12 octobre.

Je passe aux jardins mes journées et mes soirs,--et la paix des grands

palmiers jette son ombre piquetée d’or sur mes fébriles agitations.

--Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton «pot-au-feu», veux-tu que nous

allions jusqu’aux champs de carottes et de fèves?

Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille que vaille, cahin-caha. Ce

sont des champs d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans

l’enceinte, entre les longues murailles basses aux capricieux méandres

que dominent çà et là de petites tours. Ensuite, ces champs sont des

potagers. Ils forment de larges terrasses, striées de rigoles sans

nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam. Du prosaïsme, en

vérité. Mais, au-dessus des raves ou des oignons, légumes bibliques, les

figuiers étendent leurs ramures, et les grands abricotiers, donneurs de

savoureux _mech-mech_... Et plus haut que ces arbres utiles, les

dattiers aux blonds régimes secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la

vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de branches en

branches comme une belle courtisane folle, avide de caresses, jamais

rassasiée: si bien que ces champs enclos deviennent des parterres, eux

aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés, mais d’une beauté

prenante et supérieure, dont la tristesse du Sahara rehausse la grâce et

dont les abeilles affairées bourdonnent les louanges devant le Seigneur.

Et je pense aux versets d’amour:

«Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse; j’ai cueilli les figues

sucrées et les grappes mûres; j’ai cueilli les plantes aromatiques; j’ai

mangé mes rayons de miel et mon miel...»

Cette comparaison du miel revient souvent dans les propos de causerie

musulmane. Et tout ce qui se rapporte aux abeilles prend un caractère

mystérieux, doux et sacré.

--O taleb, où sont cachées les ruches?

--Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient de ton approche;

elles auraient peur de toi, de ton fauteuil. Il faut les ménager, Sidi.

Le saint Prophète Mohammed lui-même s’écartait soigneusement du lieu de

leurs demeures... Elles ne connaissent que leur gardien.

Et justement il apparaissait au détour d’un rang de palmiers, le gardien

des abeilles--un paisible vieillard, à la barbe blanche, aux gestes

lents, dont la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air

anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua des choses

merveilleuses sur les bourdons, et les princesses-abeilles, et les

sultans. Puis il me souhaita le bonheur et la paix.

--Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de nos plus vieux esclaves, me

dit Si-Kaddour quand nous l’eûmes quitté.

Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif. Mon effronté Bou-Haousse

approuvait aussi, d’un ton de respect qui me surprit.

--Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu. C’est un homme âgé; il

pourrait se souvenir du creusement de la mer...

Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions un autre personnage

encore, digne et majestueux, drapé dans trois beurnouss,--le Cheikh de

l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller l’arrivée du flot,

son départagement, son judicieux emploi. Je n’ai pas assez répété

quelles jouissances m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau

murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie la plus fidèle

compagne, avec son gazouillement de cascatelle, son bavardage cristallin

qui pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les caprices de

ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait parfois soudain sa petite

clameur harmonieuse, quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais

l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une des digues qui la

retiennent plus haut. Et mon imagination, ingrate sans savoir envers ce

brave dignitaire, préférait croire à l’intervention surnaturelle du

«Créateur» même de cette eau, le grand Saint qui dort sous la koubba de

la mosquée, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti...

Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à la voir près de ma

tonnelle passer limpide, vive et légère, parce que la pente est

sensible, et se hâter, se hâter, infatigablement, vers les besognes

nécessaires à la vie des fèves et des hommes... Et j’admire sans fausse

honte le miracle qui par elle fit cette somptueuse oasis, là où ne

régnaient que le sable, que les pierres et que la mort. Toute cette

étendue stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner,

serait également féconde. Et si, par contre, l’eau ne coulait plus à

Mozafrane, en peu de temps cette oasis verte redeviendrait le désert.

Eau bienfaisante--eau salutaire--eau des Paradis...

* * * * *

--Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des Peuhls du Soudan, de la

tribu de Kanou, victimes des guerres. Tu les reconnais aux profondes

cicatrices de leur visage, marques faites par leurs mères barbares au

moment où chacun d’eux reçut la lumière du jour. On nous les a donnés

comme esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime Maître, pense les

affranchir un jour parce qu’ils sont fils de croyants et fils de nos

_khouan_ de là-bas.

Cet esclavage (même pour un travail aussi doux que l’arrosage facile,

pratiqué en deux minutes par quelques coups d’un outil dans les petits

remblais), cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et féroce, ô

vous de France?

