Depuis que me revoici _persona grata_--mieux, _gratissima_--je reçois
visites sur visites. Même la masse des talebs (plus correctement au
pluriel _tolba_), même les fonctionnaires secondaires ont voulu me
présenter leurs respects. Et j’ai subi jusqu’aux politesses des trois
mokaddèmes, ceux qui l’autre jour apportèrent la lettre du grand
chériff. Or, j’ai pris tout récemment les mokaddèmes en horreur;
j’essayai d’éviter la corvée. Mais _ils_ sont arrivés, quasi dès
l’aurore, me relancer jusque dans ma chambre aux poutrelles vertes. Ils
sont restés longtemps, longtemps, de tasse de thé en tasse de thé, pour
tromper, je crois, leur ennui: car ils doivent s’ennuyer, étant
personnellement d’assez ennuyeux bonshommes...
--Ya Sidi, par la bénédiction de Sidi-Bou-Saad, aucun Roumi que nous
ayons vu ne peut t’être comparé! Daigne jeter tes yeux savants sur notre
_idjeza_!
L’_idjeza_, je l’ai déjà noté, je crois, c’est le diplôme mystique,
généralement en forme de lettre générale, de «pastorale» adressée par le
cheikh suprême aux fidèles _khouan_. C’est l’investiture du mokaddème,
sa force et sa puissance.
--Daigne jeter tes yeux savants sur notre idjeza!
Si-Kaddour venait justement d’entrer chez moi, avec ses lunettes. Il y
eut un échange, un assaut de louanges entre les mokaddèmes et lui. Puis
il réclama l’honneur de me lire ce parchemin, tiré d’un étui d’argent
doublé de cuir rouge. Les bords de la feuille étaient jaunis, voire
salis. Les majuscules peintes s’effaçaient. Rien n’y manquait de
l’aspect du plus vénérable grimoire--et cependant, d’après la date
musulmane--année 1317--il n’est pas bien vieux. Cela correspond à 1901
de notre comput.
Et j’écoutais le taleb déchiffrer cette prose dithyrambique,--éloges du
mokaddème, éloges de la confrérie, éloges du cheikh avant tout, du
Maître des Maîtres, du Pôle incomparable Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-
Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti--unique communication entre
le pouvoir d’en haut et les humbles âmes d’en bas. Car si beaucoup
viennent à la zaouïa pour contempler les traits du chériff, combien de
fidèles obscurs qui travaillent pour lui, qui se dépouillent de leurs
biens même, n’auront jamais de lui que les mots de cette circulaire,
épelés par le mokaddème aux réunions de fidèles lors des lointaines
tournées? Et ces pauvres gens baiseront ce parchemin--c’est pour cela
qu’il est si malpropre.--Ignorants, ils regarderont comme un petit
lambeau du ciel ce grimoire de plus en plus confus, et ce sceau de
Sid’Amar presque effacé...
--O Sidi Mokaddème, s’écrie mon vieux Si-Kaddour, le bonheur est
ineffable de porter aux _khouan_ la Parole des Saints, et de leur ouvrir
la Voie divine que le Sublime Sidi-Bou-Saad a tracée!
Tous, le taleb et les trois autres, roulent des yeux béats:
--Demeurer purs dans la Voie, et y progresser, tout est là. Le reste
n’est qu’un excrément de sauterelle!
--Par la Mecque et Médine, c’est vrai!
Mais ils songent tout à coup qu’ils se trouvent chez moi. Ils délaissent
la Voie. Ils m’aspergent de la rosée des éloges qui m’exaspèrent.
--Ya Sidi, ton esprit est vaste comme le ciel. Tu comprends les choses
avant qu’on ne les explique. Par Allah, tu es homme immense!
En tous cas, immense était mon désir de les mettre dehors...
* * * * *
Et dès qu’ils y furent (de bon gré toutefois), je partis à la promenade.
