L’étuve n’exige que mes soirs.
En cette date mélancolique où Paris visite ses morts, les tombeaux m’ont
attiré, et ces souvenirs du passé qui sont les tombes de sensations
éteintes. Mais le soleil brillait radieux. Le Sahara m’entourait trop de
sa splendeur automnale, si différente du tragique été calciné. Je n’ai
pas pu mettre mon âme au régime de la tristesse.
Pourtant--et plus que certains--j’ai mes deuils. Sécheresse d’âme,
alors? Oui, dont je suis presque irresponsable, car elle ne vient pas de
mon cœur: le milieu fait sur moi son œuvre, passagèrement. Ce sable est
un débris de rocs. Ce peuple est un débris de race. Il garde à peine la
mémoire de ses beaux jours enfuis, ceux où il transformait l’Espagne de
sa civilisation créatrice, ceux où les Sarrasins guerriers venaient chez
nous jusqu’à Sens. Tout est ruines, à l’Orient musulman comme à
l’Occident africain de même croyance. Aujourd’hui, je ne l’ignore plus,
la conquête du monde par l’Islam reprend. Soit. Mais ce n’est plus la
vieille gloire d’antan, sauvage et triomphante--la gloire qui portait
quelque chose de fort derrière ses étendards. Il n’y a là (sauvage
aussi) que le seul progrès tortueux d’un mysticisme mené par des
appétits d’argent. On apporte aux chefs de ce mouvement les offrandes de
vies humaines, mêlées sur les bâts de caravane aux sacs d’orge ou de
_douros_.
Seul le Désert me paraît toujours noble, dans ses sourires comme dans
ses tempêtes, dans ses apaisements comme dans ses férocités. Et c’est
pourquoi, âpre et tyrannique, il abuse de sa puissance. C’est pourquoi
il m’impose cette indifférence momentanée de la vie et de la mort, cette
acceptation du néant...
Certes, voilà des propos maussades; je subis aussi sans le savoir
l’impression de la Toussaint: et Faffa la gazelle, qui me regarde de ses
yeux veloutés, s’en étonne, dirait-on. Elle me suit partout, cette jolie
bête, plus câline et plus bondissante qu’on ne saurait l’imaginer. Sa
légèreté doit faire un singulier contraste avec ma tournure d’escargot
qui se traîne. Du reste, Faffa me faisant valoir et moi faisant valoir
Faffa, nous attirons beaucoup sur nous deux l’attention de la zaouïa.
--Ne sois pas offensé, ô Sidi! _Ils_ n’ont guère vu de gazelles, car
elles sont rares en nos contrées. Et jamais leurs yeux curieux n’ont
connu de bâton pareil à celui-là, que nous t’avons fait d’après tes
ordres.
Ce bâton (euphémisme du bon taleb) doit se nommer _béquille_ en langage
précis--la tant redoutée béquille... Mais que m’importe d’être grotesque
pour quelques jours de prudence seulement?
Je suis tellement content, au fond. Et l’espérance, chez nous natifs de
l’Europe, est bien la meilleure résignation...
* * * * *
Ne négligeons pas plus longtemps mon pèlerinage aux saints restes.
Il s’agissait de grimper, avec des haltes, vers cette grotte où
Sidi-Bou-Saad pria jadis dans la pénitence--et d’abord à la fontaine
Aïn-Selam d’où descendent les rapides eaux. Tout cela m’était nouveau.
Mon fauteuil n’avait pu passer dans les sentiers étroits du sommet de la
petite montagne.
--Aujourd’hui, Sidi, tu vas le laisser à mi-côte!
Nous avions l’air d’un groupe d’écoliers en vacances, et Barka se tenait
à quatre, pris d’un désir de pirouettes. Mais bientôt cependant, la
fatigue aidant pour moi et la piété pour les autres, nous abordâmes les
lieux sacrés dans un recueillement complet.
--Ya Sidi, voici la divine fontaine, la source de richesse et de salut:
car son onde parfaite, que rapportent nos fidèles aux pays les plus
distants, guérit beaucoup de maladies du corps et de l’âme. Et n’est-ce
point un immense miracle, Sidi, qu’elle ait ainsi jailli au faîte du
mont? D’où vient-elle, cette eau bénie? D’où? J’ai réfléchi, et je
pense, ô Sidi, que par-dessous l’horizon elle nous arrive des Jardins du
Ciel.
