Un signe important:
Le somptueux et barbare rôti, ce mouton qu’on me sert chaque soir, a été
remplacé hier par un simple couscouss aux abricots secs.
Chez l’Arabe, chez l’Oriental, pareil changement d’habitudes est plus
significatif qu’un Français de France ne saurait l’admettre. Cela
équivaut (comparé, je suppose, aux habitudes parisiennes du siècle
passé) à me faire soudain manger à l’office. C’est une ouverte
déclaration de guerre--au moins d’hostilités.
J’ignorais qu’une jambe cassée pût mettre en une situation si
désagréable, si odieuse. Et je donnerais mon autre jambe (pour ce à quoi
elle me sert!) afin d’apprendre la raison de ces procédés, humiliants
surtout parce qu’ils veulent l’être.
Quand tout cela va-t-il finir?
* * * * *
J’ai dû scandaliser toute la journée Si-Kaddour par un redoublement de
distraction. Il est toujours triste, mon pauvre taleb, et je lui cause
bien du souci. Ses inquiétudes secrètes diminuent sa verve coutumière: à
peine s’il a discouru, pendant notre promenade aux cultures, sur les
mérites des Djazerti.
--Hélas, Sidi, notre premier père fut créé de terre vile... soupire-t-il
entre deux versets, accablé sous le poids moral des vices de l’humanité.
Et, pour me le démontrer, il reprend son énergie. Il me débite une
pieuse anecdote où Jésus-Christ (Notre-Seigneur Aïssa, le nomment les
Arabes) se trouve placé au premier plan--comme il est du reste au
premier rang dans les formules que crie le _moudden_, chaque veille de
fête, au minaret des mosquées musulmanes--comme il sera au premier trône
le jour du Jugement final, quand il départagera les bons des mauvais
avant de remonter au Ciel et d’y recevoir, pour son harem, onze mille
épouses: telle est la tradition du peuple d’Islam.
--Ya Sidi, me pria Si-Kaddour, que ton intelligence supérieure veuille
s’ouvrir à mon récit. Un matin, Sidna-Aïssa, Souffle de Dieu, fils du
Souffle et de la Vierge Méryem, s’en allait à Jérusalem quand cheminant
il fit rencontre d’un marchand. Et ce marchand conduisait quatre mules
pesamment chargées...
Nous arrivions près de l’endroit que j’aime, rival de ma tonnelle. C’est
un coin délicieux, un fouillis de vignes, d’arbrisseaux, un éden parmi
l’oasis fraîche. On oublie que si près règne le Désert de mort et de
sécheresse. Des lianes vertes montent jusqu’au faîte de peupliers aux
ramures blanches; des palmiers géants s’élancent du sol par groupes
compacts, en souplesses inattendues, tandis que l’eau fécondante court
rapide, à petit babillement léger.
Je fis faire halte; installer mon fauteuil, dérouler le tapis. Mais cela
n’interrompait point Si-Kaddour ni sa légende.
--Par Allah, que sont ces marchandises? demanda Sidna-Aïssa.--De
l’excellent, dit le marchand.--Mais encore, que porte ta première
mule?--Des vols et des fraudes, Sidi.--Malédiction dessus! s’écria
Sidna-Aïssa; mais qui t’en achètera?--Les commerçants.--Et que porte la
seconde mule?--Des ruses, des perfidies et des trahisons,
Sidi.--Malédiction! qui t’en achètera?--Les femmes.--Et que porte ta
troisième mule?--Des envies et des rivalités, Sidi.--Malédiction! qui
t’en achètera?--Les savants.--Et la quatrième mule?--Elle est chargée,
bien chargée d’injustices, de prévarications, de tyrannies,
Sidi.--Malédiction, malédiction! qui t’en achètera?--Les gouvernements
et ceux qui détiennent la moindre parcelle de gouvernement.--Alors
Sidna-Aïssa déchira sa gandoura blanche, en criant: «Malheur, malheur!
malheur sur le monde, malheur sur les hommes, malheur sur tous! Tu n’es
pas un vrai marchand, tu es le diable, le Chitane, le chassé du Ciel,
Satan le Lapidé! Va-t’en! au nom d’Allah Tout-Puissant, je te
maudis!»--Et le Chitane s’en alla, Sidi, avec ses quatre mules, boitant
et marmottant:--«Le péché attire les mortels comme le miel attire les
fourmis. Maudis-moi, Aïssa, cela ne m’empêchera pas de gagner ni de
vendre...»