Je me rappelle mon indignation, lors de ma première venue au Sahara. Les

zaouïas de notre Sud français reçoivent toutes, de même, des Soudanais

parmi les présents de _ziara_. Elles les revendent, généralement du

reste à des bons maîtres. Que peut faire notre autorité, en un pays trop

différent du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui les

rapproche singulièrement des esclaves) et où tellement familial est le

joug que les nègres eux-mêmes protestent contre les essais de

changement?...

Mais _ici_, pays indépendant, le trafic est libre; il s’exerce sur un

plus grand pied, jusque chez nous, et de la Tripolitaine au Maroc en

passant chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque si les Turcs

avaient des organisations régulières n’est à personne qu’aux

Djazerti--et à Allah: le caractère sacré de la zaouïa empêcherait

d’ailleurs qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que ses _trente

et une_ succursales parsemées dans les terres d’Islam. Cependant, je

crois pouvoir le penser (et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa

tête!), cette chair d’ébène est traitée doucement; on la reçoit avec

cordialité: on la traite avec bonté; on ne la vend guère malgré elle,

soit aux pays d’Orient, soit au Maroc.

--Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te le redis: par le

tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah lui donne le bien éternel et le salut!),

ya Sidi, nos esclaves sont tous heureux!

Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais les roses pâles

et les jasmins blancs et bleus, Si-Kaddour s’obstina longtemps aux

démonstrations de son axiome.

--Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le méritent, le droit de se

racheter (_Ketaba_), et, naturellement, Sidi, ta suprême intelligence le

conçoit, ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent et des

biens en propre. Nous conservons ici, de père en fils, ceux qui s’y

plaisent et nous sont attachés. Nous leur donnons des épouses, comme il

est prescrit au saint Koran: «Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés,

vos serviteurs probes à vos servantes: s’ils sont pauvres, Allah les

enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux»... Oui,

Sidi, nous les marions, et non pas pauvrement, mais convenablement, car

Dieu a dit aussi: «Donnez à vos esclaves quelque peu de ces biens que je

vous ai accordés.» Nous célébrons leurs unions par des réjouissances et

des repas, où les mets de choix sont servis en profusion. Barka pourra

même te raconter ce qui lui est advenu lors de ses troisièmes noces,

Sidi...

Un rire général parcourut les auditeurs (dont le nombre s’augmentait peu

à peu selon l’usage).

Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts et des rôtis succulents,

avait dû montrer cette «ivresse des viandes», si curieuse, et dont les

effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse bachique, avec plus

d’exaltation.

--Ya Sidi Taleb! protestait le négro, par la sainteté de Sidi-Bou-Saad,

ne parle plus de cette histoire! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec

toi! Ce n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié, il dit à

la tête: «Chante!»...

Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer. Mais Si-Kaddour

jugeait l’intermède suffisant. Il reprit:

--Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi, que celles de leurs

noces. Il y avait à Mozafrane l’une de ces fêtes, justement, le soir de

ton arrivée (dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des années

nombreuses!). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi, et depuis tu as revu le luxe

des serviteurs qui te souhaitèrent la bienvenue? Loué soit Allah! La

zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète: «Nourrissez

votre esclave de votre nourriture, habillez-le de votre vêtement!»

Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux survenaient encore, de

nouveaux beurnouss, et des voiles flottants de négresses. Un peu de

public ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour.

--Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup préoccupé de cette

question (Dieu lui accorde le salut le plus complet, à sa famille et à

tous les siens!). L’ange Djébril lui avait révélé: «Ne forcez pas vos

servantes à se prostituer pour vous procurer les biens passagers de ce

monde, si elles désirent garder leur pudicité.» Et lui-même

recommandait: «Pardonne à ton esclave, non pas sept fois, mais

septante-sept fois par jour.»--«Ne dis jamais: mon esclave, car nous

sommes tous esclaves d’Allah. Dis: mon serviteur ou ma servante.»--Et le

docte Sidi-Khelil nous recommande la même chose, et de nous lever la

nuit plutôt que de déranger l’esclave qui dort... Du reste, Sidi, tu

peux le constater: sauf pour des explications à ta noble et louable

curiosité, je ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là, ni au

gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau qui n’est point encore

affranchi, ni à Djouba que voilà, grand chasseur devant Allah et le

Prophète, et _chaouch_ du grand oukil... Et je le donne encore moins à

celles-ci. Le salut sur vous, ô mes filles!...

