Je passe aux jardins mes journées et mes soirs,--et la paix des grands
palmiers jette son ombre piquetée d’or sur mes fébriles agitations.
--Ya Sidi, me propose Si-Kaddour d’un ton «pot-au-feu», veux-tu que nous
allions jusqu’aux champs de carottes et de fèves?
Alors mon fauteuil s’en va aux champs, vaille que vaille, cahin-caha. Ce
sont des champs d’espèce très particulière. D’abord ils sont dans
l’enceinte, entre les longues murailles basses aux capricieux méandres
que dominent çà et là de petites tours. Ensuite, ces champs sont des
potagers. Ils forment de larges terrasses, striées de rigoles sans
nombre menant partout la fécondante eau de l’Aïn-Selam. Du prosaïsme, en
vérité. Mais, au-dessus des raves ou des oignons, légumes bibliques, les
figuiers étendent leurs ramures, et les grands abricotiers, donneurs de
savoureux _mech-mech_... Et plus haut que ces arbres utiles, les
dattiers aux blonds régimes secouent l’orgueil de leurs panaches. Et la
vigne libre et superbe escalade les troncs, se jette de branches en
branches comme une belle courtisane folle, avide de caresses, jamais
rassasiée: si bien que ces champs enclos deviennent des parterres, eux
aussi, des coins verts, désordonnés, échevelés, mais d’une beauté
prenante et supérieure, dont la tristesse du Sahara rehausse la grâce et
dont les abeilles affairées bourdonnent les louanges devant le Seigneur.
Et je pense aux versets d’amour:
«Je suis venu dans mon jardin, ma sœur-épouse; j’ai cueilli les figues
sucrées et les grappes mûres; j’ai cueilli les plantes aromatiques; j’ai
mangé mes rayons de miel et mon miel...»
Cette comparaison du miel revient souvent dans les propos de causerie
musulmane. Et tout ce qui se rapporte aux abeilles prend un caractère
mystérieux, doux et sacré.
--O taleb, où sont cachées les ruches?
--Là-bas, Sidi. Mais les laborieuses s’irriteraient de ton approche;
elles auraient peur de toi, de ton fauteuil. Il faut les ménager, Sidi.
Le saint Prophète Mohammed lui-même s’écartait soigneusement du lieu de
leurs demeures... Elles ne connaissent que leur gardien.
Et justement il apparaissait au détour d’un rang de palmiers, le gardien
des abeilles--un paisible vieillard, à la barbe blanche, aux gestes
lents, dont la ceinture rose s’égayait de je ne sais quel air
anacréontique. Avec beaucoup de sagesse il m’expliqua des choses
merveilleuses sur les bourdons, et les princesses-abeilles, et les
sultans. Puis il me souhaita le bonheur et la paix.
--Il se nomme Ali-Bou-el-Aassel. C’est un de nos plus vieux esclaves, me
dit Si-Kaddour quand nous l’eûmes quitté.
Barka, devant moi, hochait la tête, admiratif. Mon effronté Bou-Haousse
approuvait aussi, d’un ton de respect qui me surprit.
--Oui, la prudence mène sa langue. Il a vécu. C’est un homme âgé; il
pourrait se souvenir du creusement de la mer...
Mais la conversation fut arrêtée. Nous rencontrions un autre personnage
encore, digne et majestueux, drapé dans trois beurnouss,--le Cheikh de
l’Eau. Sa mission consiste à régenter, à surveiller l’arrivée du flot,
son départagement, son judicieux emploi. Je n’ai pas assez répété
quelles jouissances m’a procurées, depuis bientôt deux mois, cette eau
murmurante. Elle me fut le long des nuits d’insomnie la plus fidèle
compagne, avec son gazouillement de cascatelle, son bavardage cristallin
qui pleurait, qui riait, qui fredonnait allègre, selon les caprices de
ma fièvre ou de mon rêve. Elle redoublait parfois soudain sa petite
clameur harmonieuse, quand justement le Cheikh de l’Eau, dont j’ignorais
l’existence, faisait ouvrir d’un coup de pioche une des digues qui la
retiennent plus haut. Et mon imagination, ingrate sans savoir envers ce
brave dignitaire, préférait croire à l’intervention surnaturelle du
«Créateur» même de cette eau, le grand Saint qui dort sous la koubba de
la mosquée, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti...
