15 novembre,

_Il_ est arrivé, _Lui_, le Très Glorieux, le Pieux, le Perspicace, le

Généreux, le Magnifique, le Magnanime, le Très Considérable, le Pôle de

la Foi, l’Ami d’Allah, le Maître de la Voie droite...--l’Illustre Grand

Chériff Sid’Amar-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti...

Il est arrivé tandis que je dormais, tandis que tous dormaient, comme

tombe silencieusement la neige des pays du Nord, pendant le sommeil des

hommes. Ainsi ses allures le rapprochent des choses du ciel, de celles

qui sont au-dessus de notre pouvoir et de nous-mêmes; qui nous sont

envoyées, porteuses du Bien et du Mal, sans que nous discutions leur

force, ni leur physique domination.

--Ya Sidi, mes yeux maintenant ne craignent plus la paix du tombeau.

J’ai vécu. J’ai revu la Lumière des lumières! J’ai revu notre Grand

Chériff (Dieu augmente l’immensité de sa réputation!).

Et les vieilles mains parcheminées de Si-Kaddour tremblent de joie, en

me racontant ce mystérieux retour nocturne. Par une petite poterne, _Il_

était entré. La masse des pèlerins ne savait rien de la sublime

Présence: car on n’aurait pu contenir les élans de leur amour ni

l’enthousiasme de leurs fusils. Et la poudre crépitante eût fâcheusement

averti les Beni-Mezreug de l’approche des utiles vengeances.

--Ya Sidi, Notre Seigneur le saint Chériff ne se montrera que demain à

la foule, quand seront foudroyés ces fils de chiens. Allah sur nous!

Mais écoute, ô Sidi: ma bouche t’apporte un message. _Il_ désire saluer

en toi l’hôte de Dieu et le bonheur de cette zaouïa. Vêtu en simple

mokaddème, le capuchon rabattu, il va te rendre ses hommages ici, dans

ta chambre. _Il_ se glissera inconnu le long des couloirs secrets. Sidi!

Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...

Éperdu, le pauvre taleb courait dans mon appartement. Il apostrophait

Bou-Haousse, Barka, Bachir, Abd-el-Khader. Il faisait dérouler des

tapis, puis renvoyait les domestiques par crainte des indiscrétions, et

terminait lui-même la besogne.

--Ya Sidi, tu _le_ verras!...

Et tel était son émoi que l’apparition de «l’hypocrite», de

Si-Hassan-ben-Ali, qui venait à son tour m’annoncer protocolairement la

fameuse visite, ne toucha point le brave homme. Il ne s’en aperçut pas

pour ainsi dire--tellement troublé qu’il soupirait comme une mule qui

s’ébroue--si nerveux qu’il renversa le bahut de Smyrne, seul meuble de

cette pièce immense. Et son agitation finissait par me gagner. Je

m’attendais à une grosse déception, certes: mais j’avais hâte de

l’éprouver, d’examiner face à face le possesseur de tant d’âmes, celui

dont le moindre signe peut ébranler les couches profondes du continent

noir.

--Tu _le_ verras! Tu _le_ verras!!...

Celui que je vis, dans un cérémonial très simplifié par l’incognito, je

n’ai guère pu le juger avant ce soir, au cours d’une longue et deuxième

entrevue chez lui. Et quand je risque ce mot: juger, c’est une simple

formule--car on ne juge à peu près que ce que l’on connaît, compare et

comprend.

Or, les documents me manquent pour ces trois primordiales opérations de

l’esprit.

Mais ils me manquaient bien davantage encore à cette heure matinale du

premier abord, quand je buvais le thé à la menthe sous mes poutrelles

vertes, en compagnie du grand personnage. J’étais fort dérouté. Cet

homme de tournure princière en son beurnouss de travesti ressemble

extraordinairement à tous ces chefs, ces caïds, ces aghas rencontrés

ailleurs. C’est le même calme satisfait, le même port de tête, le même

air «déjà civilisé». J’avais cru à je ne sais quoi de plus farouchement

grandiose, de plus sauvage--de plus renfrogné, comme le sont toujours

les autres membres de la famille, les Djazerti silencieux. Bref (je le

pressentais du reste), j’éprouvai ce désappointement badaud de foule

guettant un souverain et s’émerveillant de le trouver si pareil à

n’importe qui--et d’une si simple, si coutumière humanité...

