Je reviens de la chasse.
Une simple promenade au delà des murs, pour éprouver mes forces avant le
voyage, pour ne pas se risquer si loin, si longtemps, sans préalable
essai.
--Ya Sidi, me dit hier à ce sujet le grand oukil: tu as raison! Prends
demain une bonne mule, douce et sûre, et vois si la fatigue et ton corps
ne sont plus ennemis désormais. Un jour, inch’ Allah, tu fais deux pas,
un jour tu fais cent pas, un jour tu fais mille pas: c’est ainsi qu’on
progresse.
Nous étions dans les jardins, regardant dépouiller de leurs richesses
les palmiers tardifs. Joyeuse récolte, la dernière de l’année, vendange
saharienne à quoi ne manquaient ni les cris ni les rires.
--Ya Saïd! Ya Mabrouk! Ya Mohammed! Ya Ben-Srirr! _Chouïa, chouïa!_...
Par Allah, prends garde! Tête du Prophète, le régime m’échappe! Le voici
tout sali, gâté. Mais Dieu l’avait voulu! _Rabbi berra!_...
Les paquets de dattes couleur d’or, trésor de fruits sucrés dus au
Vénéré Bou-Saad, s’amoncelaient sur des linges violets, étendus au pied
des arbres. Une joie vibrait, de l’allégresse passait dans l’air.
Et le grand oukil me disait:
--Ya Sidi, la chasse est aussi une promenade. Pourquoi ne brûlerais-tu
pas quelques coups de poudre? Emmène Djouba!
Djouba, «grand chasseur devant le Puissant», vous vous en
souvenez--Djouba qui connaît les plis des sables, les touffes d’herbes
sèches, les moindres empreintes des créatures rampantes et marchantes,
les repaires des êtres blottis parmi l’aridité fauve du Sahara. Mais ce
Djouba, lui, ne semblait nullement enchanté de m’accompagner. Pourtant
il céda, sur un signe quasi suppliant du grand oukil (car ici l’esclave
ne fait qu’à son gré la volonté de son propriétaire).
--Allons, Djouba!
Le colosse finit par marmotter, bourru:
--Oui, si le Roumi se tient prêt, demain, pour la prière du _Fedjeur_.
Et me tournant le dos, il fut rejoindre le vacarme heureux de la récolte
et les rires excités des récolteurs.
--Gaieté du serviteur, gloire du maître, fit sentencieusement le grand
oukil.
* * * * *
Le Fedjeur, minute de l’Orient... aube chatoyante, douce et sereine...
Je voudrais vous emmener, vous tous dont l’âme est comprimée d’horizons
étroits, parmi cet art voluptueux des dunes vermeilles. Il faut avoir
respiré là, et regardé là, et rêvé là, pour savoir l’intensité que
peuvent prendre ces actions machinales... On garde son cerveau de
civilisé--et le corps et le cœur reviennent aux primitives sensations.
Doublement de l’être, dédoublement de l’esprit, temps éloignés qui se
rejoignent en cette molécule infime que nous sommes, humble rien plein
de jouissances trop fortes et sous lesquelles on défaille, pris d’une
heureuse, fiévreuse, passionnée, j’oserais dire active langueur.
Nous «tournions», gardant en vue les coupoles de Mozafrane, profilées
sur le ciel de triomphant azur. Nous avancions ensemble, les uns à
pieds, les autres sur des montures, et mon beurnouss m’identifiait à ces
hommes frustes, le beau-frère de Djouba (un Arabe blanc) et son neveu
(un khenati)--comme aussi à Bachir, à Abd-el-Khader, mes serviteurs
ordinaires, créatures tellement conformes au type moyen du Saharien que
je n’ai jamais songé au détail qui pût les préciser.
Ce matin, sortis de l’enceinte bénie, ils prenaient quelque relief de
personnalité. Les voilà, en somme, ceux que les Djazerti ont marqués de
leur empreinte, les prototypes d’un bon _khouan_ de classe modeste.
Voilà les _Djazertïa_. Ma lente chevauchée me faisait une occasion de me
rapprocher d’eux, chasseur avec d’autres chasseurs, et non plus leur
maître. Cela valait, à soi seul, cette escapade dans les sables tièdes
où l’on ne trouve guère pourtant, sauf aux abords immédiats de l’oasis,
que lézards, gerboises, scorpions, vipères à cornes--bêtes silencieuses
de l’espace sans bruit.
