Toujours de l’imprévu succédant au marasme.
La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat mêle, depuis ce matin,
son tumulte aux tumultes précédents: et voici mon plus facile retour
assuré. Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché peut-être...
L’heure de la poudre, chère aux croyants, l’heure des préparatifs contre
l’ennemi règne à Mozafrane--et les pilons de la huitième cour broient en
cadence le salpêtre et le charbon.
* * * * *
Car cette caravane du Touat nous apporte, avec ses dons de _ziara_, une
demande de vengeance et la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel
fut le motif de son retard. «Par la koubba trois fois sainte!» depuis
des jours le pieux convoi, animé par son zèle, aurait dû nous arriver!
Mais il avait été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant, si l’on
veut, de la zaouïa djazertique. Un _rezzou_ de pillards abominables!
Perte de chameaux. Perte d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à
la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les coupeurs de route
n’avaient pas respecté la _ziara_!
--Ce sont des Beni-Mezreug! Chiens fils de chiens! Fils de prostituées!
Fils du Chitane!
Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les doléances, elles
sont--qui sait?--encore exagérées.
--Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il va devenir nécessaire de
châtier ces Beni-Mezreug, dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans
quoi leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde iraient
bientôt jusqu’à piller nos troupeaux ou les jardins de l’oasis. Allah
seul sait quelle est l’insubordination de ces hommes, indignes du nom
d’hommes. Et certes _Il_ est Clairvoyant: Et certes _Il_ est Puissant et
se venge!...
Le tapage assourdissant des conversations, dans les cours et dans les
places, s’anime ce matin d’un air guerrier. Des gardes partent à méhari,
conduisant un _goum_ de volontaires, fusil en travers du beurnouss. Et,
comme je traversais les parterres du côté de ma tonnelle, j’aperçus dans
le Sahara une autre troupe nombreuse, richement montée, qui s’en allait
de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier blanc... On eût dit le
neveu du chériff, le glacial Si-Ahmed-ould-Djazerti.
--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne te trompes pas;
c’est bien Si-Ahmed lui-même (Dieu le protège et le fasse réussir!). Il
va au-devant de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente sa
gloire!) pour avertir celui-ci des événements et protéger sa dernière
étape. O Sidi, que les déprédations de ces Beni-Mezreug sont
impardonnables! Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et
tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars! Dieu maudisse leur
engeance et interrompe leur génération!
Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement combatif, pareillement
excité. Il m’a conduit voir la fabrication de la poudre, avec les
produits qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés entre les
jambes du pileur habile et dévot. Pan, pan, pan! Aucun accident ne se
produit, et c’est merveille.
--Ya Sidi Taleb, le salut sur toi! Allah veuille nous accorder vraiment
la joie d’une journée de poudre!
--Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu parler aussi fort une bonne
poudre!
La poudre... _el-baroud!_ Mot que l’Arabe prononce les yeux brillants et
la bouche tremblante, en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau
qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement grand est l’amour
de cette poudre qu’au Sahara la plupart des nomades, par figure de
rhétorique, nomment leur fusil: _la poudre_--que ce soit un vieux
tromblon, une escopette, une vieille machine à moulinet--ou l’arme la
plus moderne, Remington perfectionné introduit au cœur des Déserts par
les influences étrangères que vous savez.
--Ya Sidi! ya Sidi! la poudre va parler!
En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette histoire guerrière ne me
paraît pas sérieuse. L’essentiel est que Si-Ahmed nous ramène le grand
chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave taleb à ses
belliqueuses ardeurs.