareil à
n’importe qui--et d’une si simple, si coutumière humanité...
_Il_ est très beau, pourtant, Sid’Amar--quarante ans à peu près--une
parfaite désinvolture. Et il parle, chose surprenante. Il parle avec
cette éloquence enflammée des Arabes bien-disants. Il fait des
phrases--et vite--et beaucoup.
--Ya Sidi, module-t-il en saisissant sa tasse d’un geste européen, je
suis allé jusqu’en la ville de Tunis, voici trois ans, lors de mon
voyage à Kairouan. Vos institutions sont admirables, vos arts exquis et
vos femmes très belles. Si tu veux me faire la faveur de venir chez moi
ce soir, je te montrerai, Sidi, des photographies de... hé, hé, hé,
hé!... Mais excuse-moi, par le Puissant, de te fixer grossièrement ainsi
l’instant de la visite dont tu voudras m’honorer. Hélas, tu vas nous
priver bientôt (inch’ Allah) de l’immense joie causée par ta
présence--et moi, demain, je ne pourrai plus trouver de loisir. Dieu le
veut ainsi. Celui qui commande, ô Sidi, doit être le premier des
serviteurs.
Comme il me disait au revoir en rabaissant son capuchon blanc--semblant
ainsi quelque moine de race hautaine--il me proposa le tour du
propriétaire.
--Nous irons, si tu veux, par les galeries fermées, aux écuries de la
cinquième cour. On ne t’a pas montré mes chevaux, je crois, Sidi.
Je le suivis, avec le sentiment très net que son air aimable et familier
était un masque voulu. Il doit avoir des dents et des griffes, celui
pour qui les vies humaines sont si peu, celui qui, respirant l’encens de
la fanatique adoration, marche dans le prestige des miracles et dans le
nimbe de la _baraka_ djazertique...
--Ya Sidi, voici mes «buveurs d’air». Par Allah! les présents de chevaux
sont le don de _ziara_ qui m’est le plus agréable. Il est saint. Et
notre aïeul vénéré, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, l’a proclamé: «Si tu
entretiens ou élèves un cheval pour la cause de Dieu, tu seras compté
parmi ceux faisant l’aumône.» Admire ces crinières, ô Sidi! et ces
croupes fines!... Rassasie ton œil! Et vérifie la nourriture que je fais
répandre devant leurs naseaux. Tu seras de mon avis, Sidi, en y
attachant de l’importance. Le cheval noble qui hennit nous dit
clairement: «Fais-moi manger comme ton frère, et monte-moi comme ton
ennemi!...»
Il frappa sur l’encolure d’un superbe étalon noir.
--C’est une de mes joies, par la koubba! Il faut emplir de bonheur sa
vie, car elle est aussi courte que la traversée de l’ombre d’un arbre.
Alors il se tut. Évidemment, cette loquacité en mon honneur lui semble
un peu rabaissante. Il regardait maintenant dans le vide. Il écoutait au
loin, et tout près, et partout, le brouhaha des pèlerins qui chantaient
ses louanges et qui tous auraient bondi, s’ils l’avaient su là, pour
baiser avec des transports la trace de ses pas. Un orgueil souleva ses
paupières. Un sourire étrange glissa dans sa barbe noire.
Je la «voyais» passer, la volupté de la puissance et de la domination.
* * * * *
Vint le soir. Visite rendue après visite reçue, comme il sied. Et
puisque se présenter seul aurait été mesquin, affecté, ridicule (et
puisque mon brave Si-Kaddour n’est pas assez officiel), l’«hypocrite»,
le khodjah-chef, fut chargé de me prendre chez moi et de m’introduire
aux appartements du grand chériff.
--Méfie-toi, ô Sidi... me souffla Si-Kaddour, auquel revenait la haine
avec le sang-froid.
Me méfier? certainement: au Sahara l’heure est toujours présente de se
méfier. Mais pourtant cette heure-là me paraissait si sereine... Les
magies somptueuses du couchant déroulaient leurs indicibles merveilles.