Et maintenant, dans la journée aussi j’aime à la voir près de ma
tonnelle passer limpide, vive et légère, parce que la pente est
sensible, et se hâter, se hâter, infatigablement, vers les besognes
nécessaires à la vie des fèves et des hommes... Et j’admire sans fausse
honte le miracle qui par elle fit cette somptueuse oasis, là où ne
régnaient que le sable, que les pierres et que la mort. Toute cette
étendue stérile autour de nous, si des ondes la pouvaient baigner,
serait également féconde. Et si, par contre, l’eau ne coulait plus à
Mozafrane, en peu de temps cette oasis verte redeviendrait le désert.
Eau bienfaisante--eau salutaire--eau des Paradis...
* * * * *
--Ya Sidi, vois ces jardiniers. Ce sont des Peuhls du Soudan, de la
tribu de Kanou, victimes des guerres. Tu les reconnais aux profondes
cicatrices de leur visage, marques faites par leurs mères barbares au
moment où chacun d’eux reçut la lumière du jour. On nous les a donnés
comme esclaves. Mais le grand chériff, notre Sublime Maître, pense les
affranchir un jour parce qu’ils sont fils de croyants et fils de nos
_khouan_ de là-bas.
Cet esclavage (même pour un travail aussi doux que l’arrosage facile,
pratiqué en deux minutes par quelques coups d’un outil dans les petits
remblais), cet esclavage ne vous semblera-t-il pas sauvage et féroce, ô
vous de France?
Je me rappelle mon indignation, lors de ma première venue au Sahara. Les
zaouïas de notre Sud français reçoivent toutes, de même, des Soudanais
parmi les présents de _ziara_. Elles les revendent, généralement du
reste à des bons maîtres. Que peut faire notre autorité, en un pays trop
différent du nôtre, où les serviteurs ne sont pas payés (ce qui les
rapproche singulièrement des esclaves) et où tellement familial est le
joug que les nègres eux-mêmes protestent contre les essais de
changement?...
Mais _ici_, pays indépendant, le trafic est libre; il s’exerce sur un
plus grand pied, jusque chez nous, et de la Tripolitaine au Maroc en
passant chez nous. L’oasis de Mozafrane, qui serait turque si les Turcs
avaient des organisations régulières n’est à personne qu’aux
Djazerti--et à Allah: le caractère sacré de la zaouïa empêcherait
d’ailleurs qu’on y contrôlât les agissements, pas plus que ses _trente
et une_ succursales parsemées dans les terres d’Islam. Cependant, je
crois pouvoir le penser (et Si-Kaddour le jure par la bénédiction de sa
tête!), cette chair d’ébène est traitée doucement; on la reçoit avec
cordialité: on la traite avec bonté; on ne la vend guère malgré elle,
soit aux pays d’Orient, soit au Maroc.
--Ya Sidi, je te l’ai dit voici longtemps et je te le redis: par le
tombeau de Sidi-Bou-Saad (Allah lui donne le bien éternel et le salut!),
ya Sidi, nos esclaves sont tous heureux!
Alors, me ramenant sous ma tonnelle, d’où j’apercevais les roses pâles
et les jasmins blancs et bleus, Si-Kaddour s’obstina longtemps aux
démonstrations de son axiome.
--Nous leur concédons, chaque fois qu’ils le méritent, le droit de se
racheter (_Ketaba_), et, naturellement, Sidi, ta suprême intelligence le
conçoit, ce droit entraîne l’autre droit d’avoir de l’argent et des
biens en propre. Nous conservons ici, de père en fils, ceux qui s’y
plaisent et nous sont attachés. Nous leur donnons des épouses, comme il
est prescrit au saint Koran: «Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés,
vos serviteurs probes à vos servantes: s’ils sont pauvres, Allah les
enrichira de sa grâce, car il est indulgent et miséricordieux»... Oui,
Sidi, nous les marions, et non pas pauvrement, mais convenablement, car
Dieu a dit aussi: «Donnez à vos esclaves quelque peu de ces biens que je
vous ai accordés.» Nous célébrons leurs unions par des réjouissances et
des repas, où les mets de choix sont servis en profusion. Barka pourra
même te raconter ce qui lui est advenu lors de ses troisièmes noces,
Sidi...
Un rire général parcourut les auditeurs (dont le nombre s’augmentait peu
à peu selon l’usage).
Évidemment Barka, par abus des bons ragoûts et des rôtis succulents,
avait dû montrer cette «ivresse des viandes», si curieuse, et dont les
effets cérébraux ressemblent à ceux de l’ivresse bachique, avec plus
d’exaltation.
--Ya Sidi Taleb! protestait le négro, par la sainteté de Sidi-Bou-Saad,
ne parle plus de cette histoire! Ya Sidi Taleb, la justice soit avec
toi! Ce n’était pas ma faute. Quand le ventre se sent rassasié, il dit à
la tête: «Chante!»...