Je n’ai jamais soufflé sur aucune croyance: assez de prose règne déjà
sur l’univers contemporain. Et puis le bon Si-Kaddour ne se trompe pas
entièrement: la source artésienne doit arriver (par-dessous l’horizon en
effet) des hauts plateaux du Sud, analogues à ceux de l’Aïr dont les
lointaines nappes mystérieuses alimentent les puits de nos oasis jusqu’à
Ouargla, jusqu’à Tuggurt, jusqu’à Biskra.
--Ya Sidi! quand le vénéré Sidi-Bou-Saad (Allah veuille lui prolonger la
félicité!) vit l’eau pure couler soudain au simple choc de son bâton, il
s’écria: «Loué soit Dieu dans les sept cieux et sur la terre!» Puis,
comme c’était l’heure sacrée de la prière du _mogh’reb_, il s’agenouilla
pour ses ablutions près de la fontaine nouvelle, et dit en aspirant
trois fois: «O mon Seigneur, fais-moi sentir l’odeur exquise des
Paradis!...» Et dès cette heure, ô Sidi, Aïn-Selam fut sainte et très
sainte: par le miracle d’abord, et par le contact de son premier flot
avec un être religieux, supérieur à toute créature, notre Sublime, notre
Illustre, notre Vénéré Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!
Enfin, Si-Kaddour discourant, les esclaves nous écoutant, ma béquille
béquillant, nous parvenions au seuil de la grotte, petite excavation
sans profondeur et sans fraîcheur, mais de laquelle la vue s’étend,
libre, sur le grand Sahara de sables aux lignes d’indicible beauté.
--IL vivait là, Sidi...
Ces quatre mots, malgré mes dispositions pessimistes, me touchèrent plus
que l’habituelle éloquence du vieux disciple: «IL vivait là...» Sous
cette voûte rocheuse une âme a rêvé, et _voulu_ son rêve. Et ce rêve de
doctrines et de domination persiste encore, magnifié par la renommée,
agrandi par une heureuse postérité. Pour nous, c’est quelque chose, les
Djazerti, un pouvoir occulte, une des volontés qui souhaitent posséder
le monde jaune et noir. Mais nos cervelles françaises, critiques et
irrespectueuses, ne peuvent même point concevoir ce qu’ils représentent
de super-terrestre, de colossal et d’immense pour des esprits musulmans
ralliés à leur _dikhr_.
--IL vivait là, Sidi, dans le jeûne et les oraisons. Son extase mystique
était pleine d’amour des hommes, de piété, de douceur, d’humilité.
Laisse-moi te lire, ô Sidi, un passage dont je t’ai souvent parlé et que
depuis longtemps je projette de te faire entendre: un fragment de son
admirable ouvrage que tu ne connais pas encore, intitulé: _l’Or de la
Lumière, révélation du Seigneur au fils retiré du monde,
Bou-Saad-ed-Djazerti_...
Décidément, le grand Saint a produit toute une bibliothèque, car une
foule d’autres titres édifiants me sont devenus familiers (sans compter
ceux que j’ai déjà notés): _le Parfum du Ciel_, par exemple, _les
Glaives de la Foi_, _les Diamants du Sublime Trésor_. J’en oublie
quelques-uns. Le taleb reprend ses bonnes habitudes de transporter des
bouquins fanés dans les profondeurs du capuchon de son beurnouss...
--C’est un commentaire, ô Sidi, de ce verset du Koran: «Dis: si vous
aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera.»
Nous étions assis contre les parois mi-circulaires de la petite grotte,
suavement prostrés par le temps très chaud. Des mouches, près de
l’entrée, coupaient les rayons lumineux de leur cohue bourdonnante; et
la vieille voix de Si-Kaddour, lente et monotone, se mêlait au bruit de
leurs ailes et formait la basse du concert.
--«... Suivez-moi, Dieu vous aimera. Mais Dieu aime aussi ceux qui ne
suivent pas. Il aime tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour, c’est la
volonté même, puisque aimer une créature ou une chose _c’est la
vouloir_.