Le «lion du Désert»! Quelle belle expression. Malheureusement elle est
fausse depuis des siècles. Au sud du Tell boisé ne se trouvent ni lions,
ni panthères. Plus loin, au sud du M’zab, de l’Oued R’rir, du Djérid,
disparaissent les gazelles, les outardes et presque les perdreaux. Il ne
reste que les chacals (en petit nombre) et quelques porcs-épics encore
plus rares, à travers l’immense territoire dont la grande tache pâle,
sur la carte d’Afrique coloriée, faisait rêver mon enfance. De quelle
nourriture subsisterait une faune nombreuse? Nature morte, nature
muette, s’effritant dans la paix des choses qui ne sont plus.
A peine si, comme je l’ai dit, près des palmiers, la vie réveille. Les
grands lévriers de Djouba, bondissant çà et là, revenaient près de nous
qu’ils enserraient dans les lignes de leurs courses affolées.
--Ya Sidi, fit Abd-el-Khader soudain, le _kelb_ te flaire. Il veut
reconnaître l’odeur de ta chair.
--Les chiens sloughis, si on leur demandait leur opinion, sont grands
amateurs de viande humaine, ajouta Bachir.
Et Djouba les approuvait en leurs dires:
--Oui, par la koubba! c’est vrai. Quand tu mènes les sloughis à la
chasse, ils se réjouissent; ils se parlent au dedans d’eux-mêmes,
satisfaits: «Si mon maître tue, je mangerai! Si mon maître est tué, je
mangerai aussi!»
Puis le colosse en référait à son tour, sur cette palpitante question,
au témoignage de Bou-Haousse, qu’il estime comme un «père de l’adresse
et du bras».
Après la fâcheuse histoire du larcin des douros, j’avais pendant quelque
temps montré rancune à mon guide. Mais je dus céder, malgré moi, devant
le blâme général pour une pareille sévérité. Car le vol, aux yeux du
peuple arabe, n’est pas un crime, pas même une faute grave: une simple
défaillance morale dont tout honnête homme peut souffrir, et que tout
honnête homme doit pardonner.
«Il a cherché le bien de Dieu sur sa route.»
Cet euphémisme indulgent m’enchante et me désarme. Pourtant je
souhaitais laisser aujourd’hui Bou-Haousse au logis--et je l’eusse fait,
sans le chaouch Djouba qui réclama sa présence avec une ardeur
agressive:
--Ya Sidi, par la barbe du Prophète, que crains-tu de ton guide? Qu’il
n’enlève peut-être les dards des scorpions ou les cornes des vipères? Il
est bien vu d’Allah. C’est un homme de bonne famille. Même Ben-Ziane
reconnaît cela, et lui témoigne désormais une amitié de frère. Encore
une fois, que crains-tu de lui, ô Sidi?
* * * * *
Je ne craignais rien, certes. Mais je pensais à ces «idées» de ce peuple
rusé, fier et sauvage, trembleur parfois, nerveux toujours. Nous avions
tiré quelques coups de fusil, et nous déjeunions maintenant dans la
dune. Et c’était un repas tout frugal, antique si j’ose dire, qui
s’harmonisait avec la naïveté du discours de mes hommes.
Ils se contaient, inlassables, les prodiges de l’univers africain:
monstres ou phénomènes dont la tradition remonte si loin qu’Athènes et
Rome avaient forgé, pour exprimer ce «nouveau» toujours renouvelé,
toujours surprenant, un proverbe spécial. Et les visions, les
transformations d’animaux devenus princes, tout ce merveilleux se mêlait
ici (pour Djouba et les siens, pour Bachir, pour Abd-el-Khader) de
légendes maraboutiques sur des personnages très variés, même autres que
les Djazerti.
«Loué soit Allah qui dirige toutes choses!»
Leur foi se gardait absolue cependant--entière sans être exclusive. Les
«saints» d’un peu partout--de Ghadamès, de Zliten, d’In-Salah,
d’Ouargla,--ils en vantaient le pouvoir; mais cela ne diminuait pas à
leurs yeux le prestige de leur Saint personnel, Sidi-Bou-Saad. La terre
est vaste. Le soleil luit pour tous les miracles. Allah mène le monde:
et c’est une obéissance salutaire que de croire à tout ce qu’il a permis
et créé.
--Mon père aussi m’a parlé d’un marabout de Ghat, fit Abd-el-Khader. Un
oiseau vert un jour vint le trouver près d’un puits. L’oiseau lui dit:
«Je suis le Prophète. Je protège ta chasse. Va te mettre en affût
là-bas, où se trouve une pierre près d’un palmier: mais ne regarde ni
derrière toi, ni à droite, ni à gauche, car tu mourrais.» Il y alla. Je
ne sais pas bien le reste; il a tué ce qu’il a tué, mais c’était
beaucoup.