_Il_ est très beau, pourtant, Sid’Amar--quarante ans à peu près--une

parfaite désinvolture. Et il parle, chose surprenante. Il parle avec

cette éloquence enflammée des Arabes bien-disants. Il fait des

phrases--et vite--et beaucoup.

--Ya Sidi, module-t-il en saisissant sa tasse d’un geste européen, je

suis allé jusqu’en la ville de Tunis, voici trois ans, lors de mon

voyage à Kairouan. Vos institutions sont admirables, vos arts exquis et

vos femmes très belles. Si tu veux me faire la faveur de venir chez moi

ce soir, je te montrerai, Sidi, des photographies de... hé, hé, hé,

hé!... Mais excuse-moi, par le Puissant, de te fixer grossièrement ainsi

l’instant de la visite dont tu voudras m’honorer. Hélas, tu vas nous

priver bientôt (inch’ Allah) de l’immense joie causée par ta

présence--et moi, demain, je ne pourrai plus trouver de loisir. Dieu le

veut ainsi. Celui qui commande, ô Sidi, doit être le premier des

serviteurs.

Comme il me disait au revoir en rabaissant son capuchon blanc--semblant

ainsi quelque moine de race hautaine--il me proposa le tour du

propriétaire.

--Nous irons, si tu veux, par les galeries fermées, aux écuries de la

cinquième cour. On ne t’a pas montré mes chevaux, je crois, Sidi.

Je le suivis, avec le sentiment très net que son air aimable et familier

était un masque voulu. Il doit avoir des dents et des griffes, celui

pour qui les vies humaines sont si peu, celui qui, respirant l’encens de

la fanatique adoration, marche dans le prestige des miracles et dans le

nimbe de la _baraka_ djazertique...

--Ya Sidi, voici mes «buveurs d’air». Par Allah! les présents de chevaux

sont le don de _ziara_ qui m’est le plus agréable. Il est saint. Et

notre aïeul vénéré, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, l’a proclamé: «Si tu

entretiens ou élèves un cheval pour la cause de Dieu, tu seras compté

parmi ceux faisant l’aumône.» Admire ces crinières, ô Sidi! et ces

croupes fines!... Rassasie ton œil! Et vérifie la nourriture que je fais

répandre devant leurs naseaux. Tu seras de mon avis, Sidi, en y

attachant de l’importance. Le cheval noble qui hennit nous dit

clairement: «Fais-moi manger comme ton frère, et monte-moi comme ton

ennemi!...»

Il frappa sur l’encolure d’un superbe étalon noir.

--C’est une de mes joies, par la koubba! Il faut emplir de bonheur sa

vie, car elle est aussi courte que la traversée de l’ombre d’un arbre.

Alors il se tut. Évidemment, cette loquacité en mon honneur lui semble

un peu rabaissante. Il regardait maintenant dans le vide. Il écoutait au

loin, et tout près, et partout, le brouhaha des pèlerins qui chantaient

ses louanges et qui tous auraient bondi, s’ils l’avaient su là, pour

baiser avec des transports la trace de ses pas. Un orgueil souleva ses

paupières. Un sourire étrange glissa dans sa barbe noire.

Je la «voyais» passer, la volupté de la puissance et de la domination.

* * * * *

Vint le soir. Visite rendue après visite reçue, comme il sied. Et

puisque se présenter seul aurait été mesquin, affecté, ridicule (et

puisque mon brave Si-Kaddour n’est pas assez officiel), l’«hypocrite»,

le khodjah-chef, fut chargé de me prendre chez moi et de m’introduire

aux appartements du grand chériff.

--Méfie-toi, ô Sidi... me souffla Si-Kaddour, auquel revenait la haine

avec le sang-froid.

Me méfier? certainement: au Sahara l’heure est toujours présente de se

méfier. Mais pourtant cette heure-là me paraissait si sereine... Les

magies somptueuses du couchant déroulaient leurs indicibles merveilles.

