2 novembre.

L’étuve n’exige que mes soirs.

En cette date mélancolique où Paris visite ses morts, les tombeaux m’ont

attiré, et ces souvenirs du passé qui sont les tombes de sensations

éteintes. Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait trop de

sa splendeur automnale, si différente du tragique été calciné. Je n’ai

pas pu mettre mon âme au régime de la tristesse.

Pourtant--et plus que certains--j’ai mes deuils. Sécheresse d’âme,

alors? Oui, dont je suis presque irresponsable, car elle ne vient pas de

mon cœur: le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement. Ce sable est

un débris de rocs. Ce peuple est un débris de race. Il garde à peine la

mémoire de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait l’Espagne de

sa civilisation créatrice, ceux où les Sarrasins guerriers venaient chez

nous jusqu’à Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme à

l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui, je ne l’ignore plus,

la conquête du monde par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la

vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante--la gloire qui portait

quelque chose de fort derrière ses étendards. Il n’y a là (sauvage

aussi) que le seul progrès tortueux d’un mysticisme mené par des

appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement les offrandes de

vies humaines, mêlées sur les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de

_douros_.

Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses sourires comme dans

ses tempêtes, dans ses apaisements comme dans ses férocités. Et c’est

pourquoi, âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance. C’est pourquoi

il m’impose cette indifférence momentanée de la vie et de la mort, cette

acceptation du néant...

Certes, voilà des propos maussades; je subis aussi sans le savoir

l’impression de la Toussaint: et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses

yeux veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout, cette jolie

bête, plus câline et plus bondissante qu’on ne saurait l’imaginer. Sa

légèreté doit faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot

qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant valoir et moi faisant valoir

Faffa, nous attirons beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.

--Ne sois pas offensé, ô Sidi! _Ils_ n’ont guère vu de gazelles, car

elles sont rares en nos contrées. Et jamais leurs yeux curieux n’ont

connu de bâton pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes

ordres.

Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se nommer _béquille_ en langage

précis--la tant redoutée béquille... Mais que m’importe d’être grotesque

pour quelques jours de prudence seulement?

Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance, chez nous natifs de

l’Europe, est bien la meilleure résignation...

* * * * *

Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage aux saints restes.

Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette grotte où

Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence--et d’abord à la fontaine

Aïn-Selam d’où descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau.

Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers étroits du sommet de la

petite montagne.

--Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte!

Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances, et Barka se tenait

à quatre, pris d’un désir de pirouettes. Mais bientôt cependant, la

fatigue aidant pour moi et la piété pour les autres, nous abordâmes les

lieux sacrés dans un recueillement complet.

--Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de richesse et de salut:

car son onde parfaite, que rapportent nos fidèles aux pays les plus

distants, guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme. Et n’est-ce

point un immense miracle, Sidi, qu’elle ait ainsi jailli au faîte du

mont? D’où vient-elle, cette eau bénie? D’où? J’ai réfléchi, et je

pense, ô Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des Jardins du

Ciel.

Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance: assez de prose règne déjà

sur l’univers contemporain. Et puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas

entièrement: la source artésienne doit arriver (par-dessous l’horizon en

effet) des hauts plateaux du Sud, analogues à ceux de l’Aïr dont les

lointaines nappes mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à

Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.

--Ya Sidi! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad (Allah veuille lui prolonger la

félicité!) vit l’eau pure couler soudain au simple choc de son bâton, il

s’écria: «Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur la terre!» Puis,

comme c’était l’heure sacrée de la prière du _mogh’reb_, il s’agenouilla

pour ses ablutions près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant

trois fois: «O mon Seigneur, fais-moi sentir l’odeur exquise des

Paradis!...» Et dès cette heure, ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très

sainte: par le miracle d’abord, et par le contact de son premier flot

avec un être religieux, supérieur à toute créature, notre Sublime, notre

Illustre, notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!

Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous écoutant, ma béquille

béquillant, nous parvenions au seuil de la grotte, petite excavation

sans profondeur et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue s’étend,

libre, sur le grand Sahara de sables aux lignes d’indicible beauté.

--IL vivait là, Sidi...

Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes, me touchèrent plus

que l’habituelle éloquence du vieux disciple: «IL vivait là...» Sous

cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et _voulu_ son rêve. Et ce rêve de

doctrines et de domination persiste encore, magnifié par la renommée,

agrandi par une heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose, les

Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui souhaitent posséder

le monde jaune et noir. Mais nos cervelles françaises, critiques et

irrespectueuses, ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent

de super-terrestre, de colossal et d’immense pour des esprits musulmans

ralliés à leur _dikhr_.

--IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons. Son extase mystique

était pleine d’amour des hommes, de piété, de douceur, d’humilité.

Laisse-moi te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent parlé et que

depuis longtemps je projette de te faire entendre: un fragment de son

admirable ouvrage que tu ne connais pas encore, intitulé: _l’Or de la

Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du monde,

Bou-Saad-ed-Djazerti_...

Décidément, le grand Saint a produit toute une bibliothèque, car une

foule d’autres titres édifiants me sont devenus familiers (sans compter

ceux que j’ai déjà notés): _le Parfum du Ciel_, par exemple, _les

Glaives de la Foi_, _les Diamants du Sublime Trésor_. J’en oublie

quelques-uns. Le taleb reprend ses bonnes habitudes de transporter des

bouquins fanés dans les profondeurs du capuchon de son beurnouss...

--C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du Koran: «Dis: si vous

aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera.»

Nous étions assis contre les parois mi-circulaires de la petite grotte,

suavement prostrés par le temps très chaud. Des mouches, près de

l’entrée, coupaient les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante; et

la vieille voix de Si-Kaddour, lente et monotone, se mêlait au bruit de

leurs ailes et formait la basse du concert.

--«... Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais Dieu aime aussi ceux qui ne

suivent pas. Il aime tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la

volonté même, puisque aimer une créature ou une chose _c’est la

vouloir_.

«Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer. Si l’on se pénètre bien de

cette vérité évidente, on demeure persuadé que tout ce qui existe,

l’infidèle comme le croyant, est enfermé dans l’amour de Dieu. En effet,

si l’infidèle n’avait pas été l’objet de sa sollicitude, Dieu ne

l’aurait pas créé.»

Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant signet.

--Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand je te parlais de cette

douceur de dogmes, et, spécialement envers les Roumis, du bon sentiment

de Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.

Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient. Tout

recommence d’ailleurs sur cette terre: la nuit après le jour, le

découragement après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi toujours

la même: «Les Djazerti sont guerriers, dominateurs, violents. Le sang

des Roumis, notre sang, ils l’ont maintes fois versé.»

--Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb! pour que je sois

convaincu, tu n’aurais pas dû me l’apprendre.

Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour, pendant que je rythmais

la mélopée avec un zèle de vrai _khouan_ soutenu par mon esprit taquin:

Demande de tous tes vœux un Chef juste

Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile!

Si de ton Chef le Sabre est affilé

Il imposera la Voie droite,

Il confirmera le Témoignage.

Prions, de par le Sabre!

Par le Sabre, ta prière sera exaucée...

--Ya Sidi: Je t’en prie, Sidi!

Mais je récitais encore:

Par le Sabre, ton aumône sera agréée,

Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée,

Par le Sabre, ta famille sera bénie,

Par le Sabre, tu seras un saint et un pur!...

--Ya Sidi! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine musulmane? Dans le

Koran, n’y a-t-il pas écrit: _La force, réelle manifestation de Dieu sur

la terre_?

Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire conciliant, il se

rebiffait. Il acceptait sa part de responsabilité dans les rudesses de

l’Islam.

Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter. Et lui, voyant cela,

fut terriblement confus d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta

dans des explications où il fonçait, tête baissée, pareil au fuyard qui

court dans une ruelle.

--Ya Sidi, la vérité est avec toi! le jugement sain est avec toi!

Pourtant remarque ceci: le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait

l’exhortation que tu me répètes, n’en portait pas la faute, si faute

pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh,--tu trouveras cette règle en nos

doctrines et en les meilleures gloses des Livres Sacrés,--l’âme du

cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer endormie... Oui, Sidi!

Pendant que les paroles inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et

chérif doit écouter, surpris: il devient son propre auditeur. Et les

maximes qu’il a dites, il les connaît seulement par ses oreilles

attentives, et non point par le mouvement de ses lèvres, encore moins

par l’impulsion volontaire de son cerveau...

Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui; c’est l’Esprit qui

parlait chez Daniel et chez Ézéchiel) n’allait pas sans me faire

sourire--en dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes «flairent» nos

impressions avec un merveilleux instinct. Si-Kaddour répondit avant que

j’aie pu parler:

--Ya Sidi! Pourquoi doutes-tu? Il n’y a rien de plus juste et de plus

naturel... Le chériff inspiré par Allah se trouve dans la situation d’un

pêcheur de perles, qui plonge pour trouver de précieux coquillages au

fond de la mer. Le sang bourdonne sous son crâne, ses mains s’accrochent

au rocher. Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des coquilles

pêle-mêle dans son panier. Mais les perles, ô Sidi, les perles fines et

rares, il ne les voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même

temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent, sur le rivage.

La parabole se déroulait doucement, à l’abri de cette grotte

miraculeuse, en ce décor de vignes et de palmiers dont le vent tiède

faisait frémir les branches--les beaux palmiers, les arbres féconds et

précieux qu’Allah créa le sixième jour en même temps que l’homme, parce

que, sans eux, l’homme n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.

--Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien Sidi-Bou-Saad aimait les

arbres: on ne peut avoir l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait

au point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers et par

quelques marchands cette oasis miraculeuse. Il les aimait... tels des

enfants chers. Il les aime encore jusque dans le tombeau. Et les arbres

le lui rendent. Le gros figuier, près de la mosquée, a percé le mur d’un

effort de ses racines--et voici que son étreinte enserre affectueusement

le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.

--Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.

--Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.

Nous descendîmes lestement--autant qu’une béquille aidée d’auxiliaires

connaît l’allure leste. Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et

vermeil. Des roses piquetaient les buissons près de nous, sous les

ombrages frais. Et Faffa la gazelle humait leur parfum de son petit nez

dédaigneux, et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc,

toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais comme nous arrivions

dans la cour d’honneur, elle partit d’un bond soudain, inexplicable,

prodigieux, pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples du

figuier.

--Viens, petite, petite!

Elle ne bougeait pas.

Alors le vieux taleb conclut triomphalement:

--Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent la bonté qu’eut jadis le

Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils se réfugient en lui, ou en ce qui le touche...

* * * * *

Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je n’étais entré jusqu’ici

dans la «koubba des tombaux»: mon équipage eût scandalisé les fidèles.

Si-Kaddour en explique le motif:

--Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu ne pouvais pas ôter...»

Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se déchausse point

seulement en signe de respect--mais afin que ses semelles, qui

marchèrent sur des choses impures, ne viennent pas souiller les nattes

pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique, Clément et

Miséricordieux.

Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé aussi ma béquille à la

porte, près de mes babouches. Et j’ai suivi le grand oukil, gardien

d’honneur des sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et dont

l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait en courtes phrases,

murmurées, susurrées, pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu

obscur, sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les bois

ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la piété des voix chuchotantes

ne parvenaient pas à m’impressionner. Je me trouvais pris de cette

bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte ennemi du nôtre, même si

ce «nôtre», depuis l’enfance, fut oublié.

--Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs pierreries sont des

émeraudes enchâssées d’or massif!

Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque travée, petites lueurs

discrètes de sanctuaire. La chaire de cèdre paraissait toute noire,

d’une hostilité qui menaçait. La niche plate où l’_imam_ qui conduit la

prière se place debout, dans la direction de la Mecque, le dos au

public, semblait une porte reclose sur des secrets que je ne saurai

point. Tout me déroutait, même les parfums: véhémente odeur de musc, de

santal, de benjoin, mêlée d’un relent de moisissure, agréable et comme

dépravé.

--Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine qui soulève les dalles

et enlace le saint monument.

C’était réel--mais je me demandai si c’était naturel. Et la sécheresse

morale augmentait en moi, cette curieuse impossibilité de sentir.

J’accordai pourtant les louanges nécessaires au merveilleux sépulcre qui

s’est bâti tout seul en une nuit, avec les pierres apportées par les

pèlerins du vivant de Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous

l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres savaient apparemment, dans

ce temps de miracles, non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car

les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils et du petit-fils, ne

sont pas mieux travaillées que celle du grand aïeul--cependant elles

sont fort belles: d’élégantes colonnettes; des frises harmonieuses; des

inscriptions dorées qui sillonnent le marbre blanc de leurs courbes

fantaisistes, proclamant en versets du Koran que tout est poussière et

qu’Allah reste éternel.

Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur sépulture ailleurs,

en ce cimetière éloigné que je vis un soir et d’où s’enfuirent des

femmes, blancs fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement, après la

vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de la chaîne corporelle; seuls

les héritiers de la _baraka_ reposent ici, près de l’ancêtre, parmi

l’ardeur des parfums et le recueillement du silence dévot.

Richesse et considération, tout vient à Mozafrane pour ces dalles

augustes. Elles en sont la fortune, l’orgueil, la gloire et la raison

d’exister. Elles ont, de la primitive fondation (_zaouïa_ signifie

simplement _coin_, ermitage, cellule), fait un palais et une ville

florissante. Et leur présence mélancolique décuple pour des Arabes la

volupté des richesses, la volupté de l’amour charnel.

Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun occupé de nos

pensées divergentes.

Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement s’éleva, semblant

sortir du sol même. Cette voix rauque et douce à la fois proférait des

syllabes confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me jugeais

impassible, le petit frisson subtil de l’approche du mystérieux. Je

_sentis_, jusqu’à pâlir. Là-bas un _khouan_, un pèlerin déjà en extase,

soupirait sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur éperdu, frémissant

délire qui n’a pas l’âpreté des visions indoues, parce qu’il vient des

sens et non des conceptions de l’esprit.

--Cet homme est heureux... murmura près de mon oreille le taleb.

Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait de jeunesse supérieure,

de toutes les beautés de la catalepsie mystique, et le tremblement de

cet être l’amenait au spasme, peu à peu.

--Il est heureux... Encore un bienfait, ô Sidi, augmentant le nombre

indicible de ceux qu’on ne peut plus compter. O notre Sublime Maître en

la Vérité et la Voie! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source inépuisable de

tendresse!...

Tendresse? Mes yeux regardèrent en haut. Les grands étendards de guerre

laissaient tomber de la voûte les plis somptueux de leurs brocarts,

prêts à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies du Sabre

bourdonnait ironiquement dans je ne sais quelle case de mon souvenir:

Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères,

Par le Sabre, tu seras un pur _khouan_,

Par le Sabre, tes biens seront centuplés,

Par le Sabre, ton épouse sera à toi

Et personne autre que toi ne la verra!

Mais si le Sabre est mis au fourreau

Le mal s’emparera de toi.

Si tu es Khadi, tu deviendras injuste.

Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur.

Si tu es Khouan, tu deviendras renégat.

Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs.

Ayez foi dans le Sabre!

Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi?

Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va...

Islam saharien · 第 55 / 103 题