Ce ne sera pas encore pour cette fois-ci... (Je parle de mon
assassinat.) Car tout est modifié, tout est retourné, avec cette
soudaineté arabe qui suffoque et déconcerte. La lune de miel a
recommencé entre les Djazerti et moi... Et la zaouïa entière me témoigne
par des sourires la joie qu’elle prend à ces tendresses... On me gâte,
on me flatte, on me câline, on m’aime. Que dis-je? On m’adore. Et Barka
le négro, prolixe et gai derechef, ne me sert plus qu’à genoux.
Ne supposez pas que je plaisante: jamais je n’en eus moins envie. La
gravité du danger pèse davantage, après, sur moi. Ma sensation ressemble
un peu à celle de l’innocent qu’un pouvoir supérieur gracie, et à qui
reste la rancœur d’avoir été condamné...
--Ya Sidi, loué soit Allah! me répète Bou-Haousse dans les coins.
Mon vieux taleb, depuis cette saute de la girouette, a rajeuni de dix
ans. Lui également murmure: «Loué soit Allah!» Et ses discours
mentionnent, comme par hasard, la survenue de trois _mokaddèmes_ arrivés
du Sud avec un gros de cavaliers. Ils ont apporté une lettre du puissant
chériff en personne, Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-Taïeb-ben-
Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, lequel à petites journées revient du Tchad à
Mozafrane. C’est clair. Même un enfant de cinq ans comprendrait la
relation entre les nouveaux procédés qu’on déploie pour moi et les
ordres reçus du Maître, dont la politique aura subitement orienté du
côté «France», sans qu’on sache comment ni pourquoi.
Oui, c’est limpide. Aussi ne m’explique-t-il rien, le brave Si-Kaddour.
Il me tait son apaisement comme il a tu ses alarmes; ses bons yeux tout
ridés me regardent sous les grosses lunettes de corne. Il sent que j’ai
deviné la cause des attitudes actuelles et _que je sais qu’il le sait_.
Cela suffit. «Loué soit Allah!»
Inutile d’insister. Jusqu’à mon retour aux pays français, je
n’apprendrai rien de plus[9]:
Loué soit Allah!
[9] Ce que j’appris lors de ce retour, ce fut (on l’a deviné
certainement) le conflit entre la France et la Porte, et le départ
éclatant de notre ambassadeur, au sujet de l’affaire des quais et
des créances à régler. Ce départ de M. Constans, fantaisistement
déformé, eut un immense retentissement dans toute l’Afrique
musulmane du Nord. Même à Blidah, la petite cité des oranges et des
roses, à deux pas d’Alger, l’effervescence des indigènes fut si
forte qu’on dut prendre des mesures spéciales: saisie des
portraits du sultan dans les cafés maures--défense de
rassemblements--patrouilles de nuit--augmentation de la garnison. On
parla même d’état de siège. Je cite ce fait, en plein centre
civilisé, pour mieux faire comprendre l’émoi qui troubla les milieux
plus lointains.
Naturellement, le khodjah-chef, le beau Si-Hassan-ben-Ali, n’a pas été
le dernier à venir me faire sa cour, et à m’offrir toute la zaouïa, et
ses habitants, y compris sa propre vie.
--Si quelque péril éclatait (Allah nous en garde!) nous serions
ensemble, Sidi. Je mourrais, non point à côté de toi, mais devant toi.
Et cela bien débité, sans trop d’emphase, les doigts légèrement dirigés
du côté du cœur. Aucun ridicule ne peut atteindre ce jeune homme si
noble d’allures, dont les grandes ambitions s’appuient sur tant
d’habileté que, parti de rien, il a su peu à peu se rendre indispensable
au fonctionnement de la Confrérie, en tenir dans sa main presque tous
les rouages secrets...
--A demain, Sidi! Pour le moindre de tes désirs ne crains pas de me
troubler: mon sommeil t’appartient comme ma veille. Adieu! Je te laisse
avec le bien!
Il me laissait en réalité dans la compagnie de Si-Kaddour, sous la
tonnelle, parmi le charme de l’heure tiède d’après-midi. Ah! qu’il
n’aime guère Si-Hassan, mon fidèle taleb, et que sa grimace en dit long
là-dessus... Il secouait la tête dans son voile blanc, et il ajouta très
grave, convaincu, triomphant et peiné:
--O Sidi, crois-moi: les hypocrites cherchent à tromper Dieu même!
J’essayai de mettre en relief (peut-être par amusement) les qualités de
celui qu’on incriminait ainsi sans le nommer, ses talents de khodjah,
son affection pour les Djazerti. Mais la vieille tête obstinée hochait
plus fort--jusqu’à déranger le bel agencement de la corde de chameau,
enroulée de frais. Elle marmottait le proverbe local:
Aie confiance en tes amis et ferme la porte.