Le Désert se pâmait, sensuellement blond sous les ardents rayons

d’adieu. Qu’il est admirable, cet Erg stérile. Combien ses formes de

souplesse et de grâce nous prennent violemment, d’une sorte de désir

jamais assouvi. Et c’est pour cela que ces nomades misérables errent

sans cesse, dans une orgueilleuse joie. Ils oublient leurs fatigues,

leur pauvreté sale et leurs nombreuses tares physiologiques, ils

oublient tout, parce que, de sables en sables, ils _la_ possèdent un peu

plus chaque jour, l’impossédable, la vaste splendeur glorieuse,

l’immensité d’âpres jouissances et de lente mort...

Je vous le dis: avoir profondément senti cette ivresse--et ils la

sentent--les élève, eux très brutes, plus haut que la brute. Joie des

horizons de lumière et d’étendue qui les pénètre consciemment, qui est

«à eux», qui est «en eux» et que nul ne peut leur ravir. Mais leur

sauvagerie puérile ne s’en trouve pas diminuée--ni leurs appétits

violents--ni leurs instincts dangereux. _Au contraire._ Je le voyais

bien ce soir, après ces minutes où le feu de l’astre qui tombe embrase

la terre, et où tous se recueillent, interrompant le tumulte des trop

nombreuses assemblées. Leurs prunelles sauvages, ayant savouré du

bonheur, en étaient soudain plus hostiles sous les plis du voile et la

corde de chameau mal nouée. J’étais davantage l’impur Roumi, puisqu’ils

entendaient plus farouchement bruire leur sentiment de peuples

indomptés.

--Ya Sidi...

Le beau khodjah-chef discourait, tandis que nous traversions les places

entre des groupes compacts et des chameaux agenouillés. Et les fins

beurnouss flottants de Si-Hassan-ben-Ali s’accrochaient aux piquets des

tentes.

--Ya Sidi, nous t’aimons; nous t’aimerons en notre souvenir, et nous

compterons sur ton amitié...

Vaines paroles, qui m’arrivaient dans l’air du soir par-dessus le

grondement de la foule... Et Si-Hassan soignait son geste, sans paraître

se soucier des humbles à ses pieds ni du coucher du soleil aux lignes

planes de l’horizon. Il m’entraîna soudain, prit un couloir sombre pour

échapper ainsi plus vite aux curiosités des _khouan_.

--Ya Sidi, tu es notre ami! Par la bénédiction de la koubba, si j’ose te

le suggérer, ta haute influence ne pourrait-elle obtenir de ton _baïlek_

(gouvernement) une distinction française? qu’on enverrait de Paris, gage

de paix et d’alliance, à notre sublime grand chériff?

Si-Hassan-ben-Ali me retenait debout maintenant, avec la fermeté de qui

_veut_ faire accepter ses paroles. Et je m’ébahissais qu’en l’Erg

reculé, près de la Hamada presque inconnue, les Croyants voulussent

agripper ce ruban rouge qu’ils méprisent en tant qu’honneur, mais qu’ils

se disputent, gloriole et jouet. Quoi! ce n’était pas assez des aghas de

nos territoires, cravatés de moire sanglante avec une étrange profusion?

Les voisins, les ennemis allaient s’y mettre, à cette curée des étoiles

d’émail? Et tant de soins du beau khodjah avaient préparé ceci?...

--Ya Sidi, excuse ma franchise: tel, tel et tel de votre Sahara l’ont

reçue, la distinction! Pourtant ils n’aiment guère les Français, par ma

chance des Paradis je te le jure! Et si les Français ne le savent point,

c’est alors qu’ils ont aux yeux le voile opaque dont souffrit Tobïa...

Ya Sidi, par Allah, par ta tête chérie, par les entrailles heureuses de

celle qui t’a conçu, ce serait la vraie justice que d’honorer notre

grand chériff--et quelques autres de son entourage, parmi ceux qui sont

des maîtres de l’attachement et de la fidélité.

L’obscurité croissait. Il susurrait tout bas, tout bas de sa voix

enveloppante et câline:

--Ya Sidi, tu es notre ami! Et mon âme est en morceaux à l’idée de te

quitter!

* * * * *

Je n’étais pas au bout de mes étonnements stupéfiés. Une porte s’ouvrit

brusquement, jetant dans le noir intense un reflet de lueur rose,

dernier adieu du soleil couché. C’était le «salon» du chériff, et de la

pénombre une forme émergea, dressée pour me saluer--la haute stature de

Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-

Djazerti...

