J’étais un peu âpre au fond, hier soir, en griffonnant sous les
poutrelles vertes où s’abritent toujours mes veillées.
Il y a chaque jour plus d’hostilité dans l’air.
Danger?... Trop grand mot, peut-être; l’ambiance désagréable exacerbe
les doutes. Mes nerfs--l’infirme paie de sa souffrance le droit d’en
avoir comme une femme--se fatiguent de ce péril flottant, mal défini, et
préféreraient _n’importe quoi_, plutôt que cette anxiété continuelle.
Le courage ne me manque point, je crois, mais bien ce calme moral qui
nous met au-dessus des circonstances. Je devrais évidemment ne pas même
voir l’aspect changé, l’air rechigneux de Barka le nègre.
Je devrais ne pas remarquer la mine allongée, préoccupée de Si-Kaddour.
Il a pâli, le vieux taleb, quand aujourd’hui des cavaliers sont arrivés
à toute bride, leurs selles couvertes de poussière, et des traces
sanglantes balafrant leurs beurnouss déchirés. Mais il s’est tu.
Ou plus justement il a continué de parler, volubile, sur l’organisation
hiérarchique de la «Confrérie», organisation solide qui s’étend sur deux
parties du monde. Au sommet, comme on le sait, le _cheikh_ suprême, le
chériff détenteur actuel de la sainte _baraka_. Sitôt après lui, les
très hauts fonctionnaires, ceux que j’ai déjà vus quand je voyais
quelqu’un: le Grand Khalifah ou adjoint, l’Oukil ou administrateur des
intérêts matériels, le Chef des _tolbas_ (pluriel de taleb) qui forment
les intelligences. Ensuite, les nombreux _mokaddèmes_, représentants
fixes ou missionnaires ambulants de l’Ordre, tous pourvus de l’_idjeza_,
diplôme mystique, et qui s’en vont aux quatre coins du monde où souffle
le vent de l’esprit, aussi loin que peut aller un homme plein de foi et
de patience, pour recevoir des offrandes nouvelles et pêcher des âmes de
croyants.
Puis, sous ces «directeurs» du spirituel et du temporel, la grande masse
inféodée,--l’ensemble des fidèles ou _khouan_.
--Ton incomparable pénétration saisit bien, ô Sidi! Ceux-là, nos khouan,
ne représentent chacun que peu de chose. Mais, réunis, ce sont les
Djazertïa: sans les grains de sable, il n’y aurait pas la dune; sans les
petites gouttes d’eau, il n’y aurait pas la mer. Allah est grand et
miséricordieux...
_Amen._ Seulement ces cavaliers ensanglantés, que j’avais vus accourir
tout à l’heure, labourant du coin de leurs étriers le flanc des chevaux
fourbus, m’intéressaient bien davantage. Ils étaient éclipsés depuis.
(Cette zaouïa paraît toujours recéler des trappes et des caches que
dirigerait un magique pouvoir.) Leurs montures, la bride à terre,
demeuraient près de l’entrée des écuries, où des esclaves aux blanches
gandouras relevées d’une ceinture, ayant en ce court vêtement la grâce
d’éphèbes antiques, contemplaient, comme moi, l’écume qui ruisselait sur
ces pauvres bêtes et les blessures de leurs corps chancelants. Mais ils
ne les faisaient pas rentrer, ne les dessellaient pas. Un peu d’orge à
terre, simplement, que refusaient les naseaux enflammés, abîmés de
surmenage.
Les longs bâtiments s’étendaient, pleins d’énigmes obscures. D’autres
chevaux hennissaient à l’intérieur. Et par une poterne ouverte nous
voyions le Désert farouche qui poudroyait sous le soleil.
--Avec ta permission, retournons aux jardins, Sidi.
Pendant que virait mon fauteuil et que nous traversions les cours (dans
ce pénible isolement que fait autour de moi la malveillance générale)
j’interrogeai de nouveau le taleb. Il dit, hochant sa barbe grise:
--Ces cavaliers? Je ne sais pas, Sidi. Que ta magnanimité me pardonne!
Je suis un vieil homme, Sidi, je ne m’occupe que de la Voie conduisant
au Paradis...
Puis comme j’insistais, le pressant:
--O Sidi, par Allah sur toi, ne me pose pas ces questions... Excuse,
Sidi, ma liberté; mais, si je te demandais les secrets des tiens,
répondrais-tu à mon humble moi? Ne serais-tu pas contrarié, Sidi?...
Contrarié, il l’était, l’excellent Si-Kaddour: peiné, même. Allais-je
m’aliéner la seule âme sur laquelle je puisse à demi compter?
* * * * *
Il fallait me tourner ailleurs.
Vers l’heure de la sieste, Si-Kaddour s’étant retiré et Barka promenant
je ne sais où sa réserve actuelle et son mutisme, j’interviewai
Bou-Haousse de façon serrée, sans lui laisser trop de temps pour
chercher des faux-fuyants. Il est soi-disant à moi, celui-là, venu avec
moi, resté avec moi. Mais il est bête, et «finaud», et fripon (toutes
qualités qui ne s’excluent pas, je m’en rends compte). De plus il est
bon musulman. Le solide appui que j’ai là! Fragile, tel le roseau cité
dans l’Écriture.
«Au lieu de me soutenir (c’est, je crois, le texte), il s’est cassé et
m’a percé la main.»
Pour l’instant, Bou-Haousse ne me perce pas encore la main. Non. Il
affecte même un grand zèle à chasser les mouches, et, pour ma personne,
des sentiments extrêmement dévoués. Il opine naturellement dans mon
sens, en bon Arabe--faiseur de phrases. Il amplifie, il commente. Les
proverbes vont leur train.
--Ya Sidi! Certainement il se trame «quelque chose». L’amitié des
Djazerti s’en va de toi. Prends garde, Sidi. Quand la fumée couvre la
montagne, dis: la forêt brûle. Quand tu vois un chacal suer, dis: le
sloughi est à ses trousses. Quand le nuage se traîne gros et jaune, dis:
le sirocco n’est pas loin...
Il s’interrompit pour me demander:
--Ya Sidi, me permets-tu de boire le reste du thé?... Merci. Qu’Allah te
le rende cent fois!
Les mouches, tandis qu’il boit, me harcèlent. J’ai hâte de lui voir
reprendre ses dictons d’Islam et son éventail de palmier. Mais il se
presse fort peu. Il est ici chez lui, narquois et flegmatique; il suit
chaque soir, à la troisième cour, les instructions d’un jeune taleb
maître d’école; bientôt il sera reçu parmi les fidèles Djazertïa.
--Ya Sidi, je suis ton enfant. Je ne fais qu’un seul cœur avec ton cœur,
et le coup de ta mort serait ma mort.
Le solide appui que j’ai là!