Le Désert se pâmait, sensuellement blond sous les ardents rayons
d’adieu. Qu’il est admirable, cet Erg stérile. Combien ses formes de
souplesse et de grâce nous prennent violemment, d’une sorte de désir
jamais assouvi. Et c’est pour cela que ces nomades misérables errent
sans cesse, dans une orgueilleuse joie. Ils oublient leurs fatigues,
leur pauvreté sale et leurs nombreuses tares physiologiques, ils
oublient tout, parce que, de sables en sables, ils _la_ possèdent un peu
plus chaque jour, l’impossédable, la vaste splendeur glorieuse,
l’immensité d’âpres jouissances et de lente mort...
Je vous le dis: avoir profondément senti cette ivresse--et ils la
sentent--les élève, eux très brutes, plus haut que la brute. Joie des
horizons de lumière et d’étendue qui les pénètre consciemment, qui est
«à eux», qui est «en eux» et que nul ne peut leur ravir. Mais leur
sauvagerie puérile ne s’en trouve pas diminuée--ni leurs appétits
violents--ni leurs instincts dangereux. _Au contraire._ Je le voyais
bien ce soir, après ces minutes où le feu de l’astre qui tombe embrase
la terre, et où tous se recueillent, interrompant le tumulte des trop
nombreuses assemblées. Leurs prunelles sauvages, ayant savouré du
bonheur, en étaient soudain plus hostiles sous les plis du voile et la
corde de chameau mal nouée. J’étais davantage l’impur Roumi, puisqu’ils
entendaient plus farouchement bruire leur sentiment de peuples
indomptés.
--Ya Sidi...
Le beau khodjah-chef discourait, tandis que nous traversions les places
entre des groupes compacts et des chameaux agenouillés. Et les fins
beurnouss flottants de Si-Hassan-ben-Ali s’accrochaient aux piquets des
tentes.
--Ya Sidi, nous t’aimons; nous t’aimerons en notre souvenir, et nous
compterons sur ton amitié...
Vaines paroles, qui m’arrivaient dans l’air du soir par-dessus le
grondement de la foule... Et Si-Hassan soignait son geste, sans paraître
se soucier des humbles à ses pieds ni du coucher du soleil aux lignes
planes de l’horizon. Il m’entraîna soudain, prit un couloir sombre pour
échapper ainsi plus vite aux curiosités des _khouan_.
--Ya Sidi, tu es notre ami! Par la bénédiction de la koubba, si j’ose te
le suggérer, ta haute influence ne pourrait-elle obtenir de ton _baïlek_
(gouvernement) une distinction française? qu’on enverrait de Paris, gage
de paix et d’alliance, à notre sublime grand chériff?
Si-Hassan-ben-Ali me retenait debout maintenant, avec la fermeté de qui
_veut_ faire accepter ses paroles. Et je m’ébahissais qu’en l’Erg
reculé, près de la Hamada presque inconnue, les Croyants voulussent
agripper ce ruban rouge qu’ils méprisent en tant qu’honneur, mais qu’ils
se disputent, gloriole et jouet. Quoi! ce n’était pas assez des aghas de
nos territoires, cravatés de moire sanglante avec une étrange profusion?
Les voisins, les ennemis allaient s’y mettre, à cette curée des étoiles
d’émail? Et tant de soins du beau khodjah avaient préparé ceci?...
--Ya Sidi, excuse ma franchise: tel, tel et tel de votre Sahara l’ont
reçue, la distinction! Pourtant ils n’aiment guère les Français, par ma
chance des Paradis je te le jure! Et si les Français ne le savent point,
c’est alors qu’ils ont aux yeux le voile opaque dont souffrit Tobïa...
Ya Sidi, par Allah, par ta tête chérie, par les entrailles heureuses de
celle qui t’a conçu, ce serait la vraie justice que d’honorer notre
grand chériff--et quelques autres de son entourage, parmi ceux qui sont
des maîtres de l’attachement et de la fidélité.
L’obscurité croissait. Il susurrait tout bas, tout bas de sa voix
enveloppante et câline:
--Ya Sidi, tu es notre ami! Et mon âme est en morceaux à l’idée de te
quitter!
* * * * *
Je n’étais pas au bout de mes étonnements stupéfiés. Une porte s’ouvrit
brusquement, jetant dans le noir intense un reflet de lueur rose,
dernier adieu du soleil couché. C’était le «salon» du chériff, et de la
pénombre une forme émergea, dressée pour me saluer--la haute stature de
Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-
Djazerti...