Je ris à mon tour, et Barka finit par s’esclaffer. Mais Si-Kaddour
jugeait l’intermède suffisant. Il reprit:
--Nous leur donnons aussi d’autres fêtes, Sidi, que celles de leurs
noces. Il y avait à Mozafrane l’une de ces fêtes, justement, le soir de
ton arrivée (dont le Tout-Puissant soit remercié pendant des années
nombreuses!). Tu as vu, n’est-ce pas, Sidi, et depuis tu as revu le luxe
des serviteurs qui te souhaitèrent la bienvenue? Loué soit Allah! La
zaouïa des Djazerti suit les conseils du saint Prophète: «Nourrissez
votre esclave de votre nourriture, habillez-le de votre vêtement!»
Ici, le taleb fit une pause, car d’autres curieux survenaient encore, de
nouveaux beurnouss, et des voiles flottants de négresses. Un peu de
public ne le dérange évidemment pas, l’excellent Si-Kaddour.
--Le saint Prophète, ô Sidi, s’était beaucoup préoccupé de cette
question (Dieu lui accorde le salut le plus complet, à sa famille et à
tous les siens!). L’ange Djébril lui avait révélé: «Ne forcez pas vos
servantes à se prostituer pour vous procurer les biens passagers de ce
monde, si elles désirent garder leur pudicité.» Et lui-même
recommandait: «Pardonne à ton esclave, non pas sept fois, mais
septante-sept fois par jour.»--«Ne dis jamais: mon esclave, car nous
sommes tous esclaves d’Allah. Dis: mon serviteur ou ma servante.»--Et le
docte Sidi-Khelil nous recommande la même chose, et de nous lever la
nuit plutôt que de déranger l’esclave qui dort... Du reste, Sidi, tu
peux le constater: sauf pour des explications à ta noble et louable
curiosité, je ne donne jamais le nom d’esclave à aucun de ceux-là, ni au
gardien des abeilles, ni au cheikh de l’eau qui n’est point encore
affranchi, ni à Djouba que voilà, grand chasseur devant Allah et le
Prophète, et _chaouch_ du grand oukil... Et je le donne encore moins à
celles-ci. Le salut sur vous, ô mes filles!...
--Le salut sur toi, Sidi Taleb!
--Comment vas-tu? Comment vas-tu?
--Bien. Loué soit Allah! Et toi?
--Bien. Et vous?
--Bien...
--Bien...
--Bien...
* * * * *
Zouïna, seconde épouse de Barka, se trouvait parmi ces femmes avec les
petits enfants roses, accompagnés ce soir d’un autre jeune garçon de six
ou sept ans, au teint pâle et mat, très clair également...
--Ya Sidi Taleb, fit Zouïna, c’est moi qui les promène aujourd’hui comme
ces jours derniers, parce qu’Amar, leur nègre, ne se guérit pas. Il
paraît bien malade, Sidi!
Si-Kaddour écoutait, ordonnait des remèdes empiriques, compatissant et
attentif. Je l’aime ainsi quand il parle d’abondance, étant privé de ses
bouquins. Il a l’air d’un savant modeste, d’un vieux médecin de campagne
qui serait curé--et par le fait ma comparaison (en dépit du beurnouss
blanc et de la corde de chameau) n’est pas stupide autant qu’elle en a
l’air. La religion musulmane ne connaît d’autres «officiants» que ces
_tolbas_ ou _eulémas_, élevés peu à peu aux hiérarchies du culte, comme
des fonctionnaires, mais sans qu’aucun sacrement vienne marquer de son
sceau leur acquis théologique. Celui qui sait prier conduit la prière.
Celui qui se croit vertueux professe la vertu. Et cependant, nulle race
ne sent davantage le besoin du prêtre tel que nous le concevons... D’où,
selon moi (à côté d’autres motifs), l’élan perpétuel du croyant vers
tout ce que le miracle ou le charlatanisme nimbe d’une auréole sacrée,
d’un caractère super-humain: fakirs, derviches, marabouts, grands
chériffs...
Mais voilà bien des digressions, et Si-Kaddour déteint sur moi... En ce
moment, il disait à Zouïna:
--Qu’Amar prenne patience, ô ma fille. Lorsqu’un homme est malade plus
de trois jours, ses péchés lui sont remis. Dieu ordonne à l’ange de
gauche: «Cesse d’inscrire ses mauvaises actions», et à l’ange de droite:
«Inscris ses bonnes actions plus belles qu’elles ne sont»...
