--Ya Sidi, me dit Si-Kaddour en entrant chez moi, tu vas recevoir, je
crois, la visite de l’hypocrite, du fourbe et de l’homme dangereux.
Cette trinité en un seul être me met de très bonne humeur,--soit parce
que «l’hypocrite» me devient sympathique, soit tout bonnement parce que,
le sirocco disparu, j’ai pu ce matin faire le tour des jardins sans ma
béquille ou sans le bras d’un esclave, avec le simple appui d’une canne
de roseau.
--Eh bien, taleb, nous le recevrons pour le mieux, ce beau khodjah-chef.
C’est un charmant garçon, qui se montre depuis des semaines un véritable
ami.
Si-Kaddour hoche la tête du mouvement que j’aime, où il résume les
protestations de sa conscience.
--Ya Sidi, que la baraka descende sur toi! Tu peux nommer
Si-Hassan-ben-Ali garçon charmant, pierre précieuse. Il y en a beaucoup
de ces joyaux à travers le monde, en apparence ou en réalité. Le tison
du feu de bivouac ressemble au rubis, Sidi: il est plus ardent, plus
brillant même; seulement il s’éteint, et le rubis ne s’éteint pas.
L’«hypocrite» arrivait en effet, escorté de ses deux sous-scribes, et
nuançant aujourd’hui ses amabilités d’un peu de solennel. Sa marche
paraissait protocolaire. Son air aussi. Sa voix aussi.
Il y eut naturellement des saluts, des préliminaires, des compliments
échangés. Mais ensuite:
--Ya Sidi, dans quelques instants, inch’ Allah, Nos Seigneurs les
Djazerti viendront te rendre leurs hommages, bien que l’heure ne soit
pas convenable pour te troubler ainsi. Mais tu les excuseras, car ils
ont une communication _urgente_ à te faire. Et je suis heureux, Sidi, de
pouvoir t’affirmer d’avance qu’elle est conforme au plus cher vœu de nos
cœurs.
Là-dessus, le khodjah se retira, me laissant assez intrigué. Mais je me
démontrai vite à moi-même qu’en pays arabe, une «importance» proclamée
si fort était certainement petite. Et sans curiosité bien intense je les
vis pénétrer dans ma chambre, à la file, avec une suite plus nombreuse
que de coutume, les Djazerti, les Sphinx hiératiques, les froids, les
calmes, les blancs, les purs, les saints parents du chériff.
--Que le salut soit...
Le reste se perdit dans un bourdonnement confus, qui bientôt mourut, et
le silence régna. Les souples laines neigeuses formaient des tas
symétriques sur les arabesques des tapis déroulés. Et du sommet de
chacun de ces tas, entre un voile cordé et la noirceur d’une barbe
soyeuse, des regards venaient à moi, tout en se surveillant les uns les
autres, disant les défiances, les compétitions, les prudences,
l’effacement volontaire et provisoire dans une situation difficile,
comparable à celle d’archiducs dont chacun se croirait des chances
certaines de devenir empereur.
J’attendais.
_Ils_ attendaient.
Dans la paix de cette mutuelle attente, on discerna le vol des mouches,
qu’assagit l’automne--puis l’aboi d’un chien--puis le frou-frou
métallique des feuilles de figuier, durcies par la saison, mais qui
persistent à draper de vert la moitié des grosses branches sous ma
fenêtre. Des minutes moururent, et des minutes. Enfin, de l’un des
beurnouss une main grasse et blanche sortit lentement. Un index, sans
beaucoup se lever, montra le ciel (que représentaient mes poutrelles
vertes). Et la bouche de Si-Mesroud, oncle du chériff, doyen actuel de
la famille, proféra tout bas la phrase fatidique:
--Allah aekbar...
Signal, probablement. Le khodjah Si-Hassan-ben-Ali, secrétaire général
et particulier, quitta tout de suite la stupeur rigide qu’il s’impose,
très correct en l’exercice de ses fonctions. Et me fut confiée alors--il
était temps--la «communication importante...»
Il ne s’agissait que d’une requête, d’une prière fort courtoise,
transmise de la part du grand Absent, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-
ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, Sublime porteur actuel de
l’étincelle divine... Ce personnage sacré, dont l’éloignement a pris
pour moi des allures mythiques, me fait demander par courrier de ne
point quitter Mozafrane avant son proche retour. Il veut, _inch’ Allah_,
saluer l’hôte de son logis. Il veut, _inch’ Allah_, ne pas mourir sans
que ses yeux m’aient vu. Il veut, _inch’ Allah_, remercier le Seigneur
d’avoir mis sa main dans la mienne...
Je devrais rougir de confusion satisfaite.
--Ya Sidi, crois-nous, le retard pour toi sera peu de chose: car Notre
Illustre Maître et Chériff (le Tout-Puissant augmente encore son
incomparable réputation!) se trouve très près, à notre zaouïa-fille de
Hassi-el-Biod. Dans huit ou dix journées, si Dieu veut, la joie de le
revoir gonflera nos cœurs, soulèvera nos âmes. Tu pourrais d’ici-là
fortifier ta précieuse santé. Et tu profiterais justement, ô Sidi, des
grands convois de pèlerins qui viendront du Nord et de l’Est à ce temps
même, comme il nous en viendra d’ailleurs, tu le sais, des quatre
Directions de l’Esprit. Or, Sidi, leur halte chez nous n’est jamais
longue. Tu repartirais avec eux, inch’ Allah, pour la contrée où les
tiens gouvernent excellemment sous la protection du Clément et du
Miséricordieux. Et nous t’affirmons, ô Sidi, que tu courras moins de
risques avec ces pèlerins que si tu t’en vas presque seul, protégé d’une
simple escorte, franchir le grand Sahara dans cette saison de mauvaises
rencontres. L’homme en troupe défie le lion, le _simoum_ et les
fusils...
Il parla longtemps, toujours plus persuasivement, le khodjah
Si-Hassan-ben-Ali. Je le laissais parler comme si je fusse devenu l’un
des Djazerti pétrifiés. Je calculais, à part moi, que ces huit ou dix
jours, mettons douze, aboutissaient au terme prévu pour le parachèvement
de ma guérison. Hamou le masseur accomplit de véritables
merveilles--mais encore faut-il que ces merveilles soient consolidées et
transportables jusqu’à Paris.
--Ya Sidi!...
Les phrases éloquentes sortaient, inépuisables. Et quand j’eus accepté,
me donnant l’apparence (que je deviens fourbe, moi aussi!) de m’immoler
à l’amitié pure--quand j’eus promis formellement «d’attendre le grand
Chériff», les soupirs de gratitude remplirent ma chambre, non moins
sincères, je suppose, que mon faux sacrifice et mon dévouement.
--Loué soit Allah!
--Loué soit Allah!
--Loué soit Allah!...
Cela se prolongeait sans fin.
--Loué soit Allah!
Mon enthousiasme, réel cette fois, faisait chorus. La distance entre la
France et moi me semble diminuer rien qu’en fixant une date. Ce ne sont
plus que peu de jours à passer ici.
--Notre cœur est un fragment de ton cœur. Nous te laissons, Sidi, avec
le bien.
Et les regards étaient doux. Les menaces d’antan n’ont pas laissé plus
de traces que le sirocco sur le sable--mais la bonne disposition peut
fuir avec le beau temps. D’ailleurs, ne sommes-nous pas bien singuliers,
nous d’Europe, qui voudrions qu’un sentiment dure et persiste quand tout
change en ce monde, la place des étoiles, l’humeur de l’homme et le sens
des vents?