--Sois avec le salut, ô Sidi! que la bénédiction de notre aïeul

Sidi-Bou-Saad repose sur toi!

Les formules se prolongeaient encore, faites de cet orgueil, de cette

_grandesa_, de cette familiarité «cherchée», dont le mélange est

inquiétant,--et je m’installais à peine au bord d’un divan bas, à la

mode turque, quand j’entendis un bruit singulier bien connu de moi--la

petite explosion d’un gaz qu’on allume dans un manchon de verre.

Je ne pus retenir une sourde exclamation. Une lumière aveuglante avait

jailli... _Ma_ lumière, ma lumière-phare, tant cherchée depuis tant de

jours, restée vision féerique et miraculeuse! Et je la retrouvais

devenue prose, émanant d’un appareil gazogène, moderne engin! Elle me

souffletait pour ainsi dire, réalité pénible, rançon des menues joies

idéales qu’a pu trouver ici ma sensibilité.

Allons, la poésie musulmane se brûlait les ailes. Ce foyer fulgurant

mettait les djinns en fuite, et le rêve avec...

Il me fallut exprimer pourtant une très vive admiration, puis examiner

et louanger les richesses de l’immense salle--superbe, je l’avoue,

contenant entre ses murailles des trésors à faire pâmer des amateurs

orientalistes--mais rappelant trop çà et là que le grand chériff fut à

Tripoli, à Tunis... et même dans le _home_ incohérent d’aimables

demoiselles, hospitalières plus que femmes de goût. On a réuni, pour

cette pièce d’apparat, ce que la zaouïa compte de très beau et ce

qu’elle possède d’odieusement absurde. Et les armes brillent, et le

clinquant scintille. Et les ivoires de l’Inde et de Chine, les bronzes

persans antiques semblent humiliés par le toc et l’éclat de la camelote

parisienne, des _Nippsachen_ viennoises et du _Krimskrams_ de Berlin...

Le thé me fut offert.

--Bois, ô Sidi!

Il fumait, le breuvage blond, entouré de gâteaux, chargeant une table de

cèdre vraiment arabe, aux ciselures à jour patiemment fouillées--mais

les tasses peintes venaient de Londres; les cuillères étaient de forme

russe, et le plateau de mosaïque me parut napolitain, fragments de

marbre sertis de métal. Et ce luxe un peu détraqué, sous cette flamme

ardemment pâle, trop blafarde, trop intense, qu’un générateur «dernier

système» alimentait, finissait par ramener au songe à force de s’en

extrêmement éloigner.--Et je m’hypnotisais aux étincellements des

miroirs de Venise, des écrans de pierreries, des merveilleux bahuts

florentins du XIVe, avec leurs plaques d’or poli. Je m’imaginais

Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le volontairement pauvre, le pénitent,

l’ascète, revenu sur cette terre, et comparant ces magnificences

filiales aux parois de son humble grotte où sa vie s’acheva pieuse, dans

le jeûne et les privations.

--Ya Sidi, permets que je te fasse connaître mon fils!

Un enfant s’approchait, de treize ou quatorze ans, lourdement chargé de

draperies blanches. Et je tombai dans une nouvelle surprise à l’idée de

n’avoir jamais soupçonné, durant trois mois, l’existence de cette jeune

tête, espoir du chériff qui perdit, me confia-t-il, ses autres rejetons

premiers-nés... Jamais Si-Kaddour ne m’en a parlé. Jamais Barka le négro

n’a laissé rien échapper qui le concernât, à travers ses propos

exubérants et fantasques. Mystère? Non: silence simplement. L’un de ces

«trous» qui se produisent, vide qu’on n’aperçoit point sous le réseau

compliqué des effusions musulmanes.

--Ya Sidi, mon fils se nomme Bou-Saad ainsi que l’ancêtre vénéré.

--Le bonheur sur ta soirée, ô Bou-Saad! lui dis-je.