Puis, attirant les petits enfants entre ses genoux vénérables, il
s’enquit de leur sagesse; mais les rapports, hélas, hélas, accusaient de
la désobéissance envers Zouïna, trop faible, et de la dissipation.
--Ya Sidi Taleb, Kérah la petite a griffé Mesroud, et Taïeb a touché aux
fleurs des jardins. Il a cueilli une grappe de _sem-sem_, du poison! Ta
servante lui répète, Sidi, qu’un djinn le prendra s’il recommence, et le
coupera en morceaux, ou l’emportera mourir de faim et de soif au Désert!
Taïeb baissait le cou, cachait ses mains dans les plis de sa gandoura de
soie verte, brochée d’argent. Il écoutait la semonce, pas bien
cruelle--car envers la petite enfance arabe, si chérie que le sentiment
de tendresse va parfois jusqu’aux vices odieux, les punitions se font
aimables, bénévoles.
--O Taïeb, ô mon fils très beau! Ne sais-tu pas qu’il faut ne toucher à
rien, et craindre le courroux d’Allah qui ne dort ni ne rêve? Ne sais-tu
pas qu’il surveille tout? Écoute la sourate du saint Koran, écoute:
«Dieu connaît les méchants. Il a les clefs des choses même cachées, lui
seul les garde. Il n’y a pas un seul grain dans les ténèbres de la
terre, ni au soleil un brin vert ou desséché qui ne soit écrit dans le
Livre Évident.»
L’autre garçon écoutait aussi, l’air candide et narquois ensemble, tout
fier en une robe violette d’où passait un vêtement de dessous bleu ciel.
Et vraiment ils étaient jolis, ces mioches, intéressants--y compris la
trop jeune Kérah, la dorée. Ils avaient des bouches dédaigneuses, et des
yeux de lumière et de velours. Ils semblaient des anges. Jamais je
n’aurais pu croire, si je n’en avais eu l’intense souvenir, que ce petit
Taïeb, l’autre jour, se transfigurait de joie quand on parlait des
Khouan sacrifiés pour sauver le Maître. Jamais je n’aurais pu croire
qu’un rêve cruel dormît derrière ces prunelles innocentes, et
s’éveillerait un jour pour cueillir des vies humaines, avec la même
désinvolture que ce soir des fleurs de _sem-sem_... L’air était si
berceur, l’heure si ingénue... L’apaisement régnait sans partage sous ma
tonnelle et dans les jardins...
--Ya Sidi, m’expliquait le taleb; ce beau Taïeb et Kérah la petite sont
à Si-Ahmed-ould-Djazerti, celui qui t’a souhaité la bienvenue, Sidi, le
propre neveu de notre grand chériff (que Dieu veuille nous le ramener
bientôt et en bonne santé!). Et cet autre, Mesroud, est le fils du
khalifah, de famille très noble. Ce sont de précieux bijoux parmi
beaucoup de bonnes pierres--parmi le grouillement d’enfants dont est
bénie la zaouïa!
Et comme Taïeb (ben-Ahmed-ould-Djazerti) venait de trouver une
sauterelle, d’une nuance pareille à la gandoura verte qui marquait sa
ligne sainte et sa descendance du Prophète, Si-Kaddour discourut encore,
alternant avec l’esclave Djouba, «grand chasseur devant Allah». Et le
vieux théologien, et la brute à l’œil farouche rassemblaient ainsi leurs
bons efforts, pour instruire et pour amuser ces petits enfants...
--Ya Taïeb! ya Mesroud! ya Kérah! Voyez le petit soldat portant la
couleur sacrée! Il est seul, en reconnaissance. Car la saison n’est pas
où les sauterelles arrivent par troupes, soit pour dévorer et punir,
chez ceux qui cultivent, soit pour nourrir et récompenser, chez ceux qui
n’ont que leurs chameaux et leurs tentes, et font d’elles un aliment
succulent...
--Ya Taïeb! ya Mesroud! Un jour un parent du Prophète lui présenta l’une
de ces sauterelles, et lui demanda quels mots formaient les fines
arabesques dans la gaze de ses ailes, voyez, ici. Et le Prophète lut
distinctement: «La illah ill’ Allah! Nous sommes les armées du Dieu
Unique. Nous pondons chacune quatre-vingt-dix-neuf œufs. Et nous sommes
si innombrables que, si nous en pondions cent, nous dévasterions
l’univers entier.» Alors Notre-Seigneur Mohammed, effrayé de ce qu’il
avait lu, s’écria: «O Seigneur des mondes, liez-leur la bouche pour
préserver de leurs dents la nourriture des musulmans!» Et, depuis, ces
simples paroles écrites sur un papier, et jetées ensuite dans les
cultures, suffisent à les protéger de la morsure des sauterelles...