--Sois avec le salut, ô Sidi! que la bénédiction de notre aïeul
Sidi-Bou-Saad repose sur toi!
Les formules se prolongeaient encore, faites de cet orgueil, de cette
_grandesa_, de cette familiarité «cherchée», dont le mélange est
inquiétant,--et je m’installais à peine au bord d’un divan bas, à la
mode turque, quand j’entendis un bruit singulier bien connu de moi--la
petite explosion d’un gaz qu’on allume dans un manchon de verre.
Je ne pus retenir une sourde exclamation. Une lumière aveuglante avait
jailli... _Ma_ lumière, ma lumière-phare, tant cherchée depuis tant de
jours, restée vision féerique et miraculeuse! Et je la retrouvais
devenue prose, émanant d’un appareil gazogène, moderne engin! Elle me
souffletait pour ainsi dire, réalité pénible, rançon des menues joies
idéales qu’a pu trouver ici ma sensibilité.
Allons, la poésie musulmane se brûlait les ailes. Ce foyer fulgurant
mettait les djinns en fuite, et le rêve avec...
Il me fallut exprimer pourtant une très vive admiration, puis examiner
et louanger les richesses de l’immense salle--superbe, je l’avoue,
contenant entre ses murailles des trésors à faire pâmer des amateurs
orientalistes--mais rappelant trop çà et là que le grand chériff fut à
Tripoli, à Tunis... et même dans le _home_ incohérent d’aimables
demoiselles, hospitalières plus que femmes de goût. On a réuni, pour
cette pièce d’apparat, ce que la zaouïa compte de très beau et ce
qu’elle possède d’odieusement absurde. Et les armes brillent, et le
clinquant scintille. Et les ivoires de l’Inde et de Chine, les bronzes
persans antiques semblent humiliés par le toc et l’éclat de la camelote
parisienne, des _Nippsachen_ viennoises et du _Krimskrams_ de Berlin...
Le thé me fut offert.
--Bois, ô Sidi!
Il fumait, le breuvage blond, entouré de gâteaux, chargeant une table de
cèdre vraiment arabe, aux ciselures à jour patiemment fouillées--mais
les tasses peintes venaient de Londres; les cuillères étaient de forme
russe, et le plateau de mosaïque me parut napolitain, fragments de
marbre sertis de métal. Et ce luxe un peu détraqué, sous cette flamme
ardemment pâle, trop blafarde, trop intense, qu’un générateur «dernier
système» alimentait, finissait par ramener au songe à force de s’en
extrêmement éloigner.--Et je m’hypnotisais aux étincellements des
miroirs de Venise, des écrans de pierreries, des merveilleux bahuts
florentins du XIVe, avec leurs plaques d’or poli. Je m’imaginais
Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le volontairement pauvre, le pénitent,
l’ascète, revenu sur cette terre, et comparant ces magnificences
filiales aux parois de son humble grotte où sa vie s’acheva pieuse, dans
le jeûne et les privations.
--Ya Sidi, permets que je te fasse connaître mon fils!
Un enfant s’approchait, de treize ou quatorze ans, lourdement chargé de
draperies blanches. Et je tombai dans une nouvelle surprise à l’idée de
n’avoir jamais soupçonné, durant trois mois, l’existence de cette jeune
tête, espoir du chériff qui perdit, me confia-t-il, ses autres rejetons
premiers-nés... Jamais Si-Kaddour ne m’en a parlé. Jamais Barka le négro
n’a laissé rien échapper qui le concernât, à travers ses propos
exubérants et fantasques. Mystère? Non: silence simplement. L’un de ces
«trous» qui se produisent, vide qu’on n’aperçoit point sous le réseau
compliqué des effusions musulmanes.
--Ya Sidi, mon fils se nomme Bou-Saad ainsi que l’ancêtre vénéré.
--Le bonheur sur ta soirée, ô Bou-Saad! lui dis-je.