--Le salut sur toi, Sidi Taleb!

--Comment vas-tu? Comment vas-tu?

--Bien. Loué soit Allah! Et toi?

--Bien. Et vous?

--Bien...

--Bien...

--Bien...

* * * * *

Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait parmi ces femmes avec les

petits enfants roses, accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de six

ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair également...

--Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les promène aujourd’hui comme

ces jours derniers, parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il

paraît bien malade, Sidi!

Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes empiriques, compatissant et

attentif. Je l’aime ainsi quand il parle d’abondance, étant privé de ses

bouquins. Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux médecin de campagne

qui serait curé--et par le fait ma comparaison (en dépit du beurnouss

blanc et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant qu’elle en a

l’air. La religion musulmane ne connaît d’autres «officiants» que ces

_tolbas_ ou _eulémas_, élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme

des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement vienne marquer de son

sceau leur acquis théologique. Celui qui sait prier conduit la prière.

Celui qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant, nulle race

ne sent davantage le besoin du prêtre tel que nous le concevons... D’où,

selon moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du croyant vers

tout ce que le miracle ou le charlatanisme nimbe d’une auréole sacrée,

d’un caractère super-humain: fakirs, derviches, marabouts, grands

chériffs...

Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour déteint sur moi... En ce

moment, il disait à Zouïna:

--Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un homme est malade plus

de trois jours, ses péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de

gauche: «Cesse d’inscrire ses mauvaises actions», et à l’ange de droite:

«Inscris ses bonnes actions plus belles qu’elles ne sont»...

Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux vénérables, il

s’enquit de leur sagesse; mais les rapports, hélas, hélas, accusaient de

la désobéissance envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation.

--Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud, et Taïeb a touché aux

fleurs des jardins. Il a cueilli une grappe de _sem-sem_, du poison! Ta

servante lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il recommence, et le

coupera en morceaux, ou l’emportera mourir de faim et de soif au Désert!

Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les plis de sa gandoura de

soie verte, brochée d’argent. Il écoutait la semonce, pas bien

cruelle--car envers la petite enfance arabe, si chérie que le sentiment

de tendresse va parfois jusqu’aux vices odieux, les punitions se font

aimables, bénévoles.

--O Taïeb, ô mon fils très beau! Ne sais-tu pas qu’il faut ne toucher à

rien, et craindre le courroux d’Allah qui ne dort ni ne rêve? Ne sais-tu

pas qu’il surveille tout? Écoute la sourate du saint Koran, écoute:

«Dieu connaît les méchants. Il a les clefs des choses même cachées, lui

seul les garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres de la

terre, ni au soleil un brin vert ou desséché qui ne soit écrit dans le

Livre Évident.»

L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et narquois ensemble, tout

fier en une robe violette d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel.

Et vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants--y compris la

trop jeune Kérah, la dorée. Ils avaient des bouches dédaigneuses, et des

yeux de lumière et de velours. Ils semblaient des anges. Jamais je

n’aurais pu croire, si je n’en avais eu l’intense souvenir, que ce petit

Taïeb, l’autre jour, se transfigurait de joie quand on parlait des

Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais je n’aurais pu croire

qu’un rêve cruel dormît derrière ces prunelles innocentes, et

s’éveillerait un jour pour cueillir des vies humaines, avec la même

désinvolture que ce soir des fleurs de _sem-sem_... L’air était si

berceur, l’heure si ingénue... L’apaisement régnait sans partage sous ma

tonnelle et dans les jardins...

--Ya Sidi, m’expliquait le taleb; ce beau Taïeb et Kérah la petite sont

à Si-Ahmed-ould-Djazerti, celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le

propre neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille nous le ramener

bientôt et en bonne santé!). Et cet autre, Mesroud, est le fils du

khalifah, de famille très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi

beaucoup de bonnes pierres--parmi le grouillement d’enfants dont est

bénie la zaouïa!

Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti) venait de trouver une

sauterelle, d’une nuance pareille à la gandoura verte qui marquait sa

ligne sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour discourut encore,

alternant avec l’esclave Djouba, «grand chasseur devant Allah». Et le

vieux théologien, et la brute à l’œil farouche rassemblaient ainsi leurs

bons efforts, pour instruire et pour amuser ces petits enfants...

--Ya Taïeb! ya Mesroud! ya Kérah! Voyez le petit soldat portant la

couleur sacrée! Il est seul, en reconnaissance. Car la saison n’est pas

où les sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer et punir,

chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir et récompenser, chez ceux qui

n’ont que leurs chameaux et leurs tentes, et font d’elles un aliment

succulent...