«Or, réciproquement la vouloir c’est l’aimer. Si l’on se pénètre bien de
cette vérité évidente, on demeure persuadé que tout ce qui existe,
l’infidèle comme le croyant, est enfermé dans l’amour de Dieu. En effet,
si l’infidèle n’avait pas été l’objet de sa sollicitude, Dieu ne
l’aurait pas créé.»
Si-Kaddour ferma le volume sur son index faisant signet.
--Tu le vois, ô Sidi, j’avais raison jadis quand je te parlais de cette
douceur de dogmes, et, spécialement envers les Roumis, du bon sentiment
de Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti.
Par cette assertion, nos vieilles discussions recommençaient. Tout
recommence d’ailleurs sur cette terre: la nuit après le jour, le
découragement après l’espoir. Ma riposte demeurait elle aussi toujours
la même: «Les Djazerti sont guerriers, dominateurs, violents. Le sang
des Roumis, notre sang, ils l’ont maintes fois versé.»
--Et cette prière, litanie du Sabre, ô taleb! pour que je sois
convaincu, tu n’aurais pas dû me l’apprendre.
Il rougit malgré son hâle, le pauvre Si-Kaddour, pendant que je rythmais
la mélopée avec un zèle de vrai _khouan_ soutenu par mon esprit taquin:
Demande de tous tes vœux un Chef juste
Dont le Sabre frappera, car c’est là l’utile!
Si de ton Chef le Sabre est affilé
Il imposera la Voie droite,
Il confirmera le Témoignage.
Prions, de par le Sabre!
Par le Sabre, ta prière sera exaucée...
--Ya Sidi: Je t’en prie, Sidi!
Mais je récitais encore:
Par le Sabre, ton aumône sera agréée,
Par le Sabre, ta vie sera sanctifiée,
Par le Sabre, ta famille sera bénie,
Par le Sabre, tu seras un saint et un pur!...
--Ya Sidi! après tout, n’est-ce pas la vraie doctrine musulmane? Dans le
Koran, n’y a-t-il pas écrit: _La force, réelle manifestation de Dieu sur
la terre_?
Il se redressait, le vieux taleb. Avocat d’ordinaire conciliant, il se
rebiffait. Il acceptait sa part de responsabilité dans les rudesses de
l’Islam.
Sa colère me désarma vite. Je me mis à plaisanter. Et lui, voyant cela,
fut terriblement confus d’avoir pris de travers la chose. Il se jeta
dans des explications où il fonçait, tête baissée, pareil au fuyard qui
court dans une ruelle.
--Ya Sidi, la vérité est avec toi! le jugement sain est avec toi!
Pourtant remarque ceci: le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il composait
l’exhortation que tu me répètes, n’en portait pas la faute, si faute
pouvait être, Sidi. L’âme du cheikh,--tu trouveras cette règle en nos
doctrines et en les meilleures gloses des Livres Sacrés,--l’âme du
cheikh, chaque fois qu’il enseigne, doit demeurer endormie... Oui, Sidi!
Pendant que les paroles inspirées sortent de sa bouche, le cheikh et
chérif doit écouter, surpris: il devient son propre auditeur. Et les
maximes qu’il a dites, il les connaît seulement par ses oreilles
attentives, et non point par le mouvement de ses lèvres, encore moins
par l’impulsion volontaire de son cerveau...
Ce don de prophétie (car, ainsi défini, c’est lui; c’est l’Esprit qui
parlait chez Daniel et chez Ézéchiel) n’allait pas sans me faire
sourire--en dedans. Mais j’y reviens toujours, les Arabes «flairent» nos
impressions avec un merveilleux instinct. Si-Kaddour répondit avant que
j’aie pu parler:
--Ya Sidi! Pourquoi doutes-tu? Il n’y a rien de plus juste et de plus
naturel... Le chériff inspiré par Allah se trouve dans la situation d’un
pêcheur de perles, qui plonge pour trouver de précieux coquillages au
fond de la mer. Le sang bourdonne sous son crâne, ses mains s’accrochent
au rocher. Il ne sait plus rien de précis, sauf qu’il met des coquilles
pêle-mêle dans son panier. Mais les perles, ô Sidi, les perles fines et
rares, il ne les voit qu’après être sorti de l’eau, et juste en même
temps que les gens qui l’attendaient, et qui l’entourent, sur le rivage.
