8 novembre

Je reviens de la chasse.

Une simple promenade au delà des murs, pour éprouver mes forces avant le

voyage, pour ne pas se risquer si loin, si longtemps, sans préalable

essai.

--Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil: tu as raison! Prends

demain une bonne mule, douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps

ne sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah, tu fais deux pas,

un jour tu fais cent pas, un jour tu fais mille pas: c’est ainsi qu’on

progresse.

Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller de leurs richesses

les palmiers tardifs. Joyeuse récolte, la dernière de l’année, vendange

saharienne à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.

--Ya Saïd! Ya Mabrouk! Ya Mohammed! Ya Ben-Srirr! _Chouïa, chouïa!_...

Par Allah, prends garde! Tête du Prophète, le régime m’échappe! Le voici

tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu! _Rabbi berra!_...

Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de fruits sucrés dus au

Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient sur des linges violets, étendus au pied

des arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans l’air.

Et le grand oukil me disait:

--Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade. Pourquoi ne brûlerais-tu

pas quelques coups de poudre? Emmène Djouba!

Djouba, «grand chasseur devant le Puissant», vous vous en

souvenez--Djouba qui connaît les plis des sables, les touffes d’herbes

sèches, les moindres empreintes des créatures rampantes et marchantes,

les repaires des êtres blottis parmi l’aridité fauve du Sahara. Mais ce

Djouba, lui, ne semblait nullement enchanté de m’accompagner. Pourtant

il céda, sur un signe quasi suppliant du grand oukil (car ici l’esclave

ne fait qu’à son gré la volonté de son propriétaire).

--Allons, Djouba!

Le colosse finit par marmotter, bourru:

--Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour la prière du _Fedjeur_.

Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme heureux de la récolte

et les rires excités des récolteurs.

--Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement le grand

oukil.

* * * * *

Le Fedjeur, minute de l’Orient... aube chatoyante, douce et sereine...

Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme est comprimée d’horizons

étroits, parmi cet art voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir

respiré là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité que

peuvent prendre ces actions machinales... On garde son cerveau de

civilisé--et le corps et le cœur reviennent aux primitives sensations.

Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit, temps éloignés qui se

rejoignent en cette molécule infime que nous sommes, humble rien plein

de jouissances trop fortes et sous lesquelles on défaille, pris d’une

heureuse, fiévreuse, passionnée, j’oserais dire active langueur.

Nous «tournions», gardant en vue les coupoles de Mozafrane, profilées

sur le ciel de triomphant azur. Nous avancions ensemble, les uns à

pieds, les autres sur des montures, et mon beurnouss m’identifiait à ces

hommes frustes, le beau-frère de Djouba (un Arabe blanc) et son neveu

(un khenati)--comme aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes serviteurs

ordinaires, créatures tellement conformes au type moyen du Saharien que

je n’ai jamais songé au détail qui pût les préciser.

Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient quelque relief de

personnalité. Les voilà, en somme, ceux que les Djazerti ont marqués de

leur empreinte, les prototypes d’un bon _khouan_ de classe modeste.

Voilà les _Djazertïa_. Ma lente chevauchée me faisait une occasion de me

rapprocher d’eux, chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur

maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans les sables tièdes

où l’on ne trouve guère pourtant, sauf aux abords immédiats de l’oasis,

que lézards, gerboises, scorpions, vipères à cornes--bêtes silencieuses

de l’espace sans bruit.

Le «lion du Désert»! Quelle belle expression. Malheureusement elle est

fausse depuis des siècles. Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions,

ni panthères. Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du Djérid,

disparaissent les gazelles, les outardes et presque les perdreaux. Il ne

reste que les chacals (en petit nombre) et quelques porcs-épics encore

plus rares, à travers l’immense territoire dont la grande tache pâle,

sur la carte d’Afrique coloriée, faisait rêver mon enfance. De quelle

nourriture subsisterait une faune nombreuse? Nature morte, nature

muette, s’effritant dans la paix des choses qui ne sont plus.

A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers, la vie réveille. Les

grands lévriers de Djouba, bondissant çà et là, revenaient près de nous

qu’ils enserraient dans les lignes de leurs courses affolées.

--Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le _kelb_ te flaire. Il veut

reconnaître l’odeur de ta chair.

--Les chiens sloughis, si on leur demandait leur opinion, sont grands

amateurs de viande humaine, ajouta Bachir.

Et Djouba les approuvait en leurs dires:

--Oui, par la koubba! c’est vrai. Quand tu mènes les sloughis à la

chasse, ils se réjouissent; ils se parlent au dedans d’eux-mêmes,

satisfaits: «Si mon maître tue, je mangerai! Si mon maître est tué, je

mangerai aussi!»

Puis le colosse en référait à son tour, sur cette palpitante question,

au témoignage de Bou-Haousse, qu’il estime comme un «père de l’adresse

et du bras».