Un peu interloqué, un peu hébété, le jeune garçon saluait d’un geste

chérifien. Puis il but, comme nous, du thé à la menthe. Et je

contemplais sur ses jeunes traits l’abrutissement de son âge

intermédiaire. Crise torpide que traversent tous les Arabes... Celui-ci

eût évidemment préféré, à l’honneur douteux de toucher les doigts d’un

Roumi, des plaisirs moins hypothétiques. Il souhaitait rejoindre sur ses

fréchias d’amour les deux ou trois femmes qu’on a dû lui donner

déjà--proies sensuelles et légitimes, voluptés précoces dont les pères

et surtout les mères se montrent pourvoyeurs zélés.

Et le petit Bou-Saad voyait au fond de sa tasse, sous le liquide, des

formes de luxure. Et il se taisait. Et son père souriait doucement,

songeant aux joies de son âge tendre... Et le silence reprit un instant

ses droits méconnus... Du nard brûlait dans des cassolettes.

Si-Ahmed, neveu du chériff (ai-je noté qu’ils étaient là, tous les

Djazerti neigeux, beurnouss immobiles, statues muettes, plus pétrifiées

encore que de coutume?), Si-Ahmed regardait l’enfant, l’héritier de la

baraka sainte et profitable. Une vie, c’est peu de chose, une seule vie

puérile et frêle, séparant une ambition d’un pouvoir. Et le beau khodjah

Si-Hassan-ben-Ali regardait Si-Ahmed comme Si-Ahmed regardait Bou-Saad.

Et tous ces cœurs d’Islam battaient doucement, d’un tic-tac très

régulier d’animosité et de haine.

--Ya Sidi, fit le grand chériff, nous ne formons tous qu’un seul

sentiment, qu’une seule pensée en plusieurs corps; nous sommes les

Ouled-Djazerti.

* * * * *

Les aromates chargeaient l’air de vapeurs plus lourdes. J’attendais ce

qui n’avait pas été dit, ce qu’on voulait me demander--le pourquoi des

manœuvres du cheikh suprême. Il s’était _abaissé_ jusqu’à me prier de

l’attendre, puis à se rendre ce matin dans ma chambre, et à me recevoir

ce soir trop amicalement chez lui, avec un fatigant essai des manières

d’Europe. Tout cela ne pouvait être en vain. Des paroles nécessaires

allaient venir, qui tardaient--et dont je ne prévoyais en rien le sens

ni la portée.

Mais soudain, bonhomme et princier, dédaigneux et courtois, le chériff

leva la main.

--Ya Sidi, écoute!

Et ce fut un discours diplomatique.

--Ya Sidi, j’en atteste nos livres et les vôtres, la France est un pays

de _baraka_, protégé d’Allah! Une seule chose m’étonne parmi ce que j’en

apprends (excuse ma liberté, Sidi). Vous n’honorez point beaucoup vos

prêtres, dit-on, ni ceux qui parlent de la Divinité... Vous faites des

lois contre les moines... C’est là un tort, ô Sidi! Mais, d’autre part,

je sais qu’en Ed-Djézaïr (Alger) et en toutes vos villes qui sont

peuplées de notre peuple, vous respectez cependant notre foi musulmane.

Vous faites enseigner le saint Koran aux fils des croyants, par des

maîtres capables: mais ceci, qui mérite toute louange, doit encore être

fortifié, et cet enseignement plus développé encore. Car le saint Koran

est la moelle même de l’autorité divine et de la sagesse humaine. Bien

mieux, Sidi: au saint Koran se trouvent (et vos sujets musulmans

instruits trouveront) des sourates par quoi nous, fils d’Allah, avons le

droit religieux de rester «avec vous» et de regarder vos terres soumises

d’Afrique comme «terres d’Islam». La _fetoua_ de la Mecque, obtenue par

l’un de vos chefs, n’a fait que publier les vérités contenues de tout

temps dans le Livre et dictées par le Seigneur même. Il est le Savant,

l’Immense. Il voit tout et connaît tout.

Ici, une pause. Une tasse de thé. Les parfums de l’air semblaient plus

pénétrants, plus graves. Nous tournions à la politique, aux événements

récents qui m’étaient encore inconnus.

--Ya Sidi, des ferments de discorde inquiètent la paix des pays d’Islam.