Un peu interloqué, un peu hébété, le jeune garçon saluait d’un geste
chérifien. Puis il but, comme nous, du thé à la menthe. Et je
contemplais sur ses jeunes traits l’abrutissement de son âge
intermédiaire. Crise torpide que traversent tous les Arabes... Celui-ci
eût évidemment préféré, à l’honneur douteux de toucher les doigts d’un
Roumi, des plaisirs moins hypothétiques. Il souhaitait rejoindre sur ses
fréchias d’amour les deux ou trois femmes qu’on a dû lui donner
déjà--proies sensuelles et légitimes, voluptés précoces dont les pères
et surtout les mères se montrent pourvoyeurs zélés.
Et le petit Bou-Saad voyait au fond de sa tasse, sous le liquide, des
formes de luxure. Et il se taisait. Et son père souriait doucement,
songeant aux joies de son âge tendre... Et le silence reprit un instant
ses droits méconnus... Du nard brûlait dans des cassolettes.
Si-Ahmed, neveu du chériff (ai-je noté qu’ils étaient là, tous les
Djazerti neigeux, beurnouss immobiles, statues muettes, plus pétrifiées
encore que de coutume?), Si-Ahmed regardait l’enfant, l’héritier de la
baraka sainte et profitable. Une vie, c’est peu de chose, une seule vie
puérile et frêle, séparant une ambition d’un pouvoir. Et le beau khodjah
Si-Hassan-ben-Ali regardait Si-Ahmed comme Si-Ahmed regardait Bou-Saad.
Et tous ces cœurs d’Islam battaient doucement, d’un tic-tac très
régulier d’animosité et de haine.
--Ya Sidi, fit le grand chériff, nous ne formons tous qu’un seul
sentiment, qu’une seule pensée en plusieurs corps; nous sommes les
Ouled-Djazerti.
* * * * *
Les aromates chargeaient l’air de vapeurs plus lourdes. J’attendais ce
qui n’avait pas été dit, ce qu’on voulait me demander--le pourquoi des
manœuvres du cheikh suprême. Il s’était _abaissé_ jusqu’à me prier de
l’attendre, puis à se rendre ce matin dans ma chambre, et à me recevoir
ce soir trop amicalement chez lui, avec un fatigant essai des manières
d’Europe. Tout cela ne pouvait être en vain. Des paroles nécessaires
allaient venir, qui tardaient--et dont je ne prévoyais en rien le sens
ni la portée.
Mais soudain, bonhomme et princier, dédaigneux et courtois, le chériff
leva la main.
--Ya Sidi, écoute!
Et ce fut un discours diplomatique.
--Ya Sidi, j’en atteste nos livres et les vôtres, la France est un pays
de _baraka_, protégé d’Allah! Une seule chose m’étonne parmi ce que j’en
apprends (excuse ma liberté, Sidi). Vous n’honorez point beaucoup vos
prêtres, dit-on, ni ceux qui parlent de la Divinité... Vous faites des
lois contre les moines... C’est là un tort, ô Sidi! Mais, d’autre part,
je sais qu’en Ed-Djézaïr (Alger) et en toutes vos villes qui sont
peuplées de notre peuple, vous respectez cependant notre foi musulmane.
Vous faites enseigner le saint Koran aux fils des croyants, par des
maîtres capables: mais ceci, qui mérite toute louange, doit encore être
fortifié, et cet enseignement plus développé encore. Car le saint Koran
est la moelle même de l’autorité divine et de la sagesse humaine. Bien
mieux, Sidi: au saint Koran se trouvent (et vos sujets musulmans
instruits trouveront) des sourates par quoi nous, fils d’Allah, avons le
droit religieux de rester «avec vous» et de regarder vos terres soumises
d’Afrique comme «terres d’Islam». La _fetoua_ de la Mecque, obtenue par
l’un de vos chefs, n’a fait que publier les vérités contenues de tout
temps dans le Livre et dictées par le Seigneur même. Il est le Savant,
l’Immense. Il voit tout et connaît tout.
Ici, une pause. Une tasse de thé. Les parfums de l’air semblaient plus
pénétrants, plus graves. Nous tournions à la politique, aux événements
récents qui m’étaient encore inconnus.
--Ya Sidi, des ferments de discorde inquiètent la paix des pays d’Islam.
