D’ailleurs, _ils_ ont choisi pour eux la plus intense, la meilleure
part--celle du lion.
Dans ces jouissances, dont frissonne tantôt le corps et tantôt l’âme,
ils ont su puiser les plaisirs qui font la trame de leurs jours béats.
Ils savourent, ces chériffs, la volupté de rester toujours là (sauf de
rarissimes voyages) quand les autres passent.--Ils ont des délices de la
puissance... Et l’orgueil de la domination...
Autant que le pauvre pèlerin, mieux que lui, ils s’élèvent, s’ils le
veulent, à l’Extase secouant les moelles.--Et, puisqu’ils sont guerriers
(toujours s’ils veulent), ne leur sont pas refusées la force et
l’ivresse du sang versé.
Ils ont, image de la guerre, les fusillades de poudre célébrant les
fêtes.--Ils ont le raffinement de l’existence somptueuse et qui leur
semble plus belle au contact des haillons de leurs frustes
affiliés.--Ils ont les présents qui parlent des contrées éloignées et
bizarres, dont l’exotisme surprend.--Ils ont les messages variés au
milieu des mœurs immuables, et tout se renouvelle autour d’eux sans que
rien n’y soit changé.
Ils ont les jardins fertiles et le charme des eaux courantes--et les
matins nacrés--et les soirs d’or. Leur bon goût sut repousser les
tam-tam, les vacarmes des danses: ils ont les musiques lointaines,
celles des bergers de troupeaux, légères, imprécises, scandées, qui
palpitent dans l’air transparent comme, après l’amour, bat le cœur.
Et les odeurs pénétrantes et sensuelles dont s’imprègne toute la
zaouïa--les cassolettes de parfums--et les femmes, cassolettes
brûlantes.--Et l’agrément des grandes pièces claires où le marbre étend
sa douceur.--Et, d’autres jours, aux heures recueillies, la volupté des
refuges clos, des laines profondes, des réduits moelleusement obscurs.
Et la lumière multipliée des cierges et des lampes, si chère à
l’Islam--et la mélancolie aphrodisiaque, un peu philosophique, un peu
sadique, qui vient de ces tombeaux si proches, ces tombeaux de leurs
pères, dont ils vivent; auprès desquels, un jour, sera leur tombeau qui
fera vivre leurs fils.
Ils ont tout ce qu’un musulman peut rêver dans les Paradis--ils l’ont
sur cette terre. Et même la beauté de l’éloquence, des prières nobles et
sonores, cherchant l’esprit à travers les sens. Et même l’intrigue, la
divine intrigue, aussi subtile, aussi fine qu’un cheveu de Géorgienne
blonde. La divine intrigue, ils l’ont, brouillée à loisir. Tout, tout,
ils l’ont. Et nous nous étonnons qu’ils ne nous aiment point, qu’ils se
dérobent, qu’ils combattent pied à pied notre conquête, à nous
Européens--à nous Français!
Qu’avons-nous donc à leur offrir, en échange de ceci?
Et comment ne s’opposeraient-ils pas farouchement, fanatiquement à
l’approche de notre état de choses, qui sera--ils le savent bien, ils le
sentent--l’adversaire et le destructeur de ceci?
Notre plus invincible ennemi, parmi ces contrées, c’est la volupté
saharienne...