Je ne parle pas de nos dissensions intérieures. Mais le _baïlek_ de la

France, depuis quelque temps, n’était plus d’accord avec le sultan de

Constantinople. Les ambassadeurs des deux puissances ont dit adieu à

leurs ambassades. Aujourd’hui, vos vaisseaux, ayant traversé la mer,

menacent de loin Stamboul la sacrée. Je te communique ces nouvelles qui

peuvent, ô Sidi, t’intéresser.

Une sonore franchise accentuait ses paroles--franchise faite de

joie--satisfaction d’un échec possible, moral, ou financier, ou

guerrier, qu’éprouverait Abdul-Hamid. Car les sultans de Stamboul sont

les ennemis des Djazerti, un peu comme les rois de France l’étaient

jadis des grands vassaux lointains, indépendants, irréductibles... Et

tantôt les Djazerti pensent à vaguement soutenir le commandeur des

croyants, tantôt à le trahir. C’est le jeu au double visage, tel celui

que jouèrent avec nous les Ouled-Sidi-Cheikh dans un autre coin

d’Afrique, pendant plus de trente ans. Balance d’habileté musulmane

élémentaire.

--Ya Sidi, nous avons appris autre chose encore. Ton _baïlek_ (Dieu lui

accorde la gloire qu’il mérite!) paraît ne pas s’inquiéter des projets

de conquête d’un autre baïlek, celui du pays roumi nommé l’Italie...

Cela me semble plus redoutable que votre désaccord actuel avec le sultan

magnifique--car ce désaccord ne durera pas. Mais l’autre chose, Sidi!...

Il guettait l’effet de ses paroles sur mon visage. S’il s’était agi

d’alliés officiels de la France, des Russes par exemple, il m’aurait

dit: «Tout en les redoutant, nous aimons tes nobles amis, fils de la

loyauté et du courage.»--Mais on lui avait conté que les Français et les

Italiens font un peu abus du couteau dans les villages tunisiens, et

que, dans toutes ces parties Est de nos colonies, se cultivent des

haines. Voilà pourquoi il appuyait sur les épithètes d’horreur et de

blâme, croyant par cela gagner mes instinctives sympathies.

--... Mais l’autre chose, Sidi, serait une redoutable iniquité. Tripoli,

cité reine de la côte, bien qu’elle ne soit pas à moi, je la verrais

avec douleur tomber aux mains de ces étrangers, qui sont insinuants, qui

sont faux, et dont la parole n’est pas d’or pur. Nous ne pouvons prévoir

leur attitude après une conquête qu’Allah veuille leur refuser! Nous ne

pouvons connaître leurs intentions envers notre religion. Ah! Sidi,

c’est alors que nos prières monteraient au Trône du Miséricordieux pour

lui demander l’appui des Français, puisque les Français respectent notre

croyance, puisque les Français sont le courage et la loyauté!...

Il appuyait lentement sur chaque mot, comme si j’eusse été notre

ministre des Affaires étrangères. Il cherchait à graver en moi les vœux

qu’il émettait et les sourdes menaces qu’il n’émettait pas. Or, moi, je

ne prononçais que de pâles monosyllabes, et mon étonnement me tenait

lieu de prudence.

Alors il se jeta, violent, aux effets oratoires:

--Du reste, ô Sidi, que nous importe à nous, que nous importe le

possesseur du rivage? Nous en sommes loin! Nous sommes libres! Nous

sommes les Djazerti!!... Mais c’est en Croyant que je te parle, en

pasteur des âmes, en chef qui doit songer à l’avenir de ses fidèles,

qu’ils soient d’Oran, de Constantine, de Tunis, de Tripoli ou

d’ailleurs. Et voilà pourquoi tu peux répéter aux tiens mes paroles: je

ne veux m’appuyer ni sur les Roumis anglais de l’Égypte, ni sur les

Roumis allemands du Kameroun. Je laisse ces amitiés au sultan de

Marrakesch. Et les Roumis italiens, mon âme les craint. Les seuls en qui

j’aie confiance, ô Sidi, les seuls que je place au-dessus de ma tête, ce

sont tes frères les Français. Le tigre peut s’allier au lion, mais non

pas à l’hyène!

Les Djazerti, tous alignés, tigres guettants, tigres aux apparences de

roc inerte, entendaient comme s’ils n’avaient pas entendu.

--Le tigre ne s’allie pas à l’hyène: répète mes paroles, ô Sidi!!

