14 novembre.

Toujours de l’imprévu succédant au marasme.

La caravane des pèlerins d’Ouargla et du Touat mêle, depuis ce matin,

son tumulte aux tumultes précédents: et voici mon plus facile retour

assuré. Mais, d’autre part, ce retour va se trouver empêché peut-être...

L’heure de la poudre, chère aux croyants, l’heure des préparatifs contre

l’ennemi règne à Mozafrane--et les pilons de la huitième cour broient en

cadence le salpêtre et le charbon.

* * * * *

Car cette caravane du Touat nous apporte, avec ses dons de _ziara_, une

demande de vengeance et la nouvelle de désordres aux sables voisins. Tel

fut le motif de son retard. «Par la koubba trois fois sainte!» depuis

des jours le pieux convoi, animé par son zèle, aurait dû nous arriver!

Mais il avait été attaqué dans l’Erg, en une région dépendant, si l’on

veut, de la zaouïa djazertique. Un _rezzou_ de pillards abominables!

Perte de chameaux. Perte d’hommes. Imprécations. Lamentations. Appels à

la protection du Vénéré Sidi-Bou-Saad, dont les coupeurs de route

n’avaient pas respecté la _ziara_!

--Ce sont des Beni-Mezreug! Chiens fils de chiens! Fils de prostituées!

Fils du Chitane!

Il me paraît qu’en réduisant des trois quarts les doléances, elles

sont--qui sait?--encore exagérées.

--Peu importe, Sidi, m’affirme Si-Kaddour. Il va devenir nécessaire de

châtier ces Beni-Mezreug, dont l’audace offense la justice d’Allah. Sans

quoi leur outrecuidance, leur impiété que le Ciel confonde iraient

bientôt jusqu’à piller nos troupeaux ou les jardins de l’oasis. Allah

seul sait quelle est l’insubordination de ces hommes, indignes du nom

d’hommes. Et certes _Il_ est Clairvoyant: Et certes _Il_ est Puissant et

se venge!...

Le tapage assourdissant des conversations, dans les cours et dans les

places, s’anime ce matin d’un air guerrier. Des gardes partent à méhari,

conduisant un _goum_ de volontaires, fusil en travers du beurnouss. Et,

comme je traversais les parterres du côté de ma tonnelle, j’aperçus dans

le Sahara une autre troupe nombreuse, richement montée, qui s’en allait

de Mozafrane vers le Sud. En tête, un cavalier blanc... On eût dit le

neveu du chériff, le glacial Si-Ahmed-ould-Djazerti.

--Ya Sidi, par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne te trompes pas;

c’est bien Si-Ahmed lui-même (Dieu le protège et le fasse réussir!). Il

va au-devant de Notre Seigneur le Grand Chériff (Dieu augmente sa

gloire!) pour avertir celui-ci des événements et protéger sa dernière

étape. O Sidi, que les déprédations de ces Beni-Mezreug sont

impardonnables! Ils fuient, ils disparaissent dès qu’ils ont volé et

tué, les chiens, les impies, les hyènes, les jaguars! Dieu maudisse leur

engeance et interrompe leur génération!

Je ne connaissais pas un Si-Kaddour pareillement combatif, pareillement

excité. Il m’a conduit voir la fabrication de la poudre, avec les

produits qu’on écrase dans de grands mortiers de pierre placés entre les

jambes du pileur habile et dévot. Pan, pan, pan! Aucun accident ne se

produit, et c’est merveille.

--Ya Sidi Taleb, le salut sur toi! Allah veuille nous accorder vraiment

la joie d’une journée de poudre!

--Ya Sidi Taleb, jamais tu n’auras entendu parler aussi fort une bonne

poudre!

La poudre... _el-baroud!_ Mot que l’Arabe prononce les yeux brillants et

la bouche tremblante, en l’attente exquise d’une volupté. Mot si beau

qu’il évoque les bonheurs paradisiaques. Et tellement grand est l’amour

de cette poudre qu’au Sahara la plupart des nomades, par figure de

rhétorique, nomment leur fusil: _la poudre_--que ce soit un vieux

tromblon, une escopette, une vieille machine à moulinet--ou l’arme la

plus moderne, Remington perfectionné introduit au cœur des Déserts par

les influences étrangères que vous savez.

--Ya Sidi! ya Sidi! la poudre va parler!

En vérité, malgré tout ce bruit promis, cette histoire guerrière ne me

paraît pas sérieuse. L’essentiel est que Si-Ahmed nous ramène le grand

chériff, et que j’en finisse, laissant mon brave taleb à ses

belliqueuses ardeurs.

Islam saharien · 第 72 / 103 题