Je ne parle pas de nos dissensions intérieures. Mais le _baïlek_ de la
France, depuis quelque temps, n’était plus d’accord avec le sultan de
Constantinople. Les ambassadeurs des deux puissances ont dit adieu à
leurs ambassades. Aujourd’hui, vos vaisseaux, ayant traversé la mer,
menacent de loin Stamboul la sacrée. Je te communique ces nouvelles qui
peuvent, ô Sidi, t’intéresser.
Une sonore franchise accentuait ses paroles--franchise faite de
joie--satisfaction d’un échec possible, moral, ou financier, ou
guerrier, qu’éprouverait Abdul-Hamid. Car les sultans de Stamboul sont
les ennemis des Djazerti, un peu comme les rois de France l’étaient
jadis des grands vassaux lointains, indépendants, irréductibles... Et
tantôt les Djazerti pensent à vaguement soutenir le commandeur des
croyants, tantôt à le trahir. C’est le jeu au double visage, tel celui
que jouèrent avec nous les Ouled-Sidi-Cheikh dans un autre coin
d’Afrique, pendant plus de trente ans. Balance d’habileté musulmane
élémentaire.
--Ya Sidi, nous avons appris autre chose encore. Ton _baïlek_ (Dieu lui
accorde la gloire qu’il mérite!) paraît ne pas s’inquiéter des projets
de conquête d’un autre baïlek, celui du pays roumi nommé l’Italie...
Cela me semble plus redoutable que votre désaccord actuel avec le sultan
magnifique--car ce désaccord ne durera pas. Mais l’autre chose, Sidi!...
Il guettait l’effet de ses paroles sur mon visage. S’il s’était agi
d’alliés officiels de la France, des Russes par exemple, il m’aurait
dit: «Tout en les redoutant, nous aimons tes nobles amis, fils de la
loyauté et du courage.»--Mais on lui avait conté que les Français et les
Italiens font un peu abus du couteau dans les villages tunisiens, et
que, dans toutes ces parties Est de nos colonies, se cultivent des
haines. Voilà pourquoi il appuyait sur les épithètes d’horreur et de
blâme, croyant par cela gagner mes instinctives sympathies.
--... Mais l’autre chose, Sidi, serait une redoutable iniquité. Tripoli,
cité reine de la côte, bien qu’elle ne soit pas à moi, je la verrais
avec douleur tomber aux mains de ces étrangers, qui sont insinuants, qui
sont faux, et dont la parole n’est pas d’or pur. Nous ne pouvons prévoir
leur attitude après une conquête qu’Allah veuille leur refuser! Nous ne
pouvons connaître leurs intentions envers notre religion. Ah! Sidi,
c’est alors que nos prières monteraient au Trône du Miséricordieux pour
lui demander l’appui des Français, puisque les Français respectent notre
croyance, puisque les Français sont le courage et la loyauté!...
Il appuyait lentement sur chaque mot, comme si j’eusse été notre
ministre des Affaires étrangères. Il cherchait à graver en moi les vœux
qu’il émettait et les sourdes menaces qu’il n’émettait pas. Or, moi, je
ne prononçais que de pâles monosyllabes, et mon étonnement me tenait
lieu de prudence.
Alors il se jeta, violent, aux effets oratoires:
--Du reste, ô Sidi, que nous importe à nous, que nous importe le
possesseur du rivage? Nous en sommes loin! Nous sommes libres! Nous
sommes les Djazerti!!... Mais c’est en Croyant que je te parle, en
pasteur des âmes, en chef qui doit songer à l’avenir de ses fidèles,
qu’ils soient d’Oran, de Constantine, de Tunis, de Tripoli ou
d’ailleurs. Et voilà pourquoi tu peux répéter aux tiens mes paroles: je
ne veux m’appuyer ni sur les Roumis anglais de l’Égypte, ni sur les
Roumis allemands du Kameroun. Je laisse ces amitiés au sultan de
Marrakesch. Et les Roumis italiens, mon âme les craint. Les seuls en qui
j’aie confiance, ô Sidi, les seuls que je place au-dessus de ma tête, ce
sont tes frères les Français. Le tigre peut s’allier au lion, mais non
pas à l’hyène!
Les Djazerti, tous alignés, tigres guettants, tigres aux apparences de
roc inerte, entendaient comme s’ils n’avaient pas entendu.
--Le tigre ne s’allie pas à l’hyène: répète mes paroles, ô Sidi!!