Après la fâcheuse histoire du larcin des douros, j’avais pendant quelque

temps montré rancune à mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant

le blâme général pour une pareille sévérité. Car le vol, aux yeux du

peuple arabe, n’est pas un crime, pas même une faute grave: une simple

défaillance morale dont tout honnête homme peut souffrir, et que tout

honnête homme doit pardonner.

«Il a cherché le bien de Dieu sur sa route.»

Cet euphémisme indulgent m’enchante et me désarme. Pourtant je

souhaitais laisser aujourd’hui Bou-Haousse au logis--et je l’eusse fait,

sans le chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une ardeur

agressive:

--Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu de ton guide? Qu’il

n’enlève peut-être les dards des scorpions ou les cornes des vipères? Il

est bien vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille. Même Ben-Ziane

reconnaît cela, et lui témoigne désormais une amitié de frère. Encore

une fois, que crains-tu de lui, ô Sidi?

* * * * *

Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à ces «idées» de ce peuple

rusé, fier et sauvage, trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions

tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions maintenant dans la

dune. Et c’était un repas tout frugal, antique si j’ose dire, qui

s’harmonisait avec la naïveté du discours de mes hommes.

Ils se contaient, inlassables, les prodiges de l’univers africain:

monstres ou phénomènes dont la tradition remonte si loin qu’Athènes et

Rome avaient forgé, pour exprimer ce «nouveau» toujours renouvelé,

toujours surprenant, un proverbe spécial. Et les visions, les

transformations d’animaux devenus princes, tout ce merveilleux se mêlait

ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir, pour Abd-el-Khader) de

légendes maraboutiques sur des personnages très variés, même autres que

les Djazerti.

«Loué soit Allah qui dirige toutes choses!»

Leur foi se gardait absolue cependant--entière sans être exclusive. Les

«saints» d’un peu partout--de Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah,

d’Ouargla,--ils en vantaient le pouvoir; mais cela ne diminuait pas à

leurs yeux le prestige de leur Saint personnel, Sidi-Bou-Saad. La terre

est vaste. Le soleil luit pour tous les miracles. Allah mène le monde:

et c’est une obéissance salutaire que de croire à tout ce qu’il a permis

et créé.

--Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de Ghat, fit Abd-el-Khader. Un

oiseau vert un jour vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit:

«Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te mettre en affût

là-bas, où se trouve une pierre près d’un palmier: mais ne regarde ni

derrière toi, ni à droite, ni à gauche, car tu mourrais.» Il y alla. Je

ne sais pas bien le reste; il a tué ce qu’il a tué, mais c’était

beaucoup.

Les sables roux s’allongeaient à perte de vue, grandioses de néant. Et

les chasseurs regardaient au fond de leur mémoire, pour y trouver de

l’incroyable.

Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement baissé:

--Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou qu’un ange dirige! Alors il ne

craint plus les djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je

viens chasser dans ces dunes; je marche tant que je distingue encore la

koubba de Sidi-Bou-Saad. Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le

manteau du Prophète! Du reste les _tolbas_ de la zaouïa nous l’ont

défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est un savant remarquable (par Allah

sur nous tous, il lit le Koran sans s’asseoir!), nous a répété

septante-sept fois: «Voyagez toujours en compagnie. Isolé, un démon vous

suit: à deux, deux démons vous tentent; à trois, vous êtes déjà mieux

préservés des mauvaises pensées. Et sitôt que vous êtes trois, ayez un

chef...»

Le brave colosse, se taisant, demeura pensif. Toutes les tentations de

la chair, tous les détraquements du désir, tous les dangers de la folie

étaient prévus par cette phrase des _Hadits_ musulmans. Et les autres

chasseurs comprenaient. Ils rêvaient. Non seulement des images

terrestres passaient derrière leurs paupières baissées, mais les formes

terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets de l’Erg: les

_hatefs_, dont on entend les appels dans le vent qui souffle; les

_chahams_, qui mangent le voyageur en commençant par les pieds, supplice

dont on meurt voluptueusement; les _nasnas_, qui coupent les chemins et

vous font tomber dans un gouffre d’orgies infernales. Et ces _djinns_ ou

_djenoune_, ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle a transmis à

l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils prennent la forme d’un jeune

homme, plus beau que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent

l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne voie du salut. Puis

ils effacent derrière lui ses traces avec un coup de brise, et son corps

est perdu comme son âme...

Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud soleil. Enfin Djouba

prononça, et sa voix tremblait imperceptiblement:

--Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve, le Clément et le

Miséricordieux...

--_Amine_... firent les cinq autres.

Juste à cet instant, comme un soutien moral au milieu d’une crise

d’angoisse, parvint de Mozafrane jusqu’en notre dune l’invocation du

_moudden_. Les notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et

pures; elles semblaient s’égrener, telles des perles qui tomberaient une

à une dans un bassin de cristal.

C’était la prière de dohor...

Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant purifiés d’eau ou de

sable, ils étendirent les bras. Oraison muette, selon le rite des

Djazertïa. Génuflexions, corps jeté au sol, dans un élan complet d’homme

qui se livre, éperdument, pour fuir les terreurs de l’épouvante.