Les sables roux s’allongeaient à perte de vue, grandioses de néant. Et
les chasseurs regardaient au fond de leur mémoire, pour y trouver de
l’incroyable.
Djouba le chaouch reprit, d’un timbre mystérieusement baissé:
--Bienheureux celui qu’un oiseau vert ou qu’un ange dirige! Alors il ne
craint plus les djinns ni les diables dont le Sahara est rempli. Je
viens chasser dans ces dunes; je marche tant que je distingue encore la
koubba de Sidi-Bou-Saad. Mais je ne m’en irais pas seul au loin, par le
manteau du Prophète! Du reste les _tolbas_ de la zaouïa nous l’ont
défendu. Si-Tahar-ben-Sliman, qui est un savant remarquable (par Allah
sur nous tous, il lit le Koran sans s’asseoir!), nous a répété
septante-sept fois: «Voyagez toujours en compagnie. Isolé, un démon vous
suit: à deux, deux démons vous tentent; à trois, vous êtes déjà mieux
préservés des mauvaises pensées. Et sitôt que vous êtes trois, ayez un
chef...»
Le brave colosse, se taisant, demeura pensif. Toutes les tentations de
la chair, tous les détraquements du désir, tous les dangers de la folie
étaient prévus par cette phrase des _Hadits_ musulmans. Et les autres
chasseurs comprenaient. Ils rêvaient. Non seulement des images
terrestres passaient derrière leurs paupières baissées, mais les formes
terrifiantes de ces démons secondaires, farfadets de l’Erg: les
_hatefs_, dont on entend les appels dans le vent qui souffle; les
_chahams_, qui mangent le voyageur en commençant par les pieds, supplice
dont on meurt voluptueusement; les _nasnas_, qui coupent les chemins et
vous font tomber dans un gouffre d’orgies infernales. Et ces _djinns_ ou
_djenoune_, ces génies fils de l’Inde merveilleuse, qu’elle a transmis à
l’Afrique par la Perse et l’Arabie. Ils prennent la forme d’un jeune
homme, plus beau que la lune à son lever. Ils fascinent. Ils détournent
l’isolé de la bonne route matérielle et de la bonne voie du salut. Puis
ils effacent derrière lui ses traces avec un coup de brise, et son corps
est perdu comme son âme...
Le silence se prolongeait sous l’ardeur du chaud soleil. Enfin Djouba
prononça, et sa voix tremblait imperceptiblement:
--Celui-là est bien préservé qu’Allah préserve, le Clément et le
Miséricordieux...
--_Amine_... firent les cinq autres.
Juste à cet instant, comme un soutien moral au milieu d’une crise
d’angoisse, parvint de Mozafrane jusqu’en notre dune l’invocation du
_moudden_. Les notes claires et mélodieuses passaient, distinctes et
pures; elles semblaient s’égrener, telles des perles qui tomberaient une
à une dans un bassin de cristal.
C’était la prière de dohor...
Et les chasseurs lentement se levèrent, et, s’étant purifiés d’eau ou de
sable, ils étendirent les bras. Oraison muette, selon le rite des
Djazertïa. Génuflexions, corps jeté au sol, dans un élan complet d’homme
qui se livre, éperdument, pour fuir les terreurs de l’épouvante.
«Dis: Je cherche un refuge auprès de Dieu contre Satan le Lapidé...»
* * * * *
Vers le soir, nous revenions. Je ne voulais pas avouer ma lassitude qui
va donner du travail au masseur Hamou-ben-Missouk. D’ailleurs j’étais
assez fier d’un porc-épic que je rapportais en travers de la mule, une
bête énorme aux magnifiques piquants noirs et blancs. Gibier de miséreux
ou d’esclave, paraît-il. Peu m’importe. Si-Kaddour saura bien découvrir,
pour m’en louanger, quelque «passage» dans le docte Sidi-Khelil.
Et les chasseurs me louangeaient, en attendant, comme si j’eusse abattu
la Bête des Heures dernières. Et pour détourner les propos, je
m’informais d’autres bêtes, plus paisibles--celles des troupeaux,
richesse considérable de la zaouïa.
--Nos chameaux se trouvent loin dans le Sah’ra, Sidi, m’expliqua Djouba
qui s’humanisait. Ils paissent par groupes, aux bons endroits de _driss_
et de _chih_. Nos moutons, plus considérables en quantité que les
gouttes d’eau de la mer, nous les confions aux nomades. Seuls nos
chevaux reviennent chaque soir à l’oasis, car ce sont des animaux
délicats, dont le Prophète et Sidi-Bou-Saad ont ordonné de prendre
soin...
--Les chèvres aussi rentrent pour la nuit, interjeta Bachir.
Djouba le chasseur parut très offusqué.
