Un peu de sirocco nous accable aujourd’hui. Et la fièvre, qui toujours
guette, en profite pour envahir les artères, doucement, doucement,
languide et voluptueuse pulsation par quoi l’on s’use, s’abandonnant,
devenant sa proie jusqu’à défaillir...
Si j’étais poète, j’écrirais sur la fièvre un lot de sonnets
«admirables!» J’en vanterais le charme pervers. Des gens s’abolissent
exprès, par les alcools, l’éther, la morphine, la fumée d’opium et
autres fâcheux ingrédients. Que ne viennent-ils au Sahara? Dans les
endroits les plus mauvais, cela va sans dire. Peut-être ils y
trouveraient des pâmoisons de haute rareté, des déliquescences
imprévues, d’exquises disparitions de leur _moi_ pensant. Et ce serait
leur mort lente, très lente, voulue, bien voulue, un mode de destruction
parfaitement propre qui débarrasserait la société d’Europe.
Ils auraient aussi l’extase. Mais c’est moins périlleux, je crois.
Depuis hier je me préoccupe de l’extase--depuis que le vieux pèlerin se
tordait près du saint tombeau, dans une enviable crise de joie. Et la
curiosité me tourmente. J’aurais voulu savoir si le taleb, par exemple,
mon brave et inséparable compagnon, avait obtenu lui aussi le «_them_ en
Dieu». J’en doute par instants. Car celui qui vient de goûter
l’anéantissement suave peut-il se remettre ainsi aux proses vulgaires de
chaque jour? Se résignera-t-il à quitter l’Incommensurable pour exhorter
des esclaves, ou pour se promener avec moi--moi Roumi?
--Ya Sidi (sa réponse fut tellement paisible...), Ya Sidi, par ta tête
chérie, tu te nourris, mais manges-tu toujours? Tu as souvent soif, mais
bois-tu toujours? Tu trouves les femmes belles, mais les aimes-tu
toujours? Oui, Sidi, mon humble piété a connu les joies
super-terrestres. Seulement, vois-tu, pour savourer les délices de ces
bonheurs-là, il est bon de redescendre parmi la vie des autres hommes.
Ya Sidi!... Le Fidèle monté au «degré perfectionné» occupe,
alternativement, deux états: l’état d’_union_, où il n’aperçoit que Dieu
et son unité ineffable; l’état de _vision_, où il rentre dans le cercle
naturel pour s’occuper du bien des siens, du succès de l’œuvre commune
et des devoirs extérieurs. Qui donc, ô Sidi, prêcherait la vertu, qui
rendrait la justice, qui instruirait la jeunesse, qui soignerait les
infirmes, qui vaquerait aux cultures et au commerce, si tous étaient
sans cesse en extase?
Je me soulevai, un peu étourdi: la fièvre battait à mes poignets le
rythme du pieux discours. Je dis pourtant:
--Et le salut de vos âmes?
--Le salut, Sidi? Mais le salut reste possible sans qu’on ait effleuré
l’extase. Il suffit au khouan vertueux, pour entrer dans les Paradis,
d’avoir cru de tout son être à ce que contient la _chahada_--à ces
«attributs» de Dieu, renfermés implicitement dans notre profession de
foi: _La illah ill’ Allah ou Mohammed Ressoul Allah._ Et aussi, cela se
conçoit, de faire l’aumône aux Saints, et de suivre les principes du
Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.
Naturellement, cela se concevait. Donnez, donnez! Je savais depuis
longtemps ce mot d’ordre. Donnez pour gagner le ciel, donnez pour
effacer vos fautes, donnez pour compenser l’extase manquante.--Ma fièvre
croissait. A mes poignets, à mes coudes, de petits coups frappaient,
réguliers, et le frisson délicat du paludisme saharien me semblait aussi
répéter: Donnez, donnez!
Le pauvre Si-Kaddour soupçonnait un doute en mon mutisme. Il continua
néanmoins, très bénin:
--Ya Sidi, par la baraka! nous ne recommandons la recherche de l’extase
qu’aux fidèles choisis, de vie sainte et déjà vieux. Il faut aussi
qu’ils soient instruits, pour extérioriser leur âme au moyen du seul
amour de Dieu. Quant aux autres...
Il y eut un silence. Le sirocco devenait fatigant. Et ce fut comme en
dormant que je relevai la phrase tombée (je ne savais du reste pourquoi
cette persistance d’enquête):
--Quant aux autres?...
--Les autres, ya Sidi, les intelligences moins vives, les ignorants, les
simples, obtiennent un résultat par la répétition du nom d’Allah, deux
ou trois mille fois. Au bout d’un temps, le _nefs_ seul vibre encore,
tandis que le corps et le cœur s’endorment. L’extase arrive. Certes,
cette pratique est moins pure et moins bonne, mais Dieu est Indulgent et
Sage. _Il_ comprend les faiblesses humaines. _Il_ accepte aussi les deux
extases délirantes, Sidi...
Ces doctrines sont monotones, ô lecteur, mais elles me plaisent ainsi.
Songez que j’ai la fièvre, et qu’il fait chaud, lourd, écrasant. Songez
que si je cesse tout à fait d’interroger mon taleb, je sombrerai dans un
sommeil coupé de délire, tout comme l’extase en question. Et _chi lo
sa?_ l’extase est peut-être bien quelque variante de la fièvre; et je
souffre peut-être, moi profane, de l’exacerbation du _nefs_ qui n’est,
on s’en souvient, ni l’âme, ni le cœur, ni le corps.
--Les deux extases délirantes, Sidi, sont: et d’abord celle qui saisit
parfois le croyant, dès qu’on lui permet de toucher le tombeau de
Sidi-Bou-Saad, celle qu’amène la fumée du kif ou l’influence du
haschich. Voie dangereuse! Nous la permettons seulement après un long
essai des moyens meilleurs. Du reste, Sidi, ta suprême compétence
admettra, même parmi ceux qui s’efforcent, qui suivent les enseignements
trois fois sages du Vénéré, qui mènent une vie pure, qui font l’aumône,
qui s’élancent par la prière constante vers cette fusion dans la divine
étincelle, beaucoup ne touchent jamais le but. Ils s’arrêtent à
mi-chemin du _them_. Ils ne peuvent anéantir leur corps, ni percevoir
les effluves du grand Inconnu...
Et le taleb murmure, très bas, la voix soudain brisée:
--J’ai perçu ces effluves, ô Sidi, ô Sidi. J’ai savouré les délices du
Ciel...
Il se tut, pris de rêverie.
Nous n’avons plus parlé pendant la soirée suivante. Le _them_ morbide,
celui de la fièvre, achevait de m’envahir. Des hallucinations passaient,
des visions de _khouan_ prosternés, des Djazerti en extase, tous, tous,
les gros lis blancs, tous écrasés de bonheur... Et vraiment une sorte de
transport me prenait à mon tour, une ivresse non point croyante, non
point mystique, mais sensuellement pâmée. Puis je glissai peu à peu dans
le calme inerte des choses... Je fus une parcelle consentante du marasme
musulman, subtil, quiet et berceur, dont (entre ses convulsions) l’Islam
s’enveloppe comme d’un doux linceul.
Il respire sous le suaire. Sa mort est vivante--mais sa vie est faite de
mort et du goût de la mort, et d’ardeur vers la mort.