Taïeb battait des mains; il riait. Il riait comme il avait ri en pensant
au sang de délices, au sang vermeil, fumant et frais qui faisait
glou-glou, tombant d’une terrasse aux murs clos. Et la sauterelle
s’envolait, sautait--ffffrrr--et les cris joyeux des enfants signalaient
ses escapades.
--Est-il véritable, Sidi Taleb, que les sauterelles disparaîtront quand
le Maître de l’Heure viendra?
Cette demande provenait de Bou-Haousse, toujours prêt à s’introduire
sans qu’on l’en prie dans n’importe quelle conversation.
--C’est véritable, ô mon fils. La sauterelle a été créée avec le reste
du limon qui servit à créer l’homme. Elle disparaîtra donc un peu avant
l’homme, et ce sera l’un des signes... Alors les temps seront proches...
Il y aura d’autres signes encore. Les mules seront fécondes. Les brebis
enfanteront des œufs. On verra des gens défunts se promener sur des
chevaux pâles, et en une seule nuit les fils des hommes grandiront de
quinze coudées. Oh! oui, par Allah Puissant, alors les temps seront
proches...
Ils avaient tous blêmi de façon surprenante. Mais leurs yeux
étincelaient, comme d’une ardeur de néant. Et les deux petits garçons,
serrant en leurs doigts la sauterelle, écoutaient ce mot de _Maître de
l’Heure_ par quoi le monde d’Islam a sans cesse un battement de cœur:
c’est l’espoir de la destruction qui l’empêche de s’enlizer dans
l’abandon de toute chose... Et à mon tour je m’informai, intéressé par
cette question--cette question qui nous a valu jadis en Algérie les
guerres de Mohammed-ben-Abdallah, et les insurrections de 1870, de 1881,
sans compter de moins anciens troubles.
--Dis-moi, taleb? Le Maître de l’Heure ne doit-il pas précéder de
quelques années le Jour de la Rétribution, du suprême Jugement?
La pâleur de Si-Kaddour s’anima d’un peu de rouge brique et ses lèvres
s’agitèrent pour me complimenter, comme il sied:
--Ya Sidi! par la bénédiction de Celui qui t’a donné tant de mérites, la
science est avec toi! Oui, Sidi, l’Heure, c’est le dernier Jugement; et
le Maître qui viendra, ce sera le Mahdi, le Messie, le Victorieux qui
purifiera la terre de ce qui ne sera pas croyant, avant qu’elle ne
retourne en poudre. Il aura à soutenir ensuite la lutte avec le Deddjal,
un démon fait homme, que vous autres Roumis appelez l’Antéchrist... Et
il soumettra également la «Bête», la terrible Bête qui doit sortir d’une
mosquée, et qui tiendra, pour les formes extérieures, du taureau, de
l’éléphant, du lion, du cerf et de l’autruche. Et cette bête formidable
aura septante-sept coudées de long... Le Maître de l’Heure subjuguera le
monstre, Sidi. Il lui donnera à porter le bâton de Moïse et le sceau de
Salomon. Et ceux qui seront touchés du bâton resplendiront soudain de
blancheur. Et ceux qui recevront l’empreinte du sceau auront le visage
tout de charbon... Une voix leur criera de l’abîme: «Réprouvés!
Réprouvés!»...
Un frisson parcourut encore les êtres simples et violents dont
s’entourait mon fauteuil.--Un vol noir des sansonnets de l’oasis passa,
dans un grand bruit d’ailes imitant le cliquetis de la grêle. Et tous
regardaient le présage, sans remuer, sans parler.
--Le Maître de l’Heure, reprit lentement Si-Kaddour, sera issu d’une
famille sainte. Mais nul ne sait quand l’Heure viendra...
Les yeux hagards, les yeux illuminés du taleb et de ses disciples la
voyaient, _l’Heure_. Plus loin que les sables arides, plus loin que les
monts lointains, ils voyaient la Dévastation menée par leur chef et leur
cheikh, par le descendant de l’Illustre, par le détenteur de la
_baraka_ divine, de l’intercession, de l’étincelle et de la
compétence--Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-
Saad-ed-Djazerti.
Cependant la fraîcheur tombait sur la terre et sur nous, dans le jardin
tranquille.
Et les fleurs embaumaient, et les palmiers se chuchotaient des
tendresses, et les petits enfants riaient de nouveau parce que
l’histoire était achevée, et que la sauterelle recommençait à bondir
parmi la suavité du soir enchanteur...