Mais je songeais encore à ces assommants mokaddèmes en passant devant
les noirs repaires de la huitième cour, vouée aux industries du métal, à
la sellerie,--à tout ce que nécessitent l’armement et la gloriole d’une
garde considérable et les besoins de pèlerins, bien plus nombreux, s’en
retournant si loin...
Et j’y songeais toujours, malgré moi, en arrivant près des pèlerins
mêmes, sur la place des Caravanes. La largeur de mon fauteuil, peu
idoine à celle des ruelles, m’oblige chaque jour à traverser ce grand
espace plein de chaude poussière, ouvert sur un de ses quatre côtés,--la
seule cour de la zaouïa qui ne paraisse point recueillie, ou
familialement gaie. Et cependant, ceux qui descendent là (généralement
des marchands enrichis) sont de pieux _khouan_. Ils comptent trouver aux
saints tombeaux la joie mystique absolue, c’est-à-dire l’Introuvable: et
l’attente de ce bonheur proche fait vibrer dans leurs regards une
suprême volupté d’espoir... soutenue par l’ivresse tout arabe, si belle
en somme, de donner et de se donner.
Mon taleb aime à s’attarder parmi ce flot sans cesse arrivant de bons
vouloirs, de croyances et de richesses. Il regarde approcher au pied de
la dune blonde, qui rosit sous le soleil, les files de chameaux égrenés
comme les perles d’un chapelet noir. Et c’est bien un chapelet de
cadeaux et de prières, d’hommages et de dévouements. Il est multiple; il
rayonne sur divers points. Il rattache au reste du monde ce Mozafrane
bâti dans les sables... Les biens matériels arrivent par lui. Et par lui
s’en retournent les biens spirituels: souvenirs d’extase, lettres pour
les chefs, mandements (_risala_) pour les fidèles qui ne purent
venir,--trésors nous paraissant duperie, et ne l’étant pas vraiment,
puisqu’ils versent dans des âmes frustes quelques gouttes d’eau
délicieuse, un idéal selon leurs goûts, le rêve des actions sanglantes
et la suprême illusion des Paradis entrevus.
Mes mokaddèmes de ce matin,--toujours, toujours eux!--s’agitaient à
travers la place des Caravanes. Ils étourdissaient de paroles certains
pèlerins de marque, qui sont déçus de ne point trouver ici le grand
chériff, le détenteur de la bénédiction, de la _baraka_ djazertique.
Le rôle de ces mokaddèmes est vraiment important--malgré mon mauvais
vouloir, je m’en rends compte. Leurs semblables, nombreux à travers le
monde musulman (et dont beaucoup sont fixés parmi les populations
groupées), jouent de surplus un rôle social,--principalement aux pays
_roumis_. Nous n’avons pas su voir cela chez nous... Nous avons enlevé à
nos _douars_, en Algérie, la justice selon le code arabe. Alors, chaque
fois qu’il le peut, notre indigène prend secrètement comme arbitre le
mokaddème de son «Ordre», non seulement dans les différends de justice
civile, mais dans une foule de cas criminels, inconnus de notre police.
Combien de fois un meurtre dénommé mort naturelle n’est-il pas ainsi
puni et réglé, en dehors de nous, par l’ancien tarif de la _dia_, les
cent chameaux pour la vie d’un homme, le prix du sang fixé au
Koran,--tarif qui d’ailleurs se hausse ou se baisse suivant les
fortunes, suivant les tribus...
Mais cependant, ma conviction de leur importance n’allait pas jusqu’à me
rendre sympathiques les trois messagers. Je préférai voir plus loin des
trafiquants qui faisaient halte, une caravane de commerce allant du
Caire à Tombouktou, et que protège pour l’instant une escorte de Touareg
aux sombres voiles... Ces honorables pirates, garants moyennant
redevance de la sécurité toute relative des marchandises et des
marchands, étaient allés prendre à Mourzouk ce gros convoi. Quinze cents
chameaux! Les bêtes, agenouillées, rugissaient leur singulier cri.