Évidemment, les Djazerti ne ferment pas assez leur porte, selon
Si-Kaddour.
--Ya Sidi, il y a du goudron de plusieurs sortes dans des outres
pareilles. Le Sublime Sidi-Bou-Saad (Dieu prolonge sa félicité!), le
vénéré fondateur de l’Ordre, possédait plusieurs amis, lui, comme,
hélas! n’en ont pas ses descendants... Quatre surtout, si pieux, si
fidèles, si dévoués, que chacun d’entre eux mérita le titre honorifique
de _khalifah_... Et leur sainteté personnelle se reversait en gloire sur
leur ami, père et maître, le Sublime Bou-Saad-ed-Djazerti. Et tous
quatre sont restés célèbres par les miracles de leur vie. Je te citerai
Mesroud-el-Arbi, qui voyageait à travers les étoiles comme le chamelier
entre les touffes du Désert. Je te citerai Bachir-ben-Khéïr, surnommé
Bou-Maza, à cause d’une chèvre de tentation qu’il immola jusqu’à
septante-sept fois, et qui revenait toujours auprès de lui. Et
Abd-er-Rahim-es-Soufi, qui n’avait plus de corps terrestre depuis qu’il
avait trouvé l’extase, et dont la présence n’était révélée aux yeux de
ses disciples que par une perdrix miraculeuse. Cette perdrix seule le
voyait, et le suivait fidèlement partout. Allah soit loué pour toutes
ces choses!...
A ce moment, derrière le groupe compact formé par les serviteurs aux
écoutes, s’approchèrent deux négresses traînant par la main des petits
enfants, très roses, très blancs, richement vêtus de soie et de brocart
d’or, qu’elles promenaient à travers les jardins: un garçon de six à
sept ans, aux yeux de velours, et une très mignonne petite fille pouvant
avoir la moitié de cet âge. Si-Kaddour les salua de la main, sans
interrompre son discours.
--Il me reste à t’entretenir, Sidi, de Sliman-ben-Ahmed-el-Mokaddème,
dont l’attachement au chériff était exemplaire (Dieu lui accorde les
Célestes Jardins). Un jour, se sentant quelques doutes sur le réel
dévouement de certains disciples, Sliman-el-Mokaddème résolut d’éprouver
leur vertu. Il monta sur une terrasse entourée de murs élevés, et, par
une petite fenêtre, il prêcha. D’abord il rappela aux Djazerti la pure
doctrine de notre Ordre: «Quiconque obéit à son mokaddème obéit à son
cheikh le chériff, et quiconque obéit à son cheikh obéit à Dieu et au
Prophète!» Ensuite il expliqua ceci: un ange du Seigneur l’avait appelé
en songe--et l’ange du Seigneur demandait le sang et la vie de vingt
fidèles pour sauver le «Maître»; et le sacrifice devait être prompt. Tu
suis bien mon discours, Sidi?
--Oui, taleb.
Les auditeurs, qu’on n’interrogeait pas, répondirent avec enthousiasme
(des jardiniers qui taillaient le jasmin bleu des massifs, et Barka,
Bou-Haousse, Abd-el-Khader; et les deux négresses et même le petit
garçon si rose et si blanc):
--Oui, Sidi-Taleb! oui, Sidi-Taleb! Continue, par Allah sur toi! _Zid!_
Continue! Gloire à Dieu qui créa ce mokaddème! Continue!...
Et, certes, il continua.
--Sauver la vie du Maître, la vie de son corps, et peut-être de son
esprit. Quel disciple véritable eût hésité plus d’une seconde?... Il y
eut pourtant de longues paroles échangées en bas, tandis que
Sliman-el-Mokaddème priait là-haut sur la terrasse: «Allah! Allah!»
Enfin, l’un des fidèles monta. La foule ne voyait rien à cause des murs.
Mais, après deux minutes d’attente, le sang coula en gros bouillons par
une gargouille; il coula, rouge et vermeil, beau comme le salut. Et les
_khouan_ s’écrièrent: «Loué soit Allah!»
Le petit enfant et les servantes, autant que les hommes, avaient les
yeux emplis d’allégresse à la pensée du beau sang rouge. Ils riaient.
Ils tiraient de ce vieux récit la volupté des carnages. Et le Désert,
qui guettait entre les jeunes arbrisseaux, semblait se repaître aussi,
et rire aussi...
--Loué soit Allah! Un second disciple monta sur la terrasse close, et
puis un autre, et puis un autre. Le sang tiède et pur tombait chaque
fois, par gros flots. Mais cela n’excita pas suffisamment les courages.