La parabole se déroulait doucement, à l’abri de cette grotte
miraculeuse, en ce décor de vignes et de palmiers dont le vent tiède
faisait frémir les branches--les beaux palmiers, les arbres féconds et
précieux qu’Allah créa le sixième jour en même temps que l’homme, parce
que, sans eux, l’homme n’aurait pu vivre au milieu des Déserts.
--Et d’ailleurs, ô Sidi, souviens-toi combien Sidi-Bou-Saad aimait les
arbres: on ne peut avoir l’âme cruelle quand on est ainsi. Il les aimait
au point, tu le sais, d’avoir fait planter par des chameliers et par
quelques marchands cette oasis miraculeuse. Il les aimait... tels des
enfants chers. Il les aime encore jusque dans le tombeau. Et les arbres
le lui rendent. Le gros figuier, près de la mosquée, a percé le mur d’un
effort de ses racines--et voici que son étreinte enserre affectueusement
le marbre sous lequel Sidi-Bou-Saad attend la résurrection.
--Je voudrais voir cela, ô Si-Kaddour.
--Ya Sidi, maintenant rien n’est plus facile.
Nous descendîmes lestement--autant qu’une béquille aidée d’auxiliaires
connaît l’allure leste. Le Sahara glorieux flamboyait là-bas, roux et
vermeil. Des roses piquetaient les buissons près de nous, sous les
ombrages frais. Et Faffa la gazelle humait leur parfum de son petit nez
dédaigneux, et soufflait, offusquée, et trottinait devant, toc, toc,
toc, toc, pareille à un jeune chien très sage. Mais comme nous arrivions
dans la cour d’honneur, elle partit d’un bond soudain, inexplicable,
prodigieux, pour s’en aller se blottir entre les troncs multiples du
figuier.
--Viens, petite, petite!
Elle ne bougeait pas.
Alors le vieux taleb conclut triomphalement:
--Tu le vois, ô Sidi, même les animaux devinent la bonté qu’eut jadis le
Vénéré Sidi-Bou-Saad. Ils se réfugient en lui, ou en ce qui le touche...
* * * * *
Pas plus que je n’étais monté à la grotte, je n’étais entré jusqu’ici
dans la «koubba des tombaux»: mon équipage eût scandalisé les fidèles.
Si-Kaddour en explique le motif:
--Ya Sidi, ton fauteuil était un soulier que tu ne pouvais pas ôter...»
Et il a raison, sans conteste. Le musulman ne se déchausse point
seulement en signe de respect--mais afin que ses semelles, qui
marchèrent sur des choses impures, ne viennent pas souiller les nattes
pures où s’invoque le nom d’Allah, Dieu Unique, Clément et
Miséricordieux.
Soutenu par le taleb et par Barka, j’ai laissé aussi ma béquille à la
porte, près de mes babouches. Et j’ai suivi le grand oukil, gardien
d’honneur des sépultures, qu’on avait prévenu comme il sied, et dont
l’amabilité de fonctionnaire très gras se répandait en courtes phrases,
murmurées, susurrées, pleines d’onctueux respect. Il faisait un peu
obscur, sous la coupole, entre les arabesques de stuc et les bois
ciselés aux fins détails. Mais l’ombre et la piété des voix chuchotantes
ne parvenaient pas à m’impressionner. Je me trouvais pris de cette
bizarre gêne que nous donne le lieu d’un culte ennemi du nôtre, même si
ce «nôtre», depuis l’enfance, fut oublié.
--Ya Sidi, vois ces lampes magnifiques. Leurs pierreries sont des
émeraudes enchâssées d’or massif!
Les petites flammes jaunes brûlaient, à chaque travée, petites lueurs
discrètes de sanctuaire. La chaire de cèdre paraissait toute noire,
d’une hostilité qui menaçait. La niche plate où l’_imam_ qui conduit la
prière se place debout, dans la direction de la Mecque, le dos au
public, semblait une porte reclose sur des secrets que je ne saurai
point. Tout me déroutait, même les parfums: véhémente odeur de musc, de
santal, de benjoin, mêlée d’un relent de moisissure, agréable et comme
dépravé.