--Ya Taïeb! ya Mesroud! Un jour un parent du Prophète lui présenta l’une

de ces sauterelles, et lui demanda quels mots formaient les fines

arabesques dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le Prophète lut

distinctement: «La illah ill’ Allah! Nous sommes les armées du Dieu

Unique. Nous pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et nous sommes

si innombrables que, si nous en pondions cent, nous dévasterions

l’univers entier.» Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il

avait lu, s’écria: «O Seigneur des mondes, liez-leur la bouche pour

préserver de leurs dents la nourriture des musulmans!» Et, depuis, ces

simples paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans les

cultures, suffisent à les protéger de la morsure des sauterelles...

Taïeb battait des mains; il riait. Il riait comme il avait ri en pensant

au sang de délices, au sang vermeil, fumant et frais qui faisait

glou-glou, tombant d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle

s’envolait, sautait--ffffrrr--et les cris joyeux des enfants signalaient

ses escapades.

--Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles disparaîtront quand

le Maître de l’Heure viendra?

Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours prêt à s’introduire

sans qu’on l’en prie dans n’importe quelle conversation.

--C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été créée avec le reste

du limon qui servit à créer l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant

l’homme, et ce sera l’un des signes... Alors les temps seront proches...

Il y aura d’autres signes encore. Les mules seront fécondes. Les brebis

enfanteront des œufs. On verra des gens défunts se promener sur des

chevaux pâles, et en une seule nuit les fils des hommes grandiront de

quinze coudées. Oh! oui, par Allah Puissant, alors les temps seront

proches...

Ils avaient tous blêmi de façon surprenante. Mais leurs yeux

étincelaient, comme d’une ardeur de néant. Et les deux petits garçons,

serrant en leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de _Maître de

l’Heure_ par quoi le monde d’Islam a sans cesse un battement de cœur:

c’est l’espoir de la destruction qui l’empêche de s’enlizer dans

l’abandon de toute chose... Et à mon tour je m’informai, intéressé par

cette question--cette question qui nous a valu jadis en Algérie les

guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et les insurrections de 1870, de 1881,

sans compter de moins anciens troubles.

--Dis-moi, taleb? Le Maître de l’Heure ne doit-il pas précéder de

quelques années le Jour de la Rétribution, du suprême Jugement?

La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de rouge brique et ses lèvres

s’agitèrent pour me complimenter, comme il sied:

--Ya Sidi! par la bénédiction de Celui qui t’a donné tant de mérites, la

science est avec toi! Oui, Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement; et

le Maître qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux qui

purifiera la terre de ce qui ne sera pas croyant, avant qu’elle ne

retourne en poudre. Il aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal,

un démon fait homme, que vous autres Roumis appelez l’Antéchrist... Et

il soumettra également la «Bête», la terrible Bête qui doit sortir d’une

mosquée, et qui tiendra, pour les formes extérieures, du taureau, de

l’éléphant, du lion, du cerf et de l’autruche. Et cette bête formidable

aura septante-sept coudées de long... Le Maître de l’Heure subjuguera le

monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le bâton de Moïse et le sceau de

Salomon. Et ceux qui seront touchés du bâton resplendiront soudain de

blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du sceau auront le visage

tout de charbon... Une voix leur criera de l’abîme: «Réprouvés!

Réprouvés!»...

Un frisson parcourut encore les êtres simples et violents dont

s’entourait mon fauteuil.--Un vol noir des sansonnets de l’oasis passa,

dans un grand bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et tous

regardaient le présage, sans remuer, sans parler.

--Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour, sera issu d’une

famille sainte. Mais nul ne sait quand l’Heure viendra...

Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et de ses disciples la

voyaient, _l’Heure_. Plus loin que les sables arides, plus loin que les

monts lointains, ils voyaient la Dévastation menée par leur chef et leur

cheikh, par le descendant de l’Illustre, par le détenteur de la

_baraka_ divine, de l’intercession, de l’étincelle et de la

compétence--Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-

Saad-ed-Djazerti.

Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et sur nous, dans le jardin

tranquille.

Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se chuchotaient des

tendresses, et les petits enfants riaient de nouveau parce que

l’histoire était achevée, et que la sauterelle recommençait à bondir

parmi la suavité du soir enchanteur...

Islam saharien · 第 37 / 103 题