Le bon Si-Kaddour, en guise de pause, soupira plus fort.
--Il vend toujours, le Chitane, Sidi... Il vend toujours de sa quatrième
charge...
Et je connus ainsi que le taleb songeait, narrant cette légende, aux
intrigues de Si-Hassan-ben-Ali le rusé; et aux événements extérieurs
(ceux qu’on me cache); et à ces mystérieuses politiques par quoi
l’Afrique espère diviser l’Europe, puis rejeter l’infidèle au delà du
bleu de la mer...
* * * * *
--Ya Sidi!... chuchota Bou-Haousse.
C’était bien plus tard, dans la chambre aux poutrelles, vers l’heure de
mon coucher.
Il profitait d’un moment où le taleb avait pris congé et où Barka
s’attardait à ne rien faire, n’importe où.
--Ya Sidi, tu es mon père! Donne à ton fils la montre aimantée!
Je lui avais promis, s’il m’apportait des renseignements intéressants
sur les secrets qui nous entourent, une boussole de nickel qu’il envie
démesurément.
--Ya Sidi, ton fils va te plaire par toutes les grandes nouvelles qu’il
a recueillies pour toi avec une peine incroyable. Écoute, parlons bas,
Sidi.
Il affecte une voix étranglée, pleine d’effroi. Et ses chuchotements
sont optimistes néanmoins:
--Les cavaliers ensanglantés que ton œil a reconnus n’étaient que de
paisibles porteurs de messages, très amis du Seigneur, très honnêtes
gens. Ils avaient été attaqués l’autre nuit, là-bas au sud de Mozafrane,
par un _rezzou_.
Histoire à dormir debout si je n’avais été allongé. Aurait-on fait, à la
zaouïa, un tel mystère d’un événement tout ordinaire? Un
_rezzou_--autrement dit un parti de pillards courant l’Erg et le Sahara,
enlevant les troupeaux, ravageant les campements, dévalisant les convois
quand ceux-ci ne sont pas en force... Il circule de ces bandes un peu
partout. C’est la plaie de la région, avec les scorpions et les mouches.
--Et quant au souci qui ride le front des Djazerti (Allah veuille les
bénir tous), tu n’as rien à en craindre, Sidi. Ton fils s’en porte
garant! Il s’agit de choses de gouvernements, de désaccords lointains,
lointains, lointains...
--Qui t’a appris cela?
--Ya Sidi, ne prends pas avec ton fils ce visage courroucé. Je suis ton
serviteur; je suis la plume de tes ailes. On ne m’a rien appris, Sidi.
Seulement le _chaouch_ de l’_Oukil_ a fait quelques petites réflexions,
en mangeant le couscouss hier chez le neveu du frère d’un des _askers_
(gardes armés), un homme de bien que tu as vu, Sidi, un nommé
Tahar-ben-Brahim, un cavalier très distingué, tout à fait remarquable,
qui se trouve être le cousin du mari d’une nièce de la sœur du
beau-frère de mon oncle Bou-Guettal. Et de la sorte nous sommes proches
parents, comme tu vois, Sidi.
Cette parenté--qu’on n’en rie pas--me parut très solide pour le pays.
Dans mes déplacements au Désert, je suis rarement arrivé à quelque
parage habité sans que mes sokhrars et mes hommes d’escorte n’y trouvent
des liens analogues dont ma curiosité provoquait «l’explication», la
nomenclature des anneaux fantaisistes formant ces chaînons épars,
subitement ressoudés.
Tout en arrangeant mes oreillers, je suggérai à Bou-Haousse de
questionner le lendemain ce parent, si toutefois lui-même souhaitait
obtenir la boussole. J’y joignis, afin de fouetter son zèle, l’appât
prestigieux d’un _douro_. Et ma chambre, lumières éteintes, retomba au
silence des nuits... Le clair de lune entrait par les grilles de la
fenêtre, jetant sur les faïences claires un rectangle lumineux. Les
poutrelles qui semblaient noires barraient le plafond blanc de leurs
raies symétriques, que je comptais et recomptais pour essayer de
m’hypnotiser.
_La illah ill’ Allah!_...
C’était la prière d’aâcha, celle qui demande au Seigneur _un refuge
contre des hommes et contre la méchanceté de celui qui souffle le mal,
qui suggère les mauvaises pensées, puis se dérobe_.
_La illah ill’ Allah!_...