* * * * *

Conversation inutile (puisque je ne suis rien), dissertation européenne

qui se prolongeait trop. Mais tout à coup--était-ce voulu, ceci? fut-ce

hasard? effet combiné?--tout à coup la vie barbare, sadique et sanglante

de l’Islam fit irruption parmi ces parlotages, et le frisson du «pas

encore vu» me ramena brutalement dans les terres de l’exotisme, et vint

teindre ma sensation d’une couleur tragique de passé...

Nous causions comme je l’ai narré quand des hommes entrèrent, rapides,

jusqu’au milieu du «salon», avec un air très étrange et l’excitation de

ceux que le triomphe a transportés. Je reconnus trois askers de

Mozafrane, des soldats-gardes, les vêtements en désordre, le visage

noirci. Et ce qui suivit leur arrivée, je pourrais en emplir des pages

de digressions et de sensations, mais aucune phrase n’atteindrait

l’_intensité_ du simple dialogue, simple, simple, ingénu, comme en ont

les races qui vivent sans cesse dans l’idée de la mort.

Les trois hommes s’inclinèrent sans servilité:

--Le salut sur toi, ô cheikh, ô maître, ô chériff!

Moi je regardais, un peu ému sans savoir pourquoi de cette intrusion

subite et familière. Le chériff ne bougeait point. A peine cilla-t-il

des yeux, tandis que les hommes baisaient ses genoux et le cuir brodé de

ses chaussures. Paisiblement il leur demanda:

--O mes fils, est-ce fait?

--Oui, Sidi, loué soit Allah!

Et l’un des gardes, précisément ce fameux parent de Bou-Haousse, un bon

jovial, répéta, riant d’un air fauve:

--Loué soit Allah qui conduit toutes choses!

Les autres éclatèrent de joie, riant aussi, redressant le beurnouss

dérangé sur leurs épaules, tels des moissonneurs s’égayant après le rude

travail du jour. Le chériff souriait, bon enfant--et le petit Bou-Saad

retroussait sa lèvre, ainsi que les panthères leurs babines.

Mais le parent de Bou-Haousse reprit (et sans doute cette comparaison de

la moisson ne s’imposait point qu’à moi):

--_Ils_ sont pareils aux orges de l’oasis: coupons les épis, si nous

voulons cultiver une deuxième récolte!

Alors (encouragement pour un fidèle serviteur), le chériff prononça cet

ordre, d’un timbre doux, patriarcal, condescendant:

--Fais voir...

Le garde s’en alla vers la porte, la rouvrit, avec cette même simplicité

dont toute la scène était empreinte. Derrière la porte il prit un sac à

blé, un de ces grands _tellis_ rayés que les femmes nomades tissent au

seuil de leurs tentes, en fredonnant des chansons d’amour. Le sac était

gros, gonflé. Aidé de ses compagnons, l’homme le souleva, le retourna,

disant:

--Vois, ô chériff!...

Et les têtes roulèrent--les têtes tranchées des Beni-Mezreug, montrant

leurs crânes demi-rasés, leurs yeux fixes, leurs bouches crispées,

parfois voilées d’une barbe grise... Elles passèrent, boules lugubres,

trophées intimes, en diverses directions, ajoutant quelques fleurs

rouges aux arabesques des tapis. L’une s’en fut sous le guéridon

surchargé de tasses... Une autre arriva contre mon pied, qu’elle heurta

d’une saccade--et je crois la sentir encore--et je la sentirai toujours,

aux heures où l’on se ressouvient...

Tête pâle, tête exsangue, douloureuse, farouche--tête d’un bel Arabe de

trente ans. Le chériff, allongeant l’index, me la désigna, indolemment

vainqueur (et j’y reviens, était-ce naturel, était-ce affectation?

comment le saurais-je?):

--_Leur_ meneur, Abkir-ben-Abdallah...

--Chien fils de chien! crièrent les hommes.

Mais le Maître contint ce zèle d’un geste sacerdotal.

--O mes fils! soyez calmes; soyez les pieux serviteurs d’une zaouïa

sainte; craignez les conseils du mal et les emportements de la colère.

Allah reste Clément et Miséricordieux. Veuille-t-il nous bénir tous...

Islam saharien · 第 74 / 103 题