9 octobre.

Depuis que me revoici _persona grata_--mieux, _gratissima_--je reçois

visites sur visites. Même la masse des talebs (plus correctement au

pluriel _tolba_), même les fonctionnaires secondaires ont voulu me

présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux politesses des trois

mokaddèmes, ceux qui l’autre jour apportèrent la lettre du grand

chériff. Or, j’ai pris tout récemment les mokaddèmes en horreur;

j’essayai d’éviter la corvée. Mais _ils_ sont arrivés, quasi dès

l’aurore, me relancer jusque dans ma chambre aux poutrelles vertes. Ils

sont restés longtemps, longtemps, de tasse de thé en tasse de thé, pour

tromper, je crois, leur ennui: car ils doivent s’ennuyer, étant

personnellement d’assez ennuyeux bonshommes...

--Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, aucun Roumi que nous

ayons vu ne peut t’être comparé! Daigne jeter tes yeux savants sur notre

_idjeza_!

L’_idjeza_, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme mystique,

généralement en forme de lettre générale, de «pastorale» adressée par le

cheikh suprême aux fidèles _khouan_. C’est l’investiture du mokaddème,

sa force et sa puissance.

--Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza!

Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi, avec ses lunettes. Il y

eut un échange, un assaut de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis

il réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré d’un étui d’argent

doublé de cuir rouge. Les bords de la feuille étaient jaunis, voire

salis. Les majuscules peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de

l’aspect du plus vénérable grimoire--et cependant, d’après la date

musulmane--année 1317--il n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901

de notre comput.

Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique,--éloges du

mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du

Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-

Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti--unique communication entre

le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas. Car si beaucoup

viennent à la zaouïa pour contempler les traits du chériff, combien de

fidèles obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent de leurs

biens même, n’auront jamais de lui que les mots de cette circulaire,

épelés par le mokaddème aux réunions de fidèles lors des lointaines

tournées? Et ces pauvres gens baiseront ce parchemin--c’est pour cela

qu’il est si malpropre.--Ignorants, ils regarderont comme un petit

lambeau du ciel ce grimoire de plus en plus confus, et ce sceau de

Sid’Amar presque effacé...

--O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour, le bonheur est

ineffable de porter aux _khouan_ la Parole des Saints, et de leur ouvrir

la Voie divine que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée!

Tous, le taleb et les trois autres, roulent des yeux béats:

--Demeurer purs dans la Voie, et y progresser, tout est là. Le reste

n’est qu’un excrément de sauterelle!

--Par la Mecque et Médine, c’est vrai!

Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent chez moi. Ils délaissent

la Voie. Ils m’aspergent de la rosée des éloges qui m’exaspèrent.

--Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel. Tu comprends les choses

avant qu’on ne les explique. Par Allah, tu es homme immense!

En tous cas, immense était mon désir de les mettre dehors...

* * * * *

Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je partis à la promenade.

Mais je songeais encore à ces assommants mokaddèmes en passant devant

les noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries du métal, à

la sellerie,--à tout ce que nécessitent l’armement et la gloriole d’une

garde considérable et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux, s’en

retournant si loin...

Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant près des pèlerins

mêmes, sur la place des Caravanes. La largeur de mon fauteuil, peu

idoine à celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser ce grand

espace plein de chaude poussière, ouvert sur un de ses quatre côtés,--la

seule cour de la zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou

familialement gaie. Et cependant, ceux qui descendent là (généralement

des marchands enrichis) sont de pieux _khouan_. Ils comptent trouver aux

saints tombeaux la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable: et

l’attente de ce bonheur proche fait vibrer dans leurs regards une

suprême volupté d’espoir... soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle

en somme, de donner et de se donner.

Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans cesse arrivant de bons

vouloirs, de croyances et de richesses. Il regarde approcher au pied de

la dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de chameaux égrenés

comme les perles d’un chapelet noir. Et c’est bien un chapelet de

cadeaux et de prières, d’hommages et de dévouements. Il est multiple; il

rayonne sur divers points. Il rattache au reste du monde ce Mozafrane

bâti dans les sables... Les biens matériels arrivent par lui. Et par lui

s’en retournent les biens spirituels: souvenirs d’extase, lettres pour

les chefs, mandements (_risala_) pour les fidèles qui ne purent

venir,--trésors nous paraissant duperie, et ne l’étant pas vraiment,

puisqu’ils versent dans des âmes frustes quelques gouttes d’eau

délicieuse, un idéal selon leurs goûts, le rêve des actions sanglantes

et la suprême illusion des Paradis entrevus.