--Es-tu donc une femme, ô Bachir, pour t’inquiéter de chèvres et de
cabris? Les chevaux, c’est différent: voilà une conversation d’hommes.
Oui, par Allah! Et si tu veux, toi, ô Sidi, mener ta monture à gauche,
nous contournerons cette dune, et nous allons, ces chevaux saints de la
zaouïa, nous allons les rencontrer.
Étrange rencontre, véritablement, rappelant les surprises de certains
rêves. Devant les «buveurs d’air», à la crinière touffue et fière, un
cavalier en veste jaune soufflait doucement dans un roseau. Et les
juments, et les étalons, comme subissant une incantation supérieure,
suivaient, tête baissée et oreille fixe, cette frêle musique au rythme
capricieux, incertain, si humain, soupir et plainte des vieilles
races... Et peut-être «l’homme», la domination de l’homme se
symbolisaient-ils, pour leur cervelle de bêtes domptées, en ce tendre
petit bruit de flûte que j’entends quelquefois la nuit, très au loin.
La fantastique chevauchée défilait rapide, les sabots s’enfonçant un peu
dans le sable silencieux. La mélopée frémissait, plus avant, plus avant,
syncopes légères... Et tout disparut derrière une butte gagnant l’oasis
bientôt proche.
--Tu vois, Sidi, les instruments qui chantent, on les permet à nos
pasteurs: ils ne pourraient sans cela conduire leurs ouailles.
Chez les Trappistes aussi, le vœu de mutisme se rompt pour exciter les
attelages, les bœufs de labour. Mais les Arabes n’ont point le
renoncement moral, plus facile peut-être à nos moines; cette défense des
tam-tam, des flûtes et des _rhéïtas_ représente, je crois, la plus forte
des privations que «l’Ordre des Djazertïa puisse imposer à ses fidèles.
Ils en souffrent, et les négros davantage, tellement le sens et le
besoin de la cadence se trouvent au fond d’eux, intensément.
Pas de tabac, pas de café, pas d’orchestre--celui-ci sanctifié pourtant
par son «inventeur», Iskah, fils d’Ibrahim, que nous appelons
Isaac.--Les autres confréries musulmanes sont moins sévères--et
cependant, de nouveaux adeptes en foule se donnent à Sidi-Bou-Saad,
chaque année.
--C’est dur... gémit Bou-Haousse.
Alors Djouba, le bon géant, secoua son encolure puissante. Et sa
réplique, brusquement formulée, m’impressionna--car nous sentons
toujours un émoi à entendre nos déductions sortir de bouches étrangères,
et c’étaient celles mêmes que j’avais trouvées, quand je m’interrogeais
sur ces choses au début de mon séjour djazertique.
--Ya Bou-Haousse! De quoi te plains-tu? Écoute: tu as la prière, tu as
la chasse et la guerre, tu as le couscouss, tu as la femme. Et de ces
bonheurs, chaque parcelle de toi est heureuse, justement parce qu’on te
prive d’autres plaisirs. Mon maître, le Sidi oukil, me l’a bien
expliqué. Et par Allah, il est dans le sentier droit! Quand tu te sens
une petite soif, l’eau est bonne. Mais quand depuis quatre jours la
sécheresse torture ton gosier, l’eau est mieux que bonne, ô Bou-Haousse.
Elle est divine, et alors, entre tes lèvres coule un morceau des
Paradis...
Puis, pour conclure, oubliant ses impressions des dernières heures, jeté
soudain à la sécurité comme à la joie, le chaouch se mit à scander des
rimes. Une force émanait de lui, une intense, heureuse animalité:
La fraîcheur de l’eau vive,
Le lancement des chiens sloughis,
Le cliquetis des colliers de femmes
Vous ôtent les vers de la tête!
Ces «vers de la tête», ce sont les soucis rongeurs. Mon Bou-Haousse
approuvait: «Tu as raison. _Mleh, mleh_...» Il dissertait, se grisait de
paroles. Et voici la strophe que lui à son tour improvisa:
Oui, trois choses, ô mon ami,
Effacent le chagrin:
La vue de la verdure,
La trouvaille de l’eau vive
Et la chair soyeuse des garçons et des filles.
Tous les chasseurs, ravis de cette poésie, s’écrièrent:
--_Mleh!_... Gloire à Dieu qui créa l’homme et la femme!
--Qu’il soit loué dans les siècles! _Amine._
Et leurs yeux luisaient, songeant aux voluptés permises. C’étaient de
pieux, de bons Djazertïa qui rentraient, le cœur léger, l’esprit
tranquille et les sens gourmands, en la zaouïa de Mozafrane dont nous
touchions le mur à créneaux...