Plusieurs se relevaient, çà et là, d’une saccade, puis s’échappaient,
allongeant leurs grandes pattes au sabot spongieux, qui se pose
mollement sur le sol.
--Tu les entends jusque dans la plaine, Sidi! m’instruisait Barka. Et
les autres également, ceux pour montures. Il y a là de belles
marchandises! Le roi Salomon lui-même ne saurait les dénombrer.
Et Barka s’exaltait, hilare--à ce point qu’il poussait tout de travers
mon fauteuil. Le taleb, sous ses lunettes, surveillait d’un air dégoûté
les faits et gestes des hommes armés de lances, si bizarrement
hiératiques en leurs draperies de coton bleu noir.
--O Si-Kaddour!
--Plaît-il, Sidi? Que ta haute bonté m’excuse...
--Si-Kaddour, ces Touareg sont-ils donc Djazertïa? En voici là-bas qui
baisent l’épaule du grand Oukil.
Je criais cette question, heureux encore de pouvoir me faire comprendre
parmi le vacarme indicible des dromadaires, bêtes tapageuses s’il en
fut. Et Si-Kaddour aussi me cria sa réponse (négligemment, d’ailleurs,
puisque cette caravane-là n’était point d’offrandes pour la zaouïa).
--Les Touareg, Sidi, ces «gens du voile», se disent nos fidèles un jour
et non pas le lendemain, selon leurs intérêts ou leur caprice. Il arrive
que nous pouvons les employer, les jeter contre nos ennemis, puis à
d’autres périodes ils nous désobéissent et nous narguent. Famille de
Chitanes!... Ils ont été chrétiens autrefois, Sidi: mais ce devaient
être de bien mauvais chrétiens. Nos khalifes les firent sept fois
musulmans. Entre chaque conversion, ils redevenaient autre chose,
païens, idolâtres même. Parfois, aujourd’hui, ils s’en vont à la Mecque,
les misérables, ils affectent des mines croyantes; cependant--ma bouche
hésite à raconter ce sacrilège--ils se plaisent, Sidi, à souiller
d’excréments les saints souvenirs!...
Ici (hasard ou indignation?) les tonitruances des chameaux redoublèrent.
Si-Kaddour ne put ajouter qu’une petite phrase entre deux éclats:
--Les Touareg sont trop heureux, vois-tu, Sidi, de recevoir de nous le
cousscouss et le gîte, et de nous confier leur argent qu’ils reprendront
au retour, le sauvegardant ainsi des mauvais coups. Ils ont foi en notre
probité. Ah, ah, ah, ah!... Ces mécréants, malgré leurs attaques
fréquentes de nos troupeaux, daignent nous regarder comme probes, ah,
ah, ah ah!... comme incapables de nous rembourser nous-mêmes sur leurs
_douros_...
--Mais ils vous donnent la _ziara_, pourtant, taleb.
--Excuse, ô Sidi, si je ne puis qu’en rire. Une _ziara_ superbe!... du
millet sauvage!... un chameau galeux qui ne peut plus marcher! une lance
qui ne vibre pas, et dont ils ne savent que faire!... Belle ziara, ah,
ah, ah, ah!
La voix du vieux devenait rauque, et d’ironie et d’enrouement. J’ai
laissé ce brave homme retrouver ses mokaddèmes, se joindre là-bas, dans
les angles pieux, à leurs bons conseils, persuader aux gros pèlerins
(les vrais, les généreux) d’attendre à Mozafrane le retour de Sid’Amar-
ben-Mohammed-ben-el-Aïd-ben-Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, le
grand chériff sublime et vénéré. Puis, grondant Bou-Haousse, gourmandant
Barka qui ne pouvaient se décider à tourner mon véhicule dans la
direction commandée, je suis rentré chez moi--pourquoi?--de très
mauvaise humeur.