Je m’impatientais, ce matin, devant le tribunal du khadi, plus semblable
à une boutique qu’à un lieu auguste et solennel. Il y avait là, par
terre devant la porte, quantité de plaideurs et de témoins accroupis sur
les talons, patiemment, béatement, commentant à perte de vue leur bon
droit indéniable. Du bruit bourdonnait--une humeur joyeuse--et les
tasses de thé jouaient leur rôle bienfaisant et consolateur.
Mon fauteuil roulait parmi les compliments.
--Tu vas bien?
--Bien.
--Tu vas bien?
--Bien.
--Bien.
--Bien...
Un salut mieux scandé résonna dernière moi. C’était, survenant tout à
coup, Si-Djelloul-ben-Embarek, Grand Oukil, administrateur du temporel
de la zaouïa, gardien suprême des saints tombeaux, et tellement
majestueux que parfois il m’intimide. Son «amplitude» se montra très
cordiale. Comme hier Si-Kaddour, il fit aujourd’hui le louable essai
d’empêcher ce qu’il appelait une inconvenance.
--Ya Sidi, par Allah sur toi, ne laisse pas comparaître publiquement ce
Bou-Haousse! Foule aux pieds cette petite chose!...
Et je sentis que, pour cela seulement, le gros personnage était sorti ce
matin. Il voulait me parler, sans risquer son prestige dans une démarche
trop directe. Qui sait même si le retard du fameux «khadi de l’Islam» ne
provenait point de son influence?... Et je devinai davantage encore:
derrière leurs murailles épaisses et leurs portes inconnues, les
Djazerti blancs, les Sphinx, souhaitaient de même que «la petite chose»
fût négligée par moi--si toutefois des Sphinx pétrifiés peuvent
_souhaiter_--avoir un mouvement de l’esprit ressemblant à de la vie...
Mais malheureusement, plus on souhaitait, plus je m’obstinais en la
décision opposée. Après cet aveu, je ne pourrai plus céler que j’ai
mauvais caractère...
--Ya Sidi, me disait le gros homme, tu es plus inébranlable que les
fondements des sept cieux.
Ayant ainsi protesté et dégagé sa responsabilité,
Si-Djelloul-ben-Embarek sourit, très épanoui. J’ai peine à le croire
complice secret des intrigues du beau khodjah-chef. Mais c’est
évidemment l’un de ces fonctionnaires zélés, contents d’eux, tyranniques
quand on leur montre de la faiblesse, et pouvant devenir instruments
passifs d’une habile flatterie...
Nous entrâmes tous au tribunal du khadi.
Je ne puis transcrire ici l’océan de paroles superflues où se noient les
affaires entre Arabes beaux parleurs, et qui fait une comédie de toute
séance de justice civile. Les deux hommes, Bou-Haousse et Ben-Ziane,
crièrent, hurlèrent, s’injurièrent. Ce dernier voulait prouver qu’il
avait été tondu, et je me déclarai prêt à le tenir pour écorché--j’étais
assez confus d’avoir amené un voleur chez mes hôtes...
Mais ne pouvait-on punir Bou-Haousse? L’estimable
Si-Khouïder-ben-Abdallah, juché derrière son comptoir, n’avait-il donc
aucune lumière éclairant ce cas spécial?
Embarrassé, le khadi, au lieu de me répondre, feuilletait son code
malékite, et consultait--lui aussi, Seigneur!--les gloses des
commentateurs des Livres Saints. Cependant le grand oukil me disait:
--Pardonne à ton serviteur, ô Sidi, puisque ta trop grande bonté crut
devoir réparer sa faute...
--Pardonne-lui, ô Sidi, renchérissait Si-Kaddour. Tu ne peux espérer le
corriger. La queue courbe du chien sloughi ne se redressera point, même
si tu la mets sept ans dans un étui...
Néanmoins nous passions en revue les moyens répressifs. La matraque
éloquente se trouvait écartée par mes habitudes françaises et par la
prière du grand oukil. Une amende? Avec quoi l’eût-il payée, puisqu’il
venait de restituer tous les douros de son _mezoued_? La prison
prolongée? J’en deviendrais la victime, accoutumé que je suis au service
de ce coquin; et, davantage encore, je vais avoir besoin de lui, pour ma
«contre-opération», demain.
Le khadi tournait toujours les feuillets de ses gros livres et me
proposait des «punitions» vraiment puériles: promener Bou-Haousse dans
la zaouïa, avec, sur la poitrine, un «écriteau de honte». Le
revêtir de haillons vermineux. Le priver durant trois jours de
cousscouss.--Châtiments du monde islamique qui sait à quel point ses
enfants, parfois féroces, restent de petits enfants. Je refusai ces
expédients, fallacieusement coercitifs. Je remis à plus tard la solution
du problème... Finalement nous nous séparâmes sans avoir rien décidé:
Allah est le plus instruit!
Et nous allâmes déjeuner. Le grand oukil me conduisait, toujours
majestueux, toujours bonasse, toujours serviable. Il cherchait en sa
tête une compensation aux tracas judiciaires que j’avais voulus, mais
qui n’auraient pas dû m’atteindre dans la zaouïa bénie de Mozafrane.
Avec simplicité, avec le même calme dont il m’avait vanté tout à l’heure
les talents de chasseur de son chaouch Djouba («Tu ne peux concevoir son
habileté, Sidi: tout ce qu’il a visé est inscrit tué»), avec la même
simplicité, donc, le grand oukil me fit cette offre inattendue:--Si tu
veux une belle femme, Sidi, tu n’as qu’à souhaiter, et tu la trouveras
sur tes fréchias par mon ordre...
Divers détails suivirent, assez peu chastes. Et je ne voulus pas
répondre que je connaissais dès longtemps la présence à la zaouïa de ces
«dorées», de ces danseuses qui vivent ici sans y danser à cause de la
gravité du lieu, ces «beautés» (récite mon vieux taleb) «dont les yeux
brillent comme la lune au zénith et dont les bras sont polis comme la
hampe des étendards»--et qui font partie de la haute hospitalité.
Ce sont des usages très anciens, plutôt bibliques. Aux caïds, aux chefs
arrivant de loin sans leurs femmes, on ne croit pas du tout, par cette
politesse, faire perdre le droit de réciter pieusement la sourate
vingt-troisième:
Heureux sont les croyants...
Qui évitent toute parole déshonnête,
Qui savent commander à leurs appétits sensuels.