Le chant du moudden, le chant si suave, le chant si doux, m’arrivait
avec le frisselis des eaux légères et murmurantes. Et le repos de
Bou-Haousse, ce surprenant sommeil arabe sans mouvement, sans un
souffle, était à côté de moi. Je me remémorai ces paroles du vieux
Si-Kaddour: «De chez nous peut sortir la guerre: mais la paix seule y
doit régner...»
Paix apparente, trompeuse, berçante... C’est de cette paix que la menace
s’en va, de temps à autre, sur les confins divers du monde musulman.
C’est d’ici, ou de zaouïas semblables, que furent soutenues les
extraordinaires résistances de Rabah, et, moins loin d’aujourd’hui, que
fut fomentée l’insurrection du Zaccar. Et les petites ou grandes
embûches: touristes menacés, explorateurs trompés, et nos sentinelles
abattues d’une balle traîtresse, et nos officiers assassinés par leurs
propres gens...--tant de faits connus, tant d’inconnus (bien davantage),
ordres donnés par les chériffs à travers l’Afrique, action de leurs
émissaires qui relient, de proche en proche, Tombouktou à la Mecque et
Marrakesch à Zanzibar...
Et, pour impressionner les masses, l’annonce, l’attente perpétuelle de
ce «Maître de l’Heure» promis aux croyants, celui qui balaiera de la
terre tout ce qui n’est pas Islam--fantôme et fantoche qu’on crée, qu’on
supprime, selon les intrigues ou le besoin, et dont on prépare l’arrivée
grâce à des prophéties puériles: «Il vous viendra un Rebbis ayant un
sabre, un beurnouss vert et des dents blanches»... Or, tout Arabe a les
dents blanches, ce qui permet d’envoyer quiconque, dupeur ou dupe--et
permet aussi de le facilement renier...
Et au nom d’Allah, du sang coule.
«De chez nous peut sortir la guerre, mais la paix seule y doit régner.»
* * * * *
A force de méditer--je préférerais: divaguer, comme plus modeste--je
m’étais endormi. Je rêvais depuis longtemps, j’imagine, quand je fus
réveillé soudain par le frôlement d’une main sur ma couverture et par le
murmure presque indiscernable d’un appel:
--Ya Sidi...
Voilà... Vous croyez tout de suite à je ne sais quelle aventure. Mais il
ne s’agissait ici que de Bou-Haousse. Et telle est ma bonne, mon
excellente opinion de lui, que machinalement je saisis mon revolver dès
que j’eus repéré son visage, un peu trop près du mien.
--Qu’est-ce que c’est?
--Ya Sidi! je suis ton enfant! Je suis ton esclave, je suis la semelle
de tes souliers!
Je me crus d’abord devenu la proie d’un cauchemar. En bas le ruisseau
d’eau fraîche gazouillait toujours sa chanson. Mais sur les faïences
claires le rectangle de lune avait disparu; il baignait maintenant de sa
lueur bleuâtre les nacres du bahut de Smyrne. Et parmi le bois de cèdre,
les petites plaques opalines brillaient d’un éclat magique, surnaturel.
--C’est trop fort! Enfin, que veux-tu?
Il ne se démontait pas; agenouillé au bord de mon tapis, il avait l’air,
dans la demi-ombre, de me réciter des oraisons. Je déposai mon revolver
et ne m’armai plus que de patience.
--Ya Sidi! Que Dieu protège tes jours! Tu me dis: va, et je vais. Je
suis la flèche que lance ta main! Et je reviens à mon maître. Grâce à
ton fils, tu sais tout: les nouvelles t’arrivent par moi, aussi
naturellement que les fleuves vont à la mer!...
L’énigme commençait à devenir moins confuse:
--Tu as questionné ce parent? Mais quand? Il fait nuit.
Bou-Haousse fit l’indigné:
--Ya Sidi! M’estimes-tu donc un sot? Ou une femme? Est-ce que le chacal
attend le jour pour chasser? Ce n’est pas un parent que j’ai questionné,
Sidi, c’est une parenté tout entière. Et même il m’en a coûté beaucoup
de tasses de thé, Sidi, dont ton serviteur a réchauffé le cœur des
honnêtes gens qui parlaient à cause de toi...