«Dis: Je cherche un refuge auprès de Dieu contre Satan le Lapidé...»

* * * * *

Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas avouer ma lassitude qui

va donner du travail au masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais

assez fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de la mule, une

bête énorme aux magnifiques piquants noirs et blancs. Gibier de miséreux

ou d’esclave, paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien découvrir,

pour m’en louanger, quelque «passage» dans le docte Sidi-Khelil.

Et les chasseurs me louangeaient, en attendant, comme si j’eusse abattu

la Bête des Heures dernières. Et pour détourner les propos, je

m’informais d’autres bêtes, plus paisibles--celles des troupeaux,

richesse considérable de la zaouïa.

--Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra, Sidi, m’expliqua Djouba

qui s’humanisait. Ils paissent par groupes, aux bons endroits de _driss_

et de _chih_. Nos moutons, plus considérables en quantité que les

gouttes d’eau de la mer, nous les confions aux nomades. Seuls nos

chevaux reviennent chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux

délicats, dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné de prendre

soin...

--Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta Bachir.

Djouba le chasseur parut très offusqué.

--Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter de chèvres et de

cabris? Les chevaux, c’est différent: voilà une conversation d’hommes.

Oui, par Allah! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta monture à gauche,

nous contournerons cette dune, et nous allons, ces chevaux saints de la

zaouïa, nous allons les rencontrer.

Étrange rencontre, véritablement, rappelant les surprises de certains

rêves. Devant les «buveurs d’air», à la crinière touffue et fière, un

cavalier en veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et les

juments, et les étalons, comme subissant une incantation supérieure,

suivaient, tête baissée et oreille fixe, cette frêle musique au rythme

capricieux, incertain, si humain, soupir et plainte des vieilles

races... Et peut-être «l’homme», la domination de l’homme se

symbolisaient-ils, pour leur cervelle de bêtes domptées, en ce tendre

petit bruit de flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.

La fantastique chevauchée défilait rapide, les sabots s’enfonçant un peu

dans le sable silencieux. La mélopée frémissait, plus avant, plus avant,

syncopes légères... Et tout disparut derrière une butte gagnant l’oasis

bientôt proche.

--Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent, on les permet à nos

pasteurs: ils ne pourraient sans cela conduire leurs ouailles.

Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se rompt pour exciter les

attelages, les bœufs de labour. Mais les Arabes n’ont point le

renoncement moral, plus facile peut-être à nos moines; cette défense des

tam-tam, des flûtes et des _rhéïtas_ représente, je crois, la plus forte

des privations que «l’Ordre des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles.

Ils en souffrent, et les négros davantage, tellement le sens et le

besoin de la cadence se trouvent au fond d’eux, intensément.

Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre--celui-ci sanctifié pourtant

par son «inventeur», Iskah, fils d’Ibrahim, que nous appelons

Isaac.--Les autres confréries musulmanes sont moins sévères--et

cependant, de nouveaux adeptes en foule se donnent à Sidi-Bou-Saad,

chaque année.

--C’est dur... gémit Bou-Haousse.

Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure puissante. Et sa

réplique, brusquement formulée, m’impressionna--car nous sentons

toujours un émoi à entendre nos déductions sortir de bouches étrangères,

et c’étaient celles mêmes que j’avais trouvées, quand je m’interrogeais

sur ces choses au début de mon séjour djazertique.

--Ya Bou-Haousse! De quoi te plains-tu? Écoute: tu as la prière, tu as

la chasse et la guerre, tu as le couscouss, tu as la femme. Et de ces

bonheurs, chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce qu’on te

prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi oukil, me l’a bien

expliqué. Et par Allah, il est dans le sentier droit! Quand tu te sens

une petite soif, l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours la

sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux que bonne, ô Bou-Haousse.

Elle est divine, et alors, entre tes lèvres coule un morceau des

Paradis...

Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des dernières heures, jeté

soudain à la sécurité comme à la joie, le chaouch se mit à scander des

rimes. Une force émanait de lui, une intense, heureuse animalité:

La fraîcheur de l’eau vive,

Le lancement des chiens sloughis,

Le cliquetis des colliers de femmes

Vous ôtent les vers de la tête!

Ces «vers de la tête», ce sont les soucis rongeurs. Mon Bou-Haousse

approuvait: «Tu as raison. _Mleh, mleh_...» Il dissertait, se grisait de

paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa:

Oui, trois choses, ô mon ami,

Effacent le chagrin:

La vue de la verdure,

La trouvaille de l’eau vive

Et la chair soyeuse des garçons et des filles.

Tous les chasseurs, ravis de cette poésie, s’écrièrent:

--_Mleh!_... Gloire à Dieu qui créa l’homme et la femme!

--Qu’il soit loué dans les siècles! _Amine._

Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés permises. C’étaient de

pieux, de bons Djazertïa qui rentraient, le cœur léger, l’esprit

tranquille et les sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont nous

touchions le mur à créneaux...

Islam saharien · 第 63 / 103 题