5 novembre.

--Ya Sidi, me dit Si-Kaddour en entrant chez moi, tu vas recevoir, je

crois, la visite de l’hypocrite, du fourbe et de l’homme dangereux.

Cette trinité en un seul être me met de très bonne humeur,--soit parce

que «l’hypocrite» me devient sympathique, soit tout bonnement parce que,

le sirocco disparu, j’ai pu ce matin faire le tour des jardins sans ma

béquille ou sans le bras d’un esclave, avec le simple appui d’une canne

de roseau.

--Eh bien, taleb, nous le recevrons pour le mieux, ce beau khodjah-chef.

C’est un charmant garçon, qui se montre depuis des semaines un véritable

ami.

Si-Kaddour hoche la tête du mouvement que j’aime, où il résume les

protestations de sa conscience.

--Ya Sidi, que la baraka descende sur toi! Tu peux nommer

Si-Hassan-ben-Ali garçon charmant, pierre précieuse. Il y en a beaucoup

de ces joyaux à travers le monde, en apparence ou en réalité. Le tison

du feu de bivouac ressemble au rubis, Sidi: il est plus ardent, plus

brillant même; seulement il s’éteint, et le rubis ne s’éteint pas.

L’«hypocrite» arrivait en effet, escorté de ses deux sous-scribes, et

nuançant aujourd’hui ses amabilités d’un peu de solennel. Sa marche

paraissait protocolaire. Son air aussi. Sa voix aussi.

Il y eut naturellement des saluts, des préliminaires, des compliments

échangés. Mais ensuite:

--Ya Sidi, dans quelques instants, inch’ Allah, Nos Seigneurs les

Djazerti viendront te rendre leurs hommages, bien que l’heure ne soit

pas convenable pour te troubler ainsi. Mais tu les excuseras, car ils

ont une communication _urgente_ à te faire. Et je suis heureux, Sidi, de

pouvoir t’affirmer d’avance qu’elle est conforme au plus cher vœu de nos

cœurs.

Là-dessus, le khodjah se retira, me laissant assez intrigué. Mais je me

démontrai vite à moi-même qu’en pays arabe, une «importance» proclamée

si fort était certainement petite. Et sans curiosité bien intense je les

vis pénétrer dans ma chambre, à la file, avec une suite plus nombreuse

que de coutume, les Djazerti, les Sphinx hiératiques, les froids, les

calmes, les blancs, les purs, les saints parents du chériff.

--Que le salut soit...

Le reste se perdit dans un bourdonnement confus, qui bientôt mourut, et

le silence régna. Les souples laines neigeuses formaient des tas

symétriques sur les arabesques des tapis déroulés. Et du sommet de

chacun de ces tas, entre un voile cordé et la noirceur d’une barbe

soyeuse, des regards venaient à moi, tout en se surveillant les uns les

autres, disant les défiances, les compétitions, les prudences,

l’effacement volontaire et provisoire dans une situation difficile,

comparable à celle d’archiducs dont chacun se croirait des chances

certaines de devenir empereur.

J’attendais.

_Ils_ attendaient.

Dans la paix de cette mutuelle attente, on discerna le vol des mouches,

qu’assagit l’automne--puis l’aboi d’un chien--puis le frou-frou

métallique des feuilles de figuier, durcies par la saison, mais qui

persistent à draper de vert la moitié des grosses branches sous ma

fenêtre. Des minutes moururent, et des minutes. Enfin, de l’un des

beurnouss une main grasse et blanche sortit lentement. Un index, sans

beaucoup se lever, montra le ciel (que représentaient mes poutrelles

vertes). Et la bouche de Si-Mesroud, oncle du chériff, doyen actuel de

la famille, proféra tout bas la phrase fatidique:

--Allah aekbar...

Signal, probablement. Le khodjah Si-Hassan-ben-Ali, secrétaire général

et particulier, quitta tout de suite la stupeur rigide qu’il s’impose,

très correct en l’exercice de ses fonctions. Et me fut confiée alors--il

était temps--la «communication importante...»

Il ne s’agissait que d’une requête, d’une prière fort courtoise,

transmise de la part du grand Absent, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-

ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, Sublime porteur actuel de

l’étincelle divine... Ce personnage sacré, dont l’éloignement a pris

pour moi des allures mythiques, me fait demander par courrier de ne

point quitter Mozafrane avant son proche retour. Il veut, _inch’ Allah_,

saluer l’hôte de son logis. Il veut, _inch’ Allah_, ne pas mourir sans

que ses yeux m’aient vu. Il veut, _inch’ Allah_, remercier le Seigneur

d’avoir mis sa main dans la mienne...

Je devrais rougir de confusion satisfaite.

--Ya Sidi, crois-nous, le retard pour toi sera peu de chose: car Notre

Illustre Maître et Chériff (le Tout-Puissant augmente encore son

incomparable réputation!) se trouve très près, à notre zaouïa-fille de

Hassi-el-Biod. Dans huit ou dix journées, si Dieu veut, la joie de le

revoir gonflera nos cœurs, soulèvera nos âmes. Tu pourrais d’ici-là

fortifier ta précieuse santé. Et tu profiterais justement, ô Sidi, des

grands convois de pèlerins qui viendront du Nord et de l’Est à ce temps

même, comme il nous en viendra d’ailleurs, tu le sais, des quatre

Directions de l’Esprit. Or, Sidi, leur halte chez nous n’est jamais

longue. Tu repartirais avec eux, inch’ Allah, pour la contrée où les

tiens gouvernent excellemment sous la protection du Clément et du

Miséricordieux. Et nous t’affirmons, ô Sidi, que tu courras moins de

risques avec ces pèlerins que si tu t’en vas presque seul, protégé d’une

simple escorte, franchir le grand Sahara dans cette saison de mauvaises

rencontres. L’homme en troupe défie le lion, le _simoum_ et les

fusils...

Il parla longtemps, toujours plus persuasivement, le khodjah

Si-Hassan-ben-Ali. Je le laissais parler comme si je fusse devenu l’un

des Djazerti pétrifiés. Je calculais, à part moi, que ces huit ou dix

jours, mettons douze, aboutissaient au terme prévu pour le parachèvement

de ma guérison. Hamou le masseur accomplit de véritables

merveilles--mais encore faut-il que ces merveilles soient consolidées et

transportables jusqu’à Paris.

--Ya Sidi!...

Les phrases éloquentes sortaient, inépuisables. Et quand j’eus accepté,

me donnant l’apparence (que je deviens fourbe, moi aussi!) de m’immoler

à l’amitié pure--quand j’eus promis formellement «d’attendre le grand

Chériff», les soupirs de gratitude remplirent ma chambre, non moins

sincères, je suppose, que mon faux sacrifice et mon dévouement.

--Loué soit Allah!

--Loué soit Allah!

--Loué soit Allah!...

Cela se prolongeait sans fin.

--Loué soit Allah!

Mon enthousiasme, réel cette fois, faisait chorus. La distance entre la

France et moi me semble diminuer rien qu’en fixant une date. Ce ne sont

plus que peu de jours à passer ici.

--Notre cœur est un fragment de ton cœur. Nous te laissons, Sidi, avec

le bien.

Et les regards étaient doux. Les menaces d’antan n’ont pas laissé plus

de traces que le sirocco sur le sable--mais la bonne disposition peut

fuir avec le beau temps. D’ailleurs, ne sommes-nous pas bien singuliers,

nous d’Europe, qui voudrions qu’un sentiment dure et persiste quand tout

change en ce monde, la place des étoiles, l’humeur de l’homme et le sens

des vents?

Islam saharien · 第 61 / 103 题