Jamais je ne saurai si mon jugement n’est pas téméraire; mais je
parierais cependant, sans hésiter: 1º que Bou-Haousse n’a pas offert
cette nuit la moindre tasse de thé, dans les gourbis où, moyennant un
_sourdi_, se réchauffe la garde nocturne, car: 2º il n’a point quitté ma
chambre. Son parent de fantaisie dort auprès de l’une de ses femmes; il
ne l’aurait pas dérangé. Et pareille enquête, d’ailleurs, même menée par
un guide, ne se fait pas en une heure. Le rayon de lune me sert
d’horloge: il n’y a pas loin des pâles faïences au tout proche bahut
nacré.
Qu’importe?... Bou-Faousse se décide à mettre dehors ce qu’il gardait
dans son sac, et préfère nommer son aveu: confidences de parenté.
--Ya Sidi! Écoute ton fils. L’heure est favorable. Allah soit loué qui
nous l’accorde! Il est au-dessus de tout!
Je l’aurais battu avec joie.
--Ya Sidi, je te dis la chose: ce qui peine les Djazerti, ce qui les
afflige contre toi, c’est que s’est ouverte une grande querelle entre le
sultan de Stamboul et le baïlek[8] de ton pays. L’envoyé de ton pays a
déchiré la _carta_ qu’il avait pour le sultan. Il est retourné dans ta
France... On dit même qu’il a été chassé de Stamboul (excuse-moi, Sidi)
par le sultan magnanime... Voilà ce qu’on dit... Ce sont les paroles des
hommes: Dieu seul voit tout et connaît tout. Et l’on affirme aussi qu’il
va y avoir la guerre sainte, et que tous les Français, les Italiens, les
Espagnols, et les autres Roumis, seront rejetés de la terre d’Islam par
le sabre et le fusil.
[8] Gouvernement.
Dans cette pénombre où nous étions, il guettait sur mes traits l’effet
d’un tel rapport, prêt à louvoyer, selon le vent, dans un sens ou dans
l’autre.
--Pardonne, ô Sidi, le zèle de ton serviteur!
Je pense avoir conservé un masque indifférent. Mais on ignore de quelle
finesse sauvage, de quel flair instinctif sont remplis ces fils du
Désert. Celui-ci m’examinait, tandis que je me demandais quelle
proportion de vérité pouvait bien contenir son récit baroque...
Il y a toujours un petit fond réel derrière l’outrance et le mensonge
des nouvelles sahariennes--très petit parfois: mais il est. La
transmission verbale des faits vole de sables en sables, avec une
rapidité prodigieuse, ayant seulement ce défaut de les modeler, de les
agrémenter, d’y joindre mille amplifications. Elle fabrique souvent
ainsi des monstres de baudruche affreux, terrorisants, qu’aucune épingle
ne crève, et dont la vie dure plus longtemps que celle d’animaux de
chair et d’os.
--Ya Sidi! Tu es mon père! Par la bénédiction de ta tête chérie, tu ne
refuseras pas plus longtemps à ton enfant la boussole et le _douro_!...
Son ton plaintif fendait l’âme. Pour me débarrasser de lui je
m’exécutai, je cherchai dans l’obscurité le douro, je cherchai la
boussole. Et je songeais... Les Djazerti ne reconnaissent pas l’autorité
politique du sultan et à peine sa compétence religieuse--mais néanmoins
tous les fidèles de cette loi fanatique tiennent ensemble. Leurs regards
convergent sans cesse vers un point qui les unit. Et pour parodier un
mot célèbre, l’Islam est un bloc.
--Ya Sidi!!
C’était le remerciement. Par la bouche de ce fripon, Allah fut sommé
violemment d’augmenter mon bonheur, et ma connaissance du bien, et
plusieurs autres de mes vertus encore. Et comme je sommais à mon tour
Bou-Haousse d’avoir à se recoucher, puis à me laisser tranquille, il
conclut par cette assertion:
--Ya Sidi, crois-moi: les Djazerti sont des saints (que le Seigneur
protège leur _baraka_ divine!). Ils ont la justice de Salomon. Ils ne te
feront point de mal, puisque tu t’appelles leur hôte et que tu as mangé
leur sel.
J’espérais la séance terminée. Il se pencha vers moi encore, retombé aux
chuchotements mystérieux:
--Ya Sidi! par le salut des tiens, ne confie à personne ce que moi, ton
serviteur, je t’ai confié. Car ici la langue peut couper la tête!
Et ses doigts dessinaient sur sa nuque, en silhouette devant le clair de
lune, un geste de guillotine qui me parut mal réconfortant...