Si-Kaddour ne tient plus en place, et son agitation semble mêlée
d’enthousiasme et de chagrin. Demain, m’explique-t-il, demain dans la
journée, inch’ Allah, les pèlerins de la caravane d’Agadès seront ici
sans encombre. Les estafettes de la zaouïa, qui, montées sur leurs
méharas, battent le désert environnant, les ont signalés.
C’est le commencement des arrivées pieuses. C’est le grand pèlerinage
annuel indiqué l’autre jour par Si-Hassan-ben-Ali. Et l’on nous annonce
également, comme tout proches, les convois de l’Égypte, grossis des
_khouan_ de l’Yémen, et ceux des croyants de Stamboul, du Turkestan,
d’Asie Mineure.
--O Sidi, tous apportent des dons de _ziara_, selon leur état et leurs
moyens. Les zèles se montrent chauds, ya Sidi! C’est pourquoi notre
reconnaissance est la même, qu’on nous offre un sac d’émeraudes ou sept
grains de blé. Quelle joie de voir par foules nos frères, surtout ces
nomades sahariens qui seront à beaucoup près les plus nombreux, ces gens
simples mais de bonne race puisqu’ils sont issus d’Abraham. La _baraka_
divine va se trouver glorifiée, fortifiée--car c’est l’ensemble des
fidèles qui est agréable à Dieu, et non pas un seul!
Oui, heureuses, heureuses nouvelles, quand même dites sur un ton
théologique. L’instant approche. Bientôt, demain, après-demain, vont
poindre aux horizons les pieuses caravanes d’autres pays, du Borkou, du
Soudan, du Maroc par le Touat, de Tripoli, de Kairouan la Tunisienne et
du Sahara français. Je sens mon cœur tressaillir à cette idée du départ
imminent, de la route vers les terres françaises... Quelques jours
encore, et je m’en irai vers le Nord avec les pèlerins Châamba!
Le taleb me regardait d’un certain air mélancolique:
--Ya Sidi, tu vas retourner dans ta France. Que nous deviendrons peu de
chose pour ta mémoire et pour ton cœur...
J’essayai de le convaincre de toute ma reconnaissance, mais ce brave
homme naïf et candide était sceptique aujourd’hui. Il avait dans les
yeux ce regard énigmatique dont l’Arabe effleure les ossements du
chemin, les ruines et les tombeaux.
--Ya Sidi, ta justice est incomparable, et ta bonté surpasse celle de
Loth. Mais nous serons alors pour toi, que tu le veuilles ou non, le
vêtement rejeté, la tente usée, la forêt qui n’a plus de bois.
D’ailleurs c’est la loi d’Allah. Il est le Clairvoyant, le Sage: car si
tu ne te détaches pas de ce que tu laisses, tu meurs pendant ta vie
septante-sept fois cent fois. Tu aimeras là-bas, ô Sidi, ceux de là-bas,
dont certains ne t’aimeront pas tant que je t’aurai aimé; mais ce seront
ceux de là-bas, et ton esprit marchera ainsi dans le sentier
raisonnable. Notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu éternise sa
félicité!) le déclare en son _Livre des Lances_:
Ton nouvel ami, ô musulman, s’il est près,
Vaut mieux que ton frère s’il est loin.
Tout de même j’étais un peu ému.
--Remarque bien: je ne dis pas amen, Si-Kaddour.
--Excuse-moi donc, ô Sidi, de te blâmer. Par ta tête chérie, et pour le
bonheur de ton existence, il _faut_ dire amen...