Sept disciples seulement se dévouèrent, Sidi, sept seulement, au lieu de
vingt qu’on demandait pour la vie du cheikh! Ainsi l’on put voir
clairement quels étaient les hypocrites parmi les disciples principaux,
parmi ceux qui criaient souvent: «Je suis corps et âme aux Djazerti!» Et
Dieu réunira ensemble les hypocrites et les idolâtres dans les
géhennes... Qu’ils soient brûlés!
L’assemblée, sous ma tonnelle, était d’un avis conforme, ne sachant pas
évidemment que ces anathèmes allaient vers le rusé, le beau khodjah
Si-Hassan-ben-Ali.
--Oui, Sidi-Taleb! Qu’ils soient brûlés! Qu’Allah-Puissant veuille
maudire la mémoire de leurs pères et le ventre de leurs mères! Que leur
religion soit un péché!
Mais le narrateur les congédiait:
--L’histoire est terminée. Allez, mes enfants, avec la paix. _Beslama!_
* * * * *
--O Sidi, fit le taleb dès que nous fûmes à peu près seuls, en vérité
Sliman-el-Mokaddème n’avait pas immolé les disciples: car le songe de
l’ange était un leurre. Oui, Sidi. Le mokaddème, instruit des savantes
gloses, connaissait bien ce principe du docte Sidi-Khelil: «Employez au
besoin le mensonge pour l’épreuve; l’artifice est béni de Dieu quand il
est dans un noble but.» Il avait donc transporté d’avance, secrètement,
sur sa terrasse aux murs élevés, vingt beaux moutons auxquels il lia la
bouche par crainte du bêlement de ces bêtes. Et le sang de ces moutons
égorgés coula par la gargouille. Tu le sais, plusieurs moutons même ne
servirent pas, tant sont immenses l’égoïsme et la pusillanimité des
hommes, créatures faites de mauvaise terre, de boue du chott... O Sidi,
qu’ils sont rares, les vrais amis!
Étrange morale. Étrange amitié, infligeant à ses élus des émotions si
désagréables qu’on gagne--je trouve--à se nommer franchement ennemi...
Et quand je dis: émotions! Peut-être davantage: car je ne suis pas bien
sûr que la seconde variante de l’anecdote du mokaddème soit la plus
exacte, ni que ces moutons sauveurs n’aient point été inventés, de tous
membres et de toute laine, par le bienveillant Si-Kaddour. Il aura voulu
calmer mon impression trop dramatique. «Le mensonge est béni de Dieu,
quand il est dans un noble but.»
Là-dessus, chacun en Islam se croit juge, excellent juge; et chacun ment
de toutes ses forces et de toutes ses facultés. Ahmed trompe Mohammed,
qui trompe Messaoud, qui trompe Salem. Et tous s’unissent pour tromper
Bel-Kher. Et Bel-Kher, qui s’y résigne quand il s’agit d’amis, s’indigne
comme les autres d’être trompé par les supérieurs et par les chefs, mais
sans en être surpris. Car, s’il devenait chef à son tour, il tromperait
encore davantage; du moins le croit-il. Dans les doctes Hadits sacrés,
on cite aussi ce mot de reproche, comme venant de Mahomet: «L’Arabe,
père du mensonge.» C’est un père qui se glorifie d’une postérité
innombrable, opiniatrément vivace, et de très somptueuse venue. Ces
réflexions me poursuivaient tandis que près de moi l’on mentait
(toujours!)--mais protocolairement, avec lenteur, avec majesté.
Plusieurs esclaves en gandouras courtes venaient d’étendre sous les
portiques, devant mon fauteuil, le long tapis du Djebel-Amour. Et les
Djazerti eux-mêmes, comme de grands et gros lis candides, se tenaient
autour de moi, une main couvrant la place du cœur. La famille entière
était là, rendant hommage à cet infidèle qu’on avait résolument privé de
rôti le soir d’avant... Et les grands dignitaires de la zaouïa servaient
d’interprètes à ces «sincères» effusions.
--O Sidi, Nos Seigneurs rendent grâce au Ciel de te voir en bonne santé.
Loué soit Allah!
D’un écroulement doux, mesuré, uniforme, les souples vêtements de laine
se sont affaissés à la fois, pour une silencieuse visite. Rien ne bouge
plus. A peine çà et là, dans l’allée voisine, tombe une feuille de
figuier verte encore, afin de nous rappeler que tout passe, les bons
vouloirs et les mauvaises rancunes, les tendresses et les haines... et
qu’il ne faut en ce monde craindre personne, ni compter sur rien...
Loué soit Allah!