--Voici le figuier, Sidi, ou du moins sa racine qui soulève les dalles
et enlace le saint monument.
C’était réel--mais je me demandai si c’était naturel. Et la sécheresse
morale augmentait en moi, cette curieuse impossibilité de sentir.
J’accordai pourtant les louanges nécessaires au merveilleux sépulcre qui
s’est bâti tout seul en une nuit, avec les pierres apportées par les
pèlerins du vivant de Sidi-Bou-Saad. Il forme un petit dôme juste sous
l’axe du grand dôme de la koubba. Les pierres savaient apparemment, dans
ce temps de miracles, non seulement se jointoyer, mais se sculpter, car
les tombes voisines, plus nouvelles, celles du fils et du petit-fils, ne
sont pas mieux travaillées que celle du grand aïeul--cependant elles
sont fort belles: d’élégantes colonnettes; des frises harmonieuses; des
inscriptions dorées qui sillonnent le marbre blanc de leurs courbes
fantaisistes, proclamant en versets du Koran que tout est poussière et
qu’Allah reste éternel.
Les autres parents, les Djazerti défunts, ont leur sépulture ailleurs,
en ce cimetière éloigné que je vis un soir et d’où s’enfuirent des
femmes, blancs fantômes voilés. Et c’est le vrai départagement, après la
vie, de la fameuse chaîne spirituelle et de la chaîne corporelle; seuls
les héritiers de la _baraka_ reposent ici, près de l’ancêtre, parmi
l’ardeur des parfums et le recueillement du silence dévot.
Richesse et considération, tout vient à Mozafrane pour ces dalles
augustes. Elles en sont la fortune, l’orgueil, la gloire et la raison
d’exister. Elles ont, de la primitive fondation (_zaouïa_ signifie
simplement _coin_, ermitage, cellule), fait un palais et une ville
florissante. Et leur présence mélancolique décuple pour des Arabes la
volupté des richesses, la volupté de l’amour charnel.
Nous nous taisions, l’oukil, le taleb et moi, chacun occupé de nos
pensées divergentes.
Or, dans un endroit plein de nuit, un balbutiement s’éleva, semblant
sortir du sol même. Cette voix rauque et douce à la fois proférait des
syllabes confuses. Et voilà que j’eus soudain, moi qui me jugeais
impassible, le petit frisson subtil de l’approche du mystérieux. Je
_sentis_, jusqu’à pâlir. Là-bas un _khouan_, un pèlerin déjà en extase,
soupirait sa jouissance entre deux sanglots. Bonheur éperdu, frémissant
délire qui n’a pas l’âpreté des visions indoues, parce qu’il vient des
sens et non des conceptions de l’esprit.
--Cet homme est heureux... murmura près de mon oreille le taleb.
Et réellement le pauvre visage mûr s’illuminait de jeunesse supérieure,
de toutes les beautés de la catalepsie mystique, et le tremblement de
cet être l’amenait au spasme, peu à peu.
--Il est heureux... Encore un bienfait, ô Sidi, augmentant le nombre
indicible de ceux qu’on ne peut plus compter. O notre Sublime Maître en
la Vérité et la Voie! O Vénéré Sidi-Bou-Saad, source inépuisable de
tendresse!...
Tendresse? Mes yeux regardèrent en haut. Les grands étendards de guerre
laissaient tomber de la voûte les plis somptueux de leurs brocarts,
prêts à flotter pour la Guerre Sainte. Et la suite des litanies du Sabre
bourdonnait ironiquement dans je ne sais quelle case de mon souvenir:
Par le Sabre, nous aurons de nouveaux frères,
Par le Sabre, tu seras un pur _khouan_,
Par le Sabre, tes biens seront centuplés,
Par le Sabre, ton épouse sera à toi
Et personne autre que toi ne la verra!
Mais si le Sabre est mis au fourreau
Le mal s’emparera de toi.
Si tu es Khadi, tu deviendras injuste.
Si tu es Mokaddème, tu deviendras impur.
Si tu es Khouan, tu deviendras renégat.
Sans le Sabre, la science ne profite pas à vos cœurs.
Ayez foi dans le Sabre!
Si le Prophète n’en eût pas eu, l’aurait-on suivi?
Quand le Sabre s’absente, l’Islam s’en va...