* * * * *
Conversation inutile (puisque je ne suis rien), dissertation européenne
qui se prolongeait trop. Mais tout à coup--était-ce voulu, ceci? fut-ce
hasard? effet combiné?--tout à coup la vie barbare, sadique et sanglante
de l’Islam fit irruption parmi ces parlotages, et le frisson du «pas
encore vu» me ramena brutalement dans les terres de l’exotisme, et vint
teindre ma sensation d’une couleur tragique de passé...
Nous causions comme je l’ai narré quand des hommes entrèrent, rapides,
jusqu’au milieu du «salon», avec un air très étrange et l’excitation de
ceux que le triomphe a transportés. Je reconnus trois askers de
Mozafrane, des soldats-gardes, les vêtements en désordre, le visage
noirci. Et ce qui suivit leur arrivée, je pourrais en emplir des pages
de digressions et de sensations, mais aucune phrase n’atteindrait
l’_intensité_ du simple dialogue, simple, simple, ingénu, comme en ont
les races qui vivent sans cesse dans l’idée de la mort.
Les trois hommes s’inclinèrent sans servilité:
--Le salut sur toi, ô cheikh, ô maître, ô chériff!
Moi je regardais, un peu ému sans savoir pourquoi de cette intrusion
subite et familière. Le chériff ne bougeait point. A peine cilla-t-il
des yeux, tandis que les hommes baisaient ses genoux et le cuir brodé de
ses chaussures. Paisiblement il leur demanda:
--O mes fils, est-ce fait?
--Oui, Sidi, loué soit Allah!
Et l’un des gardes, précisément ce fameux parent de Bou-Haousse, un bon
jovial, répéta, riant d’un air fauve:
--Loué soit Allah qui conduit toutes choses!
Les autres éclatèrent de joie, riant aussi, redressant le beurnouss
dérangé sur leurs épaules, tels des moissonneurs s’égayant après le rude
travail du jour. Le chériff souriait, bon enfant--et le petit Bou-Saad
retroussait sa lèvre, ainsi que les panthères leurs babines.
Mais le parent de Bou-Haousse reprit (et sans doute cette comparaison de
la moisson ne s’imposait point qu’à moi):
--_Ils_ sont pareils aux orges de l’oasis: coupons les épis, si nous
voulons cultiver une deuxième récolte!
Alors (encouragement pour un fidèle serviteur), le chériff prononça cet
ordre, d’un timbre doux, patriarcal, condescendant:
--Fais voir...
Le garde s’en alla vers la porte, la rouvrit, avec cette même simplicité
dont toute la scène était empreinte. Derrière la porte il prit un sac à
blé, un de ces grands _tellis_ rayés que les femmes nomades tissent au
seuil de leurs tentes, en fredonnant des chansons d’amour. Le sac était
gros, gonflé. Aidé de ses compagnons, l’homme le souleva, le retourna,
disant:
--Vois, ô chériff!...
Et les têtes roulèrent--les têtes tranchées des Beni-Mezreug, montrant
leurs crânes demi-rasés, leurs yeux fixes, leurs bouches crispées,
parfois voilées d’une barbe grise... Elles passèrent, boules lugubres,
trophées intimes, en diverses directions, ajoutant quelques fleurs
rouges aux arabesques des tapis. L’une s’en fut sous le guéridon
surchargé de tasses... Une autre arriva contre mon pied, qu’elle heurta
d’une saccade--et je crois la sentir encore--et je la sentirai toujours,
aux heures où l’on se ressouvient...
Tête pâle, tête exsangue, douloureuse, farouche--tête d’un bel Arabe de
trente ans. Le chériff, allongeant l’index, me la désigna, indolemment
vainqueur (et j’y reviens, était-ce naturel, était-ce affectation?
comment le saurais-je?):
--_Leur_ meneur, Abkir-ben-Abdallah...
--Chien fils de chien! crièrent les hommes.
Mais le Maître contint ce zèle d’un geste sacerdotal.
--O mes fils! soyez calmes; soyez les pieux serviteurs d’une zaouïa
sainte; craignez les conseils du mal et les emportements de la colère.
Allah reste Clément et Miséricordieux. Veuille-t-il nous bénir tous...