Mes mokaddèmes de ce matin,--toujours, toujours eux!--s’agitaient à

travers la place des Caravanes. Ils étourdissaient de paroles certains

pèlerins de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici le grand

chériff, le détenteur de la bénédiction, de la _baraka_ djazertique.

Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important--malgré mon mauvais

vouloir, je m’en rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers le

monde musulman (et dont beaucoup sont fixés parmi les populations

groupées), jouent de surplus un rôle social,--principalement aux pays

_roumis_. Nous n’avons pas su voir cela chez nous... Nous avons enlevé à

nos _douars_, en Algérie, la justice selon le code arabe. Alors, chaque

fois qu’il le peut, notre indigène prend secrètement comme arbitre le

mokaddème de son «Ordre», non seulement dans les différends de justice

civile, mais dans une foule de cas criminels, inconnus de notre police.

Combien de fois un meurtre dénommé mort naturelle n’est-il pas ainsi

puni et réglé, en dehors de nous, par l’ancien tarif de la _dia_, les

cent chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang fixé au

Koran,--tarif qui d’ailleurs se hausse ou se baisse suivant les

fortunes, suivant les tribus...

Mais cependant, ma conviction de leur importance n’allait pas jusqu’à me

rendre sympathiques les trois messagers. Je préférai voir plus loin des

trafiquants qui faisaient halte, une caravane de commerce allant du

Caire à Tombouktou, et que protège pour l’instant une escorte de Touareg

aux sombres voiles... Ces honorables pirates, garants moyennant

redevance de la sécurité toute relative des marchandises et des

marchands, étaient allés prendre à Mourzouk ce gros convoi. Quinze cents

chameaux! Les bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri.

Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis s’échappaient,

allongeant leurs grandes pattes au sabot spongieux, qui se pose

mollement sur le sol.

--Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi! m’instruisait Barka. Et

les autres également, ceux pour montures. Il y a là de belles

marchandises! Le roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer.

Et Barka s’exaltait, hilare--à ce point qu’il poussait tout de travers

mon fauteuil. Le taleb, sous ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté

les faits et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement

hiératiques en leurs draperies de coton bleu noir.

--O Si-Kaddour!

--Plaît-il, Sidi? Que ta haute bonté m’excuse...

--Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa? En voici là-bas qui

baisent l’épaule du grand Oukil.

Je criais cette question, heureux encore de pouvoir me faire comprendre

parmi le vacarme indicible des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en

fut. Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment, d’ailleurs,

puisque cette caravane-là n’était point d’offrandes pour la zaouïa).

--Les Touareg, Sidi, ces «gens du voile», se disent nos fidèles un jour

et non pas le lendemain, selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive

que nous pouvons les employer, les jeter contre nos ennemis, puis à

d’autres périodes ils nous désobéissent et nous narguent. Famille de

Chitanes!... Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi: mais ce devaient

être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les firent sept fois

musulmans. Entre chaque conversion, ils redevenaient autre chose,

païens, idolâtres même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la Mecque,

les misérables, ils affectent des mines croyantes; cependant--ma bouche

hésite à raconter ce sacrilège--ils se plaisent, Sidi, à souiller

d’excréments les saints souvenirs!...

Ici (hasard ou indignation?) les tonitruances des chameaux redoublèrent.

Si-Kaddour ne put ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats:

--Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi, de recevoir de nous le

cousscouss et le gîte, et de nous confier leur argent qu’ils reprendront

au retour, le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi en notre

probité. Ah, ah, ah, ah!... Ces mécréants, malgré leurs attaques

fréquentes de nos troupeaux, daignent nous regarder comme probes, ah,

ah, ah ah!... comme incapables de nous rembourser nous-mêmes sur leurs

_douros_...

--Mais ils vous donnent la _ziara_, pourtant, taleb.

--Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une _ziara_ superbe!... du

millet sauvage!... un chameau galeux qui ne peut plus marcher! une lance

qui ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire!... Belle ziara, ah,

ah, ah, ah!

La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai

laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans

les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins

(les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar-

ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, le

grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant Bou-Haousse, gourmandant

Barka qui ne pouvaient se décider à tourner mon véhicule dans la

direction commandée, je suis rentré chez moi--pourquoi?--de très

mauvaise humeur.

Islam